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Nutréa-Triskalia : le suicide du chauffeur reconnu comme accident du travail

Depuis près d'un an la veuve d'un salarié de Nutréa-Triskalia se battait pour faire reconnaître le suicide de son mari, en mars 2014 en accident du travail. Le jugement est tombé ce matin devant le tribunal des affaires sanitaires et sociales de Saint-Brieuc. L'accident du travail est reconnu. 




Le site de Plouagat de Nutréa
Le site de Plouagat de Nutréa © DAMIEN MEYER / AFP
Depuis près d'un an Edith Le Goffic  demandait au Tribunal des Affaires sanitaires et sociales de Saint-Brieuc de reconnaître en accident du travail le suicide de son époux, chauffeur chez Nutréa-Triskalia à Plouisy. Le jugement est tombé ce matin et l'accident du travail a bien été reconnu.
"C’est un formidable encouragement pour toutes les autres victimes des pesticides qui ont d’autres procédures en cours et qui attendent réparation" a estimé L’Union Régionale Sud Solidaires de Bretagne, qui soutenait la famille.

Victime d'un accident en janvier 2014

 
Le 21 mars 2014, Gwénaël Le Goffic, 41 ans, a été retrouvé pendu à son camion. Arrêté quelques mois pour dépression, il avait été, en janvier 2014, victime d'un accident du travail en déchargeant un aliment médicamenteux. "Une poussière dans l'oeil due à un courant d'air", note la direction sur la déclaration d'accident du travail, assurant se fonder sur les affirmations de Gwenaël Le Goffic.

Brûlure aux yeux : "son champ de vision s'est rétréci" 


"Quand il a reçu l'aliment sur le visage, ça l'a brûlé, son champ de vision s'est rétréci", réplique sa veuve, assurant qu'il avait été "touché physiquement" lors des traitements des céréales en 2009 et 2010. Le jour de son accident, il avait ramené l'étiquette de l'aliment "en me disant : Celle-là, faut qu'on la garde", raconte-t-elle. A la gendarmerie, lorsqu'elle récupère le mot d'adieu de son mari, écrit sur une étiquette similaire, l'accident lui revient à l'esprit. "Pour moi, il m'a laissé un message: "Reviens là-dessus".
Nicolas Douillard, DRH de Nutréa, démentait tout lien entre le suicide du salarié et son travail, s'appuyant sur un rapport en ce sens de l'inspection du travail.


Le long combat judiciaire de salariés de l'agroalimentaire malades des pesticides


L'affaire du chauffeur n'est pas isolée, ce suicide, comme le rappelle l'Union régionale Sud Solidaires, "s’était déroulé dans un contexte sanitaire particulièrement inquiétant au sein d’une l’entreprise qui depuis quelques temps accumulait les accidents du travail liés à l’utilisation massive de produits phytosanitaires". Malades puis licenciés après avoir été intoxiqués par des pesticides dont ils avaient dénoncé l'utilisation sur des céréales, quatre anciens salariés de cette puissante coopérative bretonne Triskalia sont engagés depuis cinq ans dans un marathon judiciaire qui a révélé une utilisation contestable de produits chimiques dans l'agroalimentaire. 


Première intoxication en 2009


Leur histoire remonte à 2009. Ils travaillaient sur le site de Plouisy (Côtes d'Armor).  Cet été-là, 18 000 tonnes de céréales, stockées dans un silo avant de servir à la fabrication d'aliments pour bétail, "commencent à pourrir" et est infesté de charançons. Pour tenter de les rendre utilisables, un pesticide interdit d'usage, le Nuvan Total, est injecté fin 2009 dans les céréales, qui seront manipulées sans protection. Laurent Guillou et Stéphane Rouxel, comme le chauffeur Claude Le Guyader et l'employé Pascal Brigant, contractent rapidement les symptômes (saignements, vomissements, maux de tête, fatigue intense...) du syndrome "d'hypersensibilité chimique multiple", maladie chronique et invalidante mais qui n'est pas reconnue en France.

Nouvelle intoxication en 2010


Après des arrêts de travail, les salariés reprennent le chemin de l'usine. Mais en 2010, des céréales sont traitées avec un pesticide surdosé. Les symptômes réapparaissent : "En 2010, ça a été le cauchemar", témoigne Stéphane Rouxel, "j'ai pris peur à cracher du sang comme ça". Les travailleurs intoxiqués, soutenus par le syndicat SUD Solidaires, en appellent alors à la justice.

La faute inexcusable reconnue en septembre 2014


Si le tribunal des affaires sociales (TASS) de Saint-Brieuc a reconnu en septembre 2014 la "faute inexcusable" de Nutréa pour l'intoxication en 2010 de Stéphane Rouxel et Laurent Guillou, ces derniers, déclarés inaptes au travail puis congédiés, contestent aussi leur licenciement.
Surtout, les quatre ex-salariés ont de nouveau porté plainte pour "mise en danger d'autrui" le 12 juin auprès du tribunal de grande instance de Saint-Brieuc, qui avait classé sans suite une première plainte similaire déposée en 2010. Cette fois, le tribunal a jugé la plainte recevable.
"Les consommateurs ont le droit de savoir" ce qu'ils ont ingéré en consommant des animaux ayant mangé les céréales traitées, "c'est pour ça qu'on fait autant de bruit", explique Stéphane Rouxel. "Il y a eu réellement des faits très graves, on a du mal à comprendre comment une entreprise condamnée pour faute inexcusable puisse être exonérée de toute faute pénale", estime Serge Le Quéau, responsable local de SUD-Solidaires.



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