Port du masque : “Quand on n'a plus de visage pour se repérer, le décryptage des émotions devient difficile”

"L'empathie avec les autres est fortement liée aux expressions du visage" dit le sociologue rennais / © Le Pictorium/MaxPPP
"L'empathie avec les autres est fortement liée aux expressions du visage" dit le sociologue rennais / © Le Pictorium/MaxPPP

Si le port du masque et les gestes barrières servent de bouclier contre le Covid-19, ils redéfinissent aussi notre relation aux autres. Pour le sociologue rennais, Christophe Moreau, "les expressions du visage contruisent la réciprocité. Elles sont notre identité".

Par Carole Collinet-Appéré


En quoi le port du masque et la distanciation physique peuvent-ils modifier nos interactions sociales ?

Si je m'en réfère à ce que disait le philosophe Emmanuel Lévinas, l'entrée dans une relation passe par un sourire, des mimiques. Ce n'est pas toujours verbal. L'empathie avec les autres est fortement liée aux expressions du visage. Avec le masque, il est donc plus difficile de décrypter les émotions d'autrui. Ce qui peut créer de l'incompréhension si nous n'accédons plus à ce décryptage. Le visage, c'est aussi l'accueil de l'autre, la réciprocité se construit par le visage.
Quand on n'a plus le visage pour se repérer, cela pose de sacrées questions. Hier, on interdisait de cacher son visage dans l'espace public. Aujourd'hui, on a de la méfiance vis-à-vis de ceux qui ne portent pas de masque. On assiste à une inversion des normes : être un bon citoyen, c'est se cacher le visage et s'isoler. Ce qui vient faire éclater cette notion de "vivre ensemble".


Allons-nous devoir inventer d'autres codes pour contourner l'écueil ?

Nos codes sociaux habituels sont, en effet, bousculés. En temps normal, on s'approche des gens, on se fait la bise, on se touche. On va devoir trouver d'autres systèmes. Il y a des civilisations où les gens ne se touchent pas quand ils se saluent. C'est le cas en Inde. Mais, nous, les Latins, nous sommes à l'opposé. Et là, avec cette épidémie, tout est remis en question, d'un coup d'un seul. Cela augmente notre distance les uns avec les autres, ce qui est, finalement, dans la continuité d'une société qui pratiquait déjà le repli sur soi avant la crise sanitaire, qui séparait les gens et prônait l'individualisme. Est-ce que cela va accentuer ce phénomène ou celui-ci va-t-il s'inverser ? C'est tout un enjeu de société qui apparait en ce moment. La question à se poser étant : vers où veulent aller les citoyens ?


Vos travaux de recherche portent notamment sur la question de l'adolescence. Vous avez édité un kit post-confinement à destination des collégiens qui ont repris les cours pour leur permettre de mieux appréhender la situation. Justement, quand on est ado, comment vit-on cette distanciation avec les autres, le port du masque ?

L'image de soi, c'est la première source de construction de l'estime de soi chez un adolescent. Le fait de se retrouver masqués vient contrecarrer la quête d'identité dans laquelle ils sont. Garder une distance d'un mètre, c'est plus problématique parce que l'expression des émotions chez les adolescents ne passe pas forcément par les mots. Ils se sécurisent entre eux par le corps, le toucher. Ils ont besoin de ce lien physique avec leurs pairs. Par ailleurs, le masque et tout le protocole sanitaire mis en place au collège les confrontent à la dimension mortelle de l'humain, à un âge où ils ne se sentent pas concernés par la finitude. Encore moins par la santé. C'est très compliqué. Donc, l'important est de positiver ces mesures sanitaires, de leur dire qu'elles sont là pour qu'ils puissent se retrouver à nouveau ensemble. Sans les infantiliser. Car s'il y a bien une chose que les adolescents n'aiment pas, c'est d'être infantilisés.

 

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