Transmusicales. James Eleganz : la mesure de l’excès

James Eleganz a sorti "The Only One", un album romantique, étrange comme une variation sur l'amour maudit et autodestructeur / © BT
James Eleganz a sorti "The Only One", un album romantique, étrange comme une variation sur l'amour maudit et autodestructeur / © BT

James Eleganz, est un song-writer, un chanteur-auteur-compositeur. Le dire à l’américaine convient parfaitement pour ce musicien vivant à Dinard, inspiré par une Amérique décalée, l’amour chaotique, et les personnages en marge. Rencontre.
 

Par Benoit Thibaut


James Eleganz est le nom de scène de Yann Chehu. Ce personnage lui tient au corps depuis vingt ans, depuis ses débuts. Avec son avatar extraverti, et son ancien groupe Success, Yann a soulevé les foules en Inde, en Chine, en France.

Les concerts ça le prend aux tripes. Pour Yann, faire de la musique

C'est pas du divertissement, c'est viscéral

Son moteur c'est l'intensité. Sur scène, Mister Eleganz a longtemps joué l'excès. Aujourd'hui Yann garde le personnage mais la musique prend le pas, "parle pour elle."


Un parcours de la librairie à la scène


Il y a une vie avant la musique. Quoique... Être a 27 ans patron de la librairie Virgin de Nantes pourrait en satisfaire beaucoup. Comme point de départ, sa carrière de libraire est partie très fort. Trop fort.

Les propositions s'enchaînent pour continuer son parcours dans le monde du livre. Mais c'est un faux-départ. Yann Chehu n'est pas satisfait. Il ne se sent pas à sa place. Il veut de la musique, de la scène, retrouver les émotions vécues gamin alors qu'il joue avec ses copains de lycée. Ses amis justement fonderont Percubaba et leur groupe décolle. Yann, de son côté s'effondre, c'est le burn-out. Il doit retrouver ses premiers amours.    

Un soir de Vieilles Charrues, Iggy Pop joue sur la scène principale. Yann sait que son idole fait monter une personne du public pour chanter à ses côtés. Ce sera lui. Il fend la foule : "Le public s'écartait sur mon passage tellement j'étais sûr de moi. Le vigile m'a attrapé et m'a finalement laisser monter." Une expérience unique. Yann n'en sortira pas indemne. 

 
Entre sa bibliothèque, ses instruments, et le son de la mer, James Eleganz se raconte / © BT
Entre sa bibliothèque, ses instruments, et le son de la mer, James Eleganz se raconte / © BT

Quelque chose est cassé, il laisse la librairie de côté. Son ami Julien de Percubaba lui propose de lancer un groupe de rock. Yann fonce.
Success est créé, le nom du groupe laisse imaginer ce que ces garçons du pays de Saint-Malo avaient en tête.

Je ne voulais pas monter un groupe, je voulais qu'on soit le meilleur groupe de rock

Les habits de James Eleganz sont pour lui une deuxième peau, qu'il aime littéralement déchirer, pour se mettre à nu (aussi littéralement). Avec ce personnage rempli de démesure, violent, séducteur, Yann est le front-man du groupe. Il touche le public, autant musicalement que physiquement. Success, ça sera plus de 400 concerts dans une trentaine de pays, jusqu'à 30 000 à 50 000 personnes par soir en Inde et en Chine
 
Le groupe cartonne à l'étranger mais ne trouve pas sa place en France.

Mieux vaut mourir que pourrir

lâche son ami Julien. Les trajectoires se séparent. Les liens resteront étroits. 

Aujourd'hui James Eleganz revient sur le devant de la scène. Avec un nouvel album, un style épuré, mais toujours rempli des obsessions qui le nourrissent. "The Only One" est un album personnel, romantique, étrange, fort, sauvage. Une variation sur l'amour chaotique.
 
 

"The Only One" : un album, une rencontre


"The Only One" se ressent comme une errance, un voyage insolite, tant physique qu’introspectif. Une intensité forte s’en échappe. Cet album, Yann l’a réalisé dans le désert californien, dans le mythique studio Rancho de la Luna.

Un rêve cela tient souvent à peu de choses. Quand son label lui propose de choisir le directeur artistique pour l'aider à finaliser les morceaux, Yann lance le nom : Toby Dammit. Une de ses idoles de jeunesse, un monstre dans la musique américaine, proche collaborateur d'Iggy Pop et Nick Cave.

Une rencontre arrive à se faire dans un studio parisien. La pression... Lors de sa première écoute, Toby Dammit annoncera avoir été surpris.

C’est toi qui a écrit ça ?

Yann a peur, va t-il le croire ? L'américain est séduit.

La collaboration va durer un mois, alors quand le géant de la musique US lui propose sa vision pour l’arrangement de ce titre et de l’album, Yann n’hésite pas. La demi-mesure ne fait pas partie de son univers. Faire confiance pour ne pas avoir de regret.

Yann nous raconte sa rencontre avec Toby Dammit et l'enregistrement au Rancho de la Luna.  
 

Une femme sur son épaule


L’album sort, il trouve sa place en une heure sur le marché mexicain, amateur d’une Country Folk, empreinte de sentiment fort, entre virilité et romantisme.

Cette écriture, ces thèmes, Yann l’a toujours eu en lui. Les personnages féminins qui inspirent ses chansons, sont les mêmes depuis ses premiers textes datant du lycée.

Cette femme, qui le hante comme un fantôme, a toujours été à ses côtés. "J’ai l’impression que ce personnage féminin est là en permanence depuis quasi toujours. Je n’ai pas souvenir qu’elle ne soit pas là."

C’est un personnage que je repousse, que je cherche. C’est une attraction répulsion.

Pour définir cette image, Yann passe par une vision de la femme vu dans les films d' Andrzej Zulawski : Romy Schneider dans "L’important c’est d’aimer", Adjani dans "Possession" ou Sophie Marceau dans "Mes nuits sont plus belles que vos jours".

Les relations homme-femme y sont chaotiques, passionnées, mouvementées, tragiques. Toujours dans l’excès. Comme le vit Yann, comme le chante James.

Il y a toujours une part d’inconscient dans l’écriture, mais cela ne vient jamais de nulle part. On retrouve toujours les vieilles obsessions, ce n’est pas pour rien.   

Des notes autour de lui, des guitares et claviers, Yann prend le temps pour écrire. Les mots viennent par bribes, un ver ou deux, qui remplissent des cahiers. De l’autre la mélodie qui lui vient comme un sifflement dans sa tête. À la manière d’une mélodie sifflée d’Ennio Morricone.

Il met également beaucoup de réflexions après, afin de pouvoir interpréter au plus juste sur scène. Avec "The Only One" James Eleganz enlève la carapace et va à "l’épure". Plus besoin d’une incarnation si forte, tout est dans la chanson.
 

Les Trans en habitué


Lors de son enregistrement en Californie, un producteur a vu en ce single le prochain générique de "True Detective". Pour Yann cela importe peu. Sa vibration, c’est la scène. La seule vérité reste la réaction du public.

Les Rennais ont eu la chance de voir son jeu de scène à de nombreuses reprises lors de concerts mythiques à la Salle de la Cité, ou aux Trans Musicales. Les Trans, James Eleganz connaît bien. Déjà sept fois que Jean-Louis Brossard le programme.

L'ATM, l'association des Trans, l'a accompagné sur cet album jusqu'à sa présentation à l'Ubu. Aujourd'hui, Yann n'a pas encore de tourneur en France, et son concert au Liberté le jeudi 6 décembre sera l'occasion de présenter son travail aux professionnels. Tourneurs ou pas dans la salle, Yann s'est préparé, et ce concert sera comme les autres. Une nouvelle occasion d'électriser la foule.  

Pour 2020, James Eleganz a déjà des projets, une tournée en Espagne et surtout réussir à programmer une série de concerts sur la côte ouest Américaine avec Toby Dammit à la batterie, Mike Watt à la basse, et Tom Ayres à la guitare. Autant dire qu’un pan de la culture américaine sera sur scène avec lui.  
 
Yann Chehu trouve son équilibre à Dinard. Un lieu qui lui permet de vivre en parallèle, qui le préserve. / © BT
Yann Chehu trouve son équilibre à Dinard. Un lieu qui lui permet de vivre en parallèle, qui le préserve. / © BT

 

Dinard pour l'équilibre


Son espace de travail se trouve sur la balade du Clair de Lune. Chez lui, les livres s'étalent en nombre, sa collection de vinyles en ferait pâlir plus d'un.

Yann s’entoure de ce qu’il aime. Dans cet intérieur, tout y est ordonné. D’un côté les textes, de l’autre les instruments. Comme dans sa manière d’écrire.

Dinard offre à James Eleganz l'équilibre. La mer comme remède aux tournées, et voyages qu'obligent les rendez-vous avec le public. Quand on lui demande pourquoi son repère est en Bretagne alors que sa musique baigne dans la culture américaine, il répond : "Mon Amérique est fantasmée. C'est celle de Jean-Paul Dubois, ou du cinéma de Wim Wenders, bien loin de la réalité d'aujourd'hui. J'aime y travailler mais pas y vivre." 

Pour composer Yann se préserve, vit en parallèle. La musique de James Eleganz vient de son monde intérieur. Fruit de l’héritage ambitieux du rock, du folk, des grands noms de la littérature comme Charles Bukowski et d'un soupçon de punk à la sauce Dinard. 


 

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