"Quai de l’Aiguillon, il n’y a pas une lumière, tout est fermé (… ),  tout le monde dort (…) seules trois fenêtres de l’hôtel de l’Amiral sont encore éclairées (…) mais à travers les vitraux verdâtres c’est à peine si on devine des silhouettes."

L’ambiance est sombre, mystérieuse… un drame se prépare. Le premier cadavre est découvert à peine quelques lignes plus loin ! C’est le décor du "Chien Jaune" un des tout premier Maigret. La scène se déroule à Concarneau.

Tout commence à Concarneau avec Georges Simenon

Tout a commencé à l’hiver 1930. Georges Simenon a 28 ans. Il a déjà écrit des dizaines de romans populaires, bluettes sentimentales, romans de gare, il rêve d’autres choses. Il a convaincu son éditeur Fayard de lancer une collection de romans policiers. Il se retire au calme à Concarneau, villa Kerjean, au bord de la plage des Sables Blancs. 
 
© S. Breton - France 3 Bretagne
© S. Breton - France 3 Bretagne

Il a déjà son personnage, un commissaire de Police, Maigret ! Pendant trois mois, il s’installe à sa table de travail, derrière la fenêtre.
 

Maigret vivait en moi, je le voyais comme un personnage de chair, je connaissais le son de sa voix, l’odeur de son vieux chandail, jusqu’à la pointure de ses souliers. Il était là qui fumait sa pipe en attendant.


Georges Simenon écrit 11 heures et 80 pages par jour. Après avoir lu les premières lignes, l’éditeur assène: "vos romans policiers ne sont pas de vrais romans policiers, les personnages ne sont ni franchement sympathiques, ni franchement antipathiques, c’est désastreux !". 103 épisodes plus tard, des adaptations au cinéma, à la télé, le même éditeur implorera Simenon de continuer sa série.

Il est vrai que le commissaire Maigret n’a pas l’allure d’un héros, plutôt rond, un peu bougon. Il ne se sert jamais de son arme à feu. Simenon explique qu’il cherche à écrire "l’homme quand il est tout nu, avec sa sale gueule du matin !" et c’est sans doute ce qui explique sa popularité,  Maigret parle comme tout le monde, marche comme tout le monde, mange, a des doutes, des difficultés. Il est, avant que cela ne soit à la mode, un homme normal !
 
Polars en Bretagne : tout démarre à Concarneau avec Georges Simenon
Un reportage de S. Breton, T. Bouilly, R. Gurgand, M. Le Carrour, J. Le Quiniou / avec Jean-Paul Ollivier, Auteur de " Concarneau et l'univers de Georges Simenon" - Marie-Joëlle Le Tourneur, Présidente Festival du Chien Jaune

En 2003, Georges Simenon entre dans la Pléiade, la prestigieuse maison d’édition. Gide avait dit de lui : "c’est le plus grand romancier de tous !" Aujourd’hui, les tirages cumulés de ses livres atteignent 550 millions d’exemplaires.
 

Après "Le chien Jaune", onze romans de Simenon, dont sept Maigret font référence à Concarneau. En hommage au grand maitre, en 1993, s’est monté dans la ville le premier festival de Bretagne consacré au roman policier… et en clin d’œil, il a été baptisé, "le Chien jaune".
 

Les enfants de Maigret


Les commissaires bougons, les privés en imperméable mastic, les silhouettes sombres de criminels se sont depuis multipliés dans la littérature. Aujourd’hui en France, un roman vendu sur quatre est un roman policier !

Chaque année, 1 800 nouveaux  polars sont publiés, 150 par mois… et 18 millions de volumes sont vendus. Jusque dans les années 60, le policier était considéré comme un sous genre, distribué dans les gares et les aéroports. Aujourd’hui, toutes les maisons d’édition ont leur collection noire. En Bretagne, certaines se sont même spécialisées dans l’enquête et le suspens.
 

Dans les années 1990, Alain Bargain, alors septième génération d’imprimeurs à Quimper voit arriver un de ses amis dans son bureau. Jean Failler était jusqu’alors mareyeur et poissonnier sous les Halles de Quimper. Mais la crise de la pêche frappe les ports bigoudens, sa boutique ferme. A 50 ans, Jean Failler se retrouve au chômage. Il passe alors, selon l’expression d’un journaliste quimpérois, de l’écaille à la plume !
 
Jean Failler / © S. Breton - France 3 Bretagne
Jean Failler / © S. Breton - France 3 Bretagne

Il imagine une jeune policière, bretonne pur beurre salé, au caractère bien trempé : Mary Lester ! Une coquille de l’imprimeur lui donne un petit accent britannique en la transformant en Mary Lester. Son caractère demeure et c’est l’essentiel. Car au fil des pages, la "fliquette" va se heurter au machisme de certains, à la veulerie des uns, à l’ambition des autres. Mais à la manière d’un Maigret, elle n’en fait qu’à sa tête, ne suit que ses intuitions… et l’emporte à chaque fois !
 
Polars en Bretagne : quand les maisons d'édition se spécialisent
Un reportage de S. Breton, T. Bouilly, R. Gurgand, M. Le Carrour, J. Le Quiniou / avec Jean Failler, Auteur - Frédéric Prilleux, Bibliothécaire - Médiathèque de l'Ic

Depuis sa première enquête en 1993, Mary Lester a parcouru toutes les routes bretonnes, de Lanester à Kerlouan, de Brest à Noirmoutier. 3 millions de livres de ses aventures ont été vendus. Et après avoir séduit les lecteurs, Mary Lester a charmé acteurs, producteurs, réalisateurs et téléspectateurs:  sept aventures du piquant lieutenant ont été diffusés sur France 3.  

Alain Bargain, lui, a senti le goût des lecteurs pour le polar régional, ces intrigues qui fleurent l’iode et le chouchen et a lancé une collection "Enquêtes et suspense".  Elle compte aujourd'hui 400 titres. "Chili Concarneau", "Du pastis dans l’Odet", titres et couvertures font naître le sourire, arrêtent le lecteur.
 
Bernard Larhant / © S. Breton - France 3 Bretagne
Bernard Larhant / © S. Breton - France 3 Bretagne

Bernard Larhant, un des auteurs de la série sourit : "le plus beau jour de ma vie, c’est le jour où Bargain m’a téléphoné pour me dire que mon livre allait être édité. Ce n’est pas le Goncourt, mais il faut des livres pour tous les publics. Belmondo n’a jamais eu de prix, mais les gens aimaient ses films. Nous, si on apporte un peu de bonheur aux gens, c’est déjà beaucoup !"  

En 2018, l’éditeur a vendu 150 000 romans ! Il y a des chiffres devant lesquels le mépris des grandes maisons s’efface, à jamais.
 

Le goût du noir

 

L’avantage du roman policier disait Simenon, c’est qu’il y a un début, une interrogation et à la fin une réponse !


Le polar a des invariants : un crime, une victime, un mobile, une enquête.  Le lecteur sait qu’il aura peur, un peu, beaucoup ou bien à la folie, c’est selon, il y a 50 nuances de noir. Mais à la fin, normalement, tout se terminera bien, ou presque, les méchants finiront leur carrière dans un cimetière ou derrière les barreaux …

Le roman policier joue donc sur nos angoisses, mais en même temps, le lecteur n’a pas, face à ses livres, la même peur que devant d’autres textes. Le sociologue Erik Neveu voit dans ce paradoxe l’une des multiples raisons du succès des romans noirs.

On trouve les romans policiers partout explique-t-il, dans les librairies, les bibliothèques et les grandes surfaces. L’objet est familier. Les lecteurs jugent leur lecture plus simple, ils connaissent les codes du genre, sont habitués à leurs personnages et parfois même à leurs petites manies. Et puis, conclut l’auteur de "Lire le Noir", le polar raconte une vie qui ressemble à celle des gens. Là où la littérature blanche est parfois considérée comme élitiste, le   roman noir est davantage le reflet de la société. Il dissèque le monde du haut en bas, des plus pauvres au plus riches. Tous les sujets peuvent être traités par le prisme du polar. On y parle comme dans la vie, on  y reconnaît que la vie n’est pas rose ! Aujourd’hui, le roman policier se décline à l’infini : thrillers psychologiques, historiques, politiques, écologiques, cyber-drames.
 
Polars en Bretagne : le roman noir raconte une vie qui ressemble à celle des gens
Un reportage de S. Breton, T. Bouilly, R. Gurgand, M. Le Carrour, J. Le Quiniou / avec Bernard Larhant, Auteur - Carl Bargain, Editeur " Editions Alain Bargain " - Erik Neveu, Sociologue Institut d'Etudes Politiques de Rennes

Au hasard des salons, on rencontre même parfois de vrais policiers ou de vrais gendarmes qui écrivent des romans noirs. Les erreurs de procédure, les enquêtes abracadabrantesques et les témoins miraculeux agaçaient parfois Bernard L’Her… alors l’Officier de Police Judiciaire a pris sa plume pour "corriger le tir ". "Toute ressemblance avec des faits réels serait fortuite" affirme la formule, les romans du gendarme ne retracent évidemment pas ses enquêtes, mais les aventures de ses deux personnages sont conformes à la réalité, à la procédure et invitent le lecteur à regarder différemment le travail des forces, et le monde qui nous entoure.
 

Chair de poule


Et si  aujourd’hui, les grands adorent les romans policiers, les petits en raffolent aussi ! La quimpéroise, Christine Le Dérout a créé une série "Les 4 sets" où sa première intrigue se déroulait dans le monde du tennis. Dès cette première affaire conclue, sa petite bande de ramasseurs de balles a eu affaire à d’autres terribles méfaits.
 
Polars en Bretagne : des histoires aussi pour les enfants
Un reportage de S. Breton, T. Bouilly, R. Gurgand, M. Le Carrour / avec Christine Le Dérout, Auteur jeunesse - Bruno L'Her, Auteur

Dans les romans policiers pour la jeunesse, les enquêteurs sont souvent des enfants ! Les petits lecteurs voient leurs héros se révéler : les personnages évoluent au fil du récit, ils se découvrent capables d’exploits. Ils doivent aussi apprendre à s’entendre les uns avec les autres, s’affranchir de leurs parents. Cela en fait pour les enfants de véritables livres d’initiation. À chaque indice, les lecteurs apprennent, jouent, tentent de progresser en même temps que les enquêteurs. Enfin, comme pour leurs parents, les polars leur   permettent souvent de s’interroger sur le monde; les inégalités, les  problèmes de violence, de drogue. Mais dans ses livres, Christine fait attention.
 

On cogne parfois, dit-elle, mais les lecteurs sont des enfants, les flingues ne sortent jamais des poches des méchants !


De 7 à 77 ans, c’est la même passion. Les amoureux du genre expliquent souvent que l’avantage du polar c’est que le lecteur a en même temps, des frissons de peur… et des frissons de plaisir !