Trans Musicales : quand le festival résonne en prison

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Écrit par Emilie Colin
Teke::Teke lors de leur concert au centre pénitentiaire de Vezin-le-Coquet près de Rennes. Il s'agit de la première scène du groupe en France.
Teke::Teke lors de leur concert au centre pénitentiaire de Vezin-le-Coquet près de Rennes. Il s'agit de la première scène du groupe en France. © E. Colin - France Télévisions

Les Trans Musicales démarrent ce 2 décembre et comme à chaque édition, un groupe vient jouer en milieu fermé. Les sept joyeux membres de Teke::Teke, de Montréal, sont venus surprendre les détenus du centre pénitentiaire de Vezin-le-Coquet, près de Rennes. Une surprise réciproque.

Dans le gymnase du centre pénitentiaire de Vezin-le-Coquet, une scène a pris la place des appareils de musculation et des ballons de basket. Une sorte d’effervescence envahit le lieu. Des musiciens arrivent après avoir passé les contrôles, des détenus bavardent, prennent place sur des chaises. Covid oblige, ils ne sont pas nombreux, seulement une trentaine. Comme chaque année, les Trans Musicales viennent faire résonner la musique en prison.

Aujourd’hui c’est le groupe montréalais Teke::Teke qui donnera le ton. Comment décrire leur musique ? De la flûte traversière, des guitares excitées, des instruments traditionnels, une chanteuse charismatique. Tout se mélange pour former un surf rock psychédélique japonais.

C’est leur tout premier concert en France, et en plus dans un lieu auquel ils n’ont jamais été confrontés auparavant. Serge le guitariste ne sait pas trop comment il se sent. « J’ai un petit je ne sais quoi, je suis excité. C'est intéressant pour nous de jouer en dehors des codes habituels de la scène, sans lumière travaillée par exemple », dit-il. Hide, lui aussi guitariste ajoute : « Je ne sais pas à quoi m’attendre ». Tous sont honorés d’être là. Ils n’ont pas trop le temps d’y réfléchir que les voilà lancés.

Un échange avant tout

Pendant une heure, ils déroulent leurs morceaux, vitaminés. Le crépitement des talkies walkies des surveillants se fait parfois entendre, entre deux riffs. Dans les rangs, les spectateurs tapent du pied, quelques têtes dodelinent. Pour la dernière chanson, le groupe fait lever le public.

Jouer devant 20 à 300 personnes, peu importe du moment qu’il y a un échange. N'importe où, n'importe quand, on casse la baraque, c'est la devise de notre groupe

Teke::Teke

C’est la fin. Les membres de Teke::Teke répondent à quelques questions. Enthousiastes, ils lancent « Faudra nous ré-inviter ». Quelqu’un rigole « Moi je préfèrerais vous voir à l’extérieur ! » D’où vient le groupe, quel est leur univers, de quoi parlent les chansons ? « On ressent un côté sombre, même si on ne comprend pas ce que vous chantez » réagit l’un des détenus. Maya, la chanteuse essaie de détailler ce qu’elle exprime dans ses textes. Elle joue un rôle à chaque chanson. « Elle fait peur », « Elle est stylée » entend-ton. Serge confie que la noirceur est bien là mais que « pour trouver la lumière il faut explorer des recoins sombres ».

Chacun a apprécié le moment, à sa manière. Serge et Hide sont impressionnés par la qualité d’écoute. « Les gens étaient assis mais ils étaient très concentrés. J’étais étonné d’avoir un public aussi attentif », relève Hide. Pour lui, ce genre de proposition est une chance pour eux et les détenus. « C’est important de ne pas isoler les gens, peu importe l’endroit où ils sont ». Yuki, la flûtiste et multi-instrumentiste souligne : « J’ai senti la curiosité ». Au trombone, Etienne rapporte une timidité au départ. « Je ne savais pas jusqu’où je pouvais aller. Mais les gens étaient réceptifs ». Mishka, le bassiste est plus réservé. Il a besoin de digérer l’instant. 

En y réfléchissant, pendant qu’on jouait, je ne me sentais plus en prison, c’était un spectacle avec des spectateurs.

Hide, membre de Teke::Teke

« Je ne m’attendais pas du tout à ça, je n’ai pas toujours trouvé que le rock et le côté japonisant allait ensemble » note Tribord* (prénom d’emprunt) avant d’expliquer « On est en cellule vous savez. Même si c’était Mozart, ça m’aurait plu. C’est de la musique, c’est des musiciens, ils aiment ce qu’ils font ça se voit. Et ça, ça nous sort, ça nous donne envie d’être à fond avec eux, même si on n’aime pas tout ». Tribord dit faire toutes les activités qui s’offrent à lui, du moment que ça lui permet de s’échapper de sa cellule.

Ce n’est pas un truc que j’écoute à la base. J’ai bien aimé la flûte. La chanteuse est à fond, dans son élément.

DZ*, un détenu

Mohammed* est enthousiaste. Ce n’est pas son premier concert des Trans Musicales ici. « Je viens tous les ans. Là ça change des groupes que j’ai déjà vu. C’est un peu théâtral, c’est sympa ». De son côté, Jeff*a filmé tout le concert, il s’occupe du canal interne de la prison et proposera un montage de l’événement. « Elle a une très belle voix la chanteuse ». Un constat partagé par Kalcium*, plus taquin : « Elle a une voix extraordinaire. J’écoute ça aujourd’hui mais j’irais pas les chercher sur Youtube. C’est particulier ».

En prison le temps est toujours compté. Teke::Teke doit céder la place. Les membres du groupe changent de rôle et s’installent dans le public.

C’est maintenant au tour de trois détenus de présenter leur travail de création musicale.

Le projet Sound From

Amener la musique en prison est un des partis pris des Trans Musicales. En plus du concert, le projet Sound from en partenariat avec le Jardin Moderne et l’Orchestre symphonique de Bretagne permet aux détenus de s’exprimer.

Tous les vendredis de septembre à décembre, ils peuvent participer à des ateliers. « Il s’agit du parcours culturel, on travaille à partir d’eux », détaille Lucile Beignet, chargée de l’action culturelle pour les Trans. « Ce sont eux qui choisissent les musiciens avec lesquels ils veulent travailler, sur proposition des trois partenaires. Là, ils ont décidé de bosser avec Eighty, Alvan et Aurore. Huit se sont impliqués, des longues peines. Ils ont écrit quatre titres », précise-t-elle.

Ce jour-là ils sont trois à oser se présenter sur scène pour la première fois. Un titre chacun, trois styles, du reggae, du métal, de la pop avec une chanson d’amour à la fois belle et désespérée. Dans l’assemblée, les autres les encouragent, ça danse même. Alexis* ironise avant de commencer : « Le Hellfest a été annulé l’an dernier, on va essayer de le refaire ici ! » Il a écrit son morceau, aidé par Alvan guitariste. Il se lance dans un growling [technique vocale qui confère à la voix un timbre guttural et caverneux bien connu des métalleux, NDLR]. 

Ils ont amené les mots, j’ai mis les notes.

Alvan, guitariste

Après sa prestation, Alexis* analyse : "J'étais stressé, c'était bien. Je ne savais pas en faisant les ateliers que je finirais sur scène. J'aimerais bien m'entendre et me voir après". Alvan est touché par le résultat, du plaisir pris par ceux qu'il a accompagnés. Dans un coin du gymnase, une surveillante sourit. "J'ai été surprise par ce qu'Alexis a montré. C'est quelqu'un qui n'exprime jamais rien, j'ai trouvé ça bien". 

L'intermède musicale se termine. Tout le monde se faufile vers la sortie. Direction les quartiers de la maison d'arrêt ou du centre de détention pour les détenus, le dehors et la grande foule pour Teke::Teke. Il faudra désormais patienter jusqu'en février pour un autre concert et que la musique reprenne les murs de la prison. 


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