Hébergement d'urgence post Covid : les travailleurs sociaux craquent et tirent la sonnette d'alarme

Ce sont les travailleurs de l’ombre. Des professionnels discrets qui accompagnent les personnes les plus vulnérables de notre société. Les travailleurs sociaux, ils sont à bout et alertent sur les limites de notre système. "Attention danger!"
 

Le Samu social derrière la gare de Rennes
Le Samu social derrière la gare de Rennes © F3

Ils sont éducateurs, assistantes sociales, moniteurs éducateurs, bénévoles... Et tous travaillent sur l'hébergement d'urgence en Ille-et-Vilaine. Ils ont décidé d'alerter sur ce qu'ils traversent après cette crise sanitaire sans précédent. C'est via CAPUSH 35, Collectif des Acteurs et Professionnels de l’Urgence Sociale et de l’Hébergement qu'ils ont décidé de s'exprimer, afin de se protéger d'éventuelles pressions.

Leur public, les personnes les plus vulnérables de notre socièté. Un public aux problématiques trés larges : jeunes en rupture familiale, ex-détenus, malades rejétés de l'hôpital psychiatrique, travailleurs précaires, victimes de violences conjugales, personnes souffrant d'addictions en tout genre. Des personnes qui sont en tout cas privées de logement. Un besoin primaire pourtant défini par l'Organisation Mondiale de la Santé.

Avant c'était déja compliqué de trouver des solutions pour tout le monde. On palliait le manque de place par un turn-over dans les hébergements. Le confinement a apporté une continuité dans l'hébergement des personnes démunies. On s'est rendu compte que c'était un véritable facteur de stabilisation pour les plus démunis. Mais le confinement a aussi bloqué la machine : les gens sont restés dans les centres d'hebergement plus longtemps que d'habitude. Et aujourd'hui, on se retrouve sans trop de solutions car toutes les places sont occupées, alors que les demandes affluent. On touche les limites de notre système, on n'a plus beaucoup de solutions. 

CAPUSH35

En témoignant aujourd'hui, les travailleurs sociaux du collectif CAPUSH 35 veulent faire un état des lieux post-confinement de l'hébergement d'urgence. 

"Avant le confinement c'était déja compliqué par manque de places"

En temps normal, l'hébergement d'urgence se limite généralement à 3 ou 4 nuits pour un homme célibataire, et 7 nuits pour une femme seule ou avec enfants(s). "Pour ceux qui ont la chance d'y accéder", précise un éducateur.

Il s'agit dans la plupart des cas d'une mise à l'abri simple, avec ou sans repas le soir, et petit déjeuner le matin. Les établissements sont des accueils de nuits ou des centres d'hébergement d'urgence, qu'il faut quitter le matin pour y revenir le soir. En journée, les locaux sont généralment vidés de leurs occupants, remis à la rue.

Après quelques jours, les personnes doivent quitter l'hébergement car elles ne sont plus jugées prioritaires. Elles retournent alors dans la rue et attendent de nouveau qu'une place se libère au 115 pour quelques nuités. Mais pas forcément dans la même structure, ni dans la même ville. Un cycle infernal. Seules les mères avec des nourissons de moins de trois mois bénéficient, grâce à la ville de Rennes, de solutions à plus long terme.

Le problème de ce turn-over, c'est que les personnes ne peuvent pas se stabiliser durablement, et que trouver un hébergement pour la nuit à venir devient le but de leur journée, dés lors où ils ont épuisé leur crédit de quelques nuits. On les voit même littéralement péter les plombs à force de trimbaler leurs affaires. Parfois, on ne trouve pas de solutions pour des mères avec leurs enfants, des célibataires... c'est frustrant.Vous avez même des gens qui travaillent dans le bâtiment mais qui n'ont pas de logement, d'autres qui travaillent la nuit et ne peuvent pas se reposer.

CAPUSH35

L'étape d'aprés c'est l'obtention d'une place en CHRS (centre d'hébergement et de réinsertion sociale) ou d'un logement HLM. Les délais pour instruire les dossiers auprés des travailleurs sociaux sont longs. Ensuite il n'est pas rare d'attendre de plusieurs mois à un an pour obtenir cette place. Là encore, il y a saturation. En attendant, tous ces demandeurs n'ont d'autres choix que l'hébergement d'urgence. A nouveau.

 

Le confinement a complètement bloqué la machine mais montre la bonne marche à suivre

Pendant le confinement ces hébergements ont été obligés d'ouvrir 24h/24, avec un service de restauration. Et les professionels ont dû s'adapter à cette urgence. Ils ont tous été sollicités, dans leur services respectifs, pour faire fonctionner ces lieux qui demandaient beaucoup plus de personnels que d'habitude. Un accompagnement qu'ils ont assuré, observant au passage les effets bénéfiques d'un hébergement stable. 

On s'est rendu compte que les personnes étaient moins nerveuses, plus calmes, avec moins de stress. Le fait de savoir où elles dorment les apaise. Ne pas savoir ou on dort le soir, ça crée des troubles, ça a des répercussions fortes, ça touche à la sécurité des personnes. Elles sont toujours sur le qui vive, ça court-circuite tout le reste. Là, on les a vues se mobiliser sur autre chose, et notamment sur les soins, car beaucoup sont en souffrance psychique. Les gens se sont occupés de leurs dossiers, ils ont passé des étapes. On est moins sur des besoins primaires. Et si ils vont mieux, ils ont plus de chance de réinsertion. C'est un véritable enjeu social.

CAPUSH35

Mais cette occupation massive des centres ne permet pas de disposer de places disponibles. Un effet pervers pour toutes les personnes à la rue qui n'étaient pas dans le dispositif au début du confinement. Celles-ci se sont retrouvées avec peu ou pas de possibilité pour intégrer des structures. Les travailleurs sociaux se sont alors heurtés à un besoin de nuitées impossibles à trouver.  

Travailler pendant le confinement, quand vous n'avez pas de solutions, c'est pas vraiment du travail. Vous ne pouvez pas les accompagner, vous êtes obligés de dire non à des mères à la rue avec leurs enfants. On a beaucoup de collègues en souffrance avec des arrêts maladies à la clef. On se savait les parents pauvres du social, mais là, on s'est rendu compte à quel point c'était vrai. Heureusement, les usagers de nos services ont trouvé des hébergements solidaires, ils se sont serrés les coudes. Il y a même eu moins de demandes sur le 115 pendant le confinement. La génerosité a été plus forte. Mais là on va récupérer les pots cassés. 

CAPUSH35

Le confinement a  démontré que les personnes en mal de logement ont besoin de stabilité. Un constat partagé par tous ces professionels rencontrés. Mais une frustration demeure :

Pendant le confinement il y a eu un modèle qui fonctionnait bien, mais on ne va pas le garder car les moyens financiers ne sont pas alloués pour maintenir la continuité d'ouverture en journée et ouvrir de nouvelles places d'urgences.

CAPUSH35

"Le déconfinement va majorer les galères. Attention Danger"


Les travailleurs sociaux sont donc confrontés aujourd'hui à un système saturé. Une grande partie des hébergements d'urgence est occupée et ils voient arriver les procédures d'expulsion de ceux qui ne peuvent plus payer ou participer à leur loyer.

Le problème en ce moment c'est que toutes les demandes sont restées dans les tiroirs. Même si il y avait un service minimum pendant le confinement. En ce moment, on compte beaucoup plus de ruptures d'hébergement solidaire ou familial. Beaucoup de tensions se sont accumulées pendant cette période. Dans les familles où ça n'allait pas bien, certains se sont fait mettre dehors. Il y a aussi les personnes qui sont sorties prématurément de prison en raison du COVID 19. Elles sont sorties sans logement. Parfois, dans une ville qu'ils ne connaissent pas. La situation s'est nettement dégradée. On le voit par rapport au nombre de dossiers que l'on traite. Beaucoup de jeunes qui n'ont pas le droit au RSA...

Capush35

Une situation qui va se dégrader dans les mois qui viennent en raison de la situation économique post-confinement. Les parcours vers la réinsertion vont être encore plus sinueux et plus long. 
 

C'est une véritable souffrance de travailler comme ça . On ne voit pas quels leviers on va mettre en place pour aider les gens à sortir la tête de l'eau. Avant, les délais étaient déjà longs, là ils le sont encore plus. Le blocage est presque total. On est démunis face aux personnes. Et chez nous il n'y a pas de plan de relance économique. On travaille à moyen constant depuis des années. Dans certains services les arrêts maladie sont nombreux, on voit la situation se dégrader.

Capush35

 

© THOMAS COEX / AFP

 

Un système à ameliorer ?

Pour les travailleurs sociaux le constat est sans appel. Un accompagnement dans la durée permet aux personnes sans logements de mieux rebondir. La crise sanitaire a agit comme un catalyseur pour démontrer ce qui ne vas pas. Le 10 juillet, ce sera la fin de l'état d'urgence, une date que les professionels et les sans logis redoutent. Ces derniers devront quitter les lits qu'ils occupent pour retourner dans la rue et rappeler le 115. Les assistantes sociales et les éducateurs devront eux réorganiser ce turn over de nuitées, sans solutions pour tous et faire face à l'urgence des demandes en souffrance depuis le début du confinement. Ce dans une ville ou le logement est sous tension ou les bailleurs sociaux sont de plus en plus exigeants pour l'obtention d'un logement. Des conditions de travail peu favorable à une bonne prise en charge des personnes.

le confinement a prouvé que l'hebergement dans la continuité était la solution. Et là on veut nous refaire basculer vers l'ancien système, le turn over. On peut faire mieux. Des moyens financiers ont bien été trouvés pendant la crise sanitaire, pourquoi ne pas essayer de maintenir ce qui marche et chercher d'autres solutions.

CAPUSH35

Le collectif CAPUSH35 espère lui être associé aux futures décisions sur la prise en charge des personnes sans logement. Un souhait qui ne restera peut être pas vain aprés cette crise sanitaire.

 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
social économie
l’actualité de votre région, dans votre boîte mail
Recevez tous les jours les principales informations de votre région, en vous inscrivant à notre newsletter