Réforme des retraites. "Le déni démocratique ne fait que renforcer la colère sociale" selon le politologue Pierre Rouxel

Pierre Rouxel est maître de conférence en sciences politiques à l'université de Rennes 2 et spécialiste des syndicats. Selon lui, la mobilisation contre la réforme des retraites est loin de s'essouffler. Même si l'unité intersyndicale reste "la force de ce mouvement", il n'en demeure pas moins que les formes d'actions se radicalisent en dehors du cadre syndical classique. Entretien.

La mobilisation du 23 mars contre la réforme des retraites a été massive. Emmanuel Macron dit aujourd'hui qu'il est à "disposition des syndicats" sans autre forme d'annonce. Selon vous, qu'est-ce qui se joue ici ?

Entendre Emmanuel Macron dire cela est plutôt cocasse alors qu'il organise, depuis 5 ans, l'enterrement de la démocratie sociale.
Je rappelle que, lorsqu'il est arrivé au pouvoir en 2017, l'une de ses premières actions a été de mettre en route les ordonnances qui portent son nom. Ces ordonnances ont bouleversé la représentation syndicale dans les entreprises et les administrations, elles l'ont même fortement réduite et affaiblie.
Ce n'est donc pas une déclaration comme celle-ci, depuis Bruxelles et lors d'une conférence de presse, qui va effacer les cinq années où il a tourné le dos à la démocratie sociale. Ce qui est certain, c'est que les organisations syndicales ne sont pas dupes. 

Est-ce à dire que la rupture est consommée entre les syndicats et le pouvoir politique ?

Ce qui s'impose depuis une quinzaine d'années, c'est un exécutif qui décide de passer outre l'opposition syndicale et des citoyens. Il y a une rupture nette avec cette tradition où les discussions avec les organisations syndicales permettaient de nourrir les débats et faire vivre la démocratie sociale.
Emmanuel Macron reconnaît une sorte de droit à parler aux syndicats mais il déplace leur légitimité. Or, les organisations syndicales tirent leur légitimité des élections professionnelles qui leur confèrent une représentation sociale et politique. On constate une déconnexion croissante entre le champ syndical et le politique. L'exécutif écoute très peu les syndicats car, finalement, ces deux univers se côtoient peu.
D'un côté, les partis politiques se sont ultra professionnalisés avec des élus qui n'animent plus la vie de leurs partis mais pensent davantage à leur réélection. De l'autre, des syndicats qui ont mis le politique à distance.

On observe une radicalisation de la colère autour de cette question des retraites. Comment l'analysez-vous ?

Il me semble important de replacer tout cela dans un contexte. Il y a un rebond très net et très fort de la mobilisation, à laquelle s'adosse une forme de contestation à ce qui est vécu comme un déni démocratique : déni de la légitimité populaire, déni parlementaire et déni social avec le contournement des organisations syndicales que j'évoquais plus haut. Cela ne fait que renforcer la colère.
Cette radicalisation est aussi le symptôme de la mise en difficulté des stratégies syndicales classiques.  La CFDT, par exemple, pensait qu'une démonstration de force dans la rue, avec des cortèges massifs, suffirait à faire plier le pouvoir. D'autres syndicats, comme la CGT, plaidaient davantage en faveur d'un durcissement du rapport de force. Ces deux stratégies se heurtent à l'intransigeance du gouvernement.
Et puis, l'unité intersyndicale, c'est la force du mouvement, ce qui induit de faire des compromis sur les stratégies que chaque syndicat porte. Mais cela ouvre également la voie à des options plus dures qui se construisent ailleurs que dans les syndicats.

Des collectifs tels que l'AG des luttes à Brest ou la Maison du peuple à Rennes émergent. Que pouvez-vous en dire ?

Cela montre que la contestation gagne du terrain dans des secteurs qui considèrent que ce n'est pas central de s'organiser dans un cadre syndical et pas suffisant pour obtenir des résultats.
Je tiens à préciser que ces collectifs ne se résument pas à des réseaux de l'ultra gauche, comme cherche à le faire croire le gouvernement. Ces collectifs agrègent des catégories de populations diverses et variées. Dire "ultragauche", c'est une manière de délégitimer le mouvement social.

Doit-on s'attendre à un durcissement du mouvement de la part de l'intersyndicale ?

Ce que pourraient envisager les organisations syndicales, ce serait d'accompagner cette colère sociale en acceptant effectivement de durcir le mouvement par des grèves reconductibles, une manifestation unitaire et nationale à Paris où convergeraient les contestations. La seule stratégie responsable pour les syndicats serait cette voie-là, afin de canaliser les colères.
Quoi qu’il en soit, les blocages, les manifestations spontanées, etc... vont se poursuivre. La mobilisation du 23 mars montre que les gens sont déterminés, qu'ils ont envie de réfléchir à d'autres modes d'actions pour faire reculer l'exécutif sur cette réforme des retraites.