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Pourquoi la voile n'attire pas plus de jeunes Bretons

 Le club nautique de Crozon-Morgat fait tout pour séduire le jeune public et lui donner envie de pratiquer la voile. / © Olivier Latin - Centre Nautique de Crozon-Morgat
Le club nautique de Crozon-Morgat fait tout pour séduire le jeune public et lui donner envie de pratiquer la voile. / © Olivier Latin - Centre Nautique de Crozon-Morgat

La Bretagne compte plus d’une centaine de centres nautiques. Environ 45 000 personnes pratiquent ce sport tout au long de l’année dans la région. Mais vu le potentiel de la région,  les voileux pourraient être deux fois plus nombreux.

Par Bleuenn Le Borgne

"J’ai découvert la voile à l’occasion d’une sortie scolaire en CE2. L’année d’après, je me suis inscrit en club et je n’ai jamais arrêté", raconte Baptiste Douté, 17 ans. Il pratique le catamaran au centre nautique de Crozon-Morgat. En 2018 plus de 100 000 jeunes Bretons ont pratiqué comme lui une activité nautique dans un cadre scolaire, dans un centre agréé par l’éducation nationale. La vitrine paraît idéale pour les clubs de voile. La Bretagne on compte plus de 170 et ne manque pas d'infrastructure, comme le montre cette carte ci-dessous.
 

Pourtant la majorité des jeunes qui découvrent la voile à l'école ne se retrouveront pas forcément sur l’eau le mercredi après-midi ou samedi matin l’année suivante. "La semaine dernière, nous avons reçu tout le collège de Perros dans des conditions fantastiques. Ils sont tous repartis avec le sourire. Pourtant nous avons assez peu de retombées après les sorties voile", regrette Philippe Le Menn, directeur du centre nautique de Perros-Guirec. Dans ce son club ce sont les jeunes de la tranche d’âge 16-20 ans qui manquent le plus à l’appel.

Pendant deux ans, son centre a expérimenté "Just Glisse", une sorte d’happy hour de la voile. Ce dispositif a été inventé par Bretagne Nautisme, qui fédère les prestataires d’activités sur l'eau. L’idée est d’aller démarcher des adolescents sur les plages en été et de leur proposer une sortie en catamaran pour 15 euros. Ils sont filmés par trois cameras GoPro installées sur le navire, comme vous pouvez le voir dans la vidéo ci-dessous. Ils peuvent découvrir les sensations de glisse et repartent avec un film souvenir à la fin de la séance. Mais "cela n’a pas eu de succès chez nous", déplore Philippe Le Menn. A Perros-Guirec, peu de jeunes ont souhaité participer à l’expérience et le dispositif n’a pas fait augmenter les inscriptions à l’année. Fidéliser les scolaires ou les clients occasionnels de la haute saison, voilà ce qui coince pour les professionnels du nautisme.
 

Gérer la peur

L’un des premiers freins évoqués par ceux qui ne font pas de voile est la peur de l’eau, du froid, des courants et du vent. Les voileux débutants partagent aussi souvent cette peur. "Les deux premières années, dès qu’il y avait beaucoup de vent et qu’on prenait de la vitesse, je m’agrippais au bateau", se souvient Baptiste Douté. "Après on prend de l’assurance, et on essaie le plus possible de s’approcher de ces conditions qui nous font peur au début ", poursuit le jeune homme. Faire face à cette angoisse tôt est probablement le meilleur moyen de la désamorcer, d’où l’intérêt de la voile scolaire. Depuis plusieurs années, de nombreux clubs prennent à bras le corps la question de la peur de l’eau chez les jeunes enfants. Ils ont conscience que les séances de voile dans le cadre scolaire sont obligatoires, que les enfants doivent aller sur l’eau même s’ils n’en n’ont pas envie. L’expérience peut donc être traumatisante. "On ne peut rien faire, tant que l’on n’a pas réglé cette question", considère Olivier Latin, directeur du centre nautique de Crozon-Morgat.

Nous n’abordons pas les questions techniques, tant que nous n’avons pas gérer l’affectif autour de la mer.

"Nous avons une approche très lente et très douce", dit le directeur. Dans son club, les scolaires ne montent pas à bord d’un optimiste ou d’un catamaran lors de la première séance. Ils font d'abord du kayak, plus adapté à la découverte d’un nouvel environnement et à l’apprentissage de la coordination. Olivier Latin reconnait bénéficier d’un plan d’eau abrité et peu agité, ce qui facilite également le travail avec les jeunes enfants.
 

Une génération qui zappe

Au club de Crozon-Morgat la possibilité de tester différents sports nautiques est aussi façon de séduire les jeunes. Depuis 5 ans le centre propose aux enfants de moins de 12 ans qui s’inscrivent à l’année de suivre un parcours multi-activités avec de la voile mais aussi du kayak ou du paddle. Pour le directeur, c’est une stratégie nécessaire pour se démarquer des autres sports. Car la Presqu’île de Crozon ne compte que 8000 habitants mais a une offre de loisirs très dense.
 
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Comme Olivier Latin, beaucoup de responsables de centres font le choix de la pluridisciplinarité, car les modes de consommation changent. "Les clubs doivent s’adapter à une génération où les gens zappent", explique Olivier Le Gouic, du pôle sport de l’agence Finistère 360. Les jeunes ne s’inscrivent plus forcément à un sport qu’ils vont pratiquer plusieurs années de suite et dans lequel ils vont performer mais ils vont s’essayer à plusieurs activités et régulièrement en changer. "Dans le milieu du nautisme, nous parlons de Salt Player Water" détaille le cadre sportif. "C'est-à-dire des gens qui jouent avec des sports d’eau, qui vont butiner, passer d’un support à l’autre."
 Dans ce contexte, la voile, qui demande beaucoup de préparation, entre le gréement et la mise à l’eau, sera plus facilement délaissée au profit de sports nautiques comme le paddle ou le surf, plus légers et plus simples à mettre en place. "Les gens veulent faire de plus en plus d’activités, donc ils ont de moins en moins de temps, ils sont de plus en plus pressés", constate Olivier Le Gouic. De plus en plus de centres optent donc en été pour des formules "écoutes en main". Ils mettent à disposition des pratiquants des dériveurs déjà gréés, proches de l’eau pour leur épargner toute manutention. "Sinon, sur une séance de trois heures, on va facilement consacrer heure et demi à la préparation", explique Philippe Le Menn du centre de Perros-Guirrec. Olivier Latin, du club de Crozon-Morgat, essaie lui aussi de faciliter l’accès aux bateaux à voile en été. En revanche, il n’envisage pas de proposer ces formules à l’année pour ses adhérents: "Nous ne sommes pas prêts à renoncer à nos valeurs. Nous considérons que c’est un sport où il faut un minimum d’investissement et le goût de l’effort".

La voile : un investissement en temps et en argent

Pour le lycéen Baptiste Douté, la partie mécanique de la voile fait partie du plaisir. Il "aime mettre les mains dans le cambouis". "Cela fait partie du jeu : regarder la météo avant de partir, gérer le bateau, vérifier qu’il n’y a rien de cassé. Quand on rentre, souvent il y a quelque chose qui a lâché". C’est un sport à contraintes et le jeune homme reconnaît qu’il faut être passionné. D’autant que faire de la voile coûte cher. La plupart des clubs essaient de faire de la marge en périodes estivales sur les stages et les locations, pour proposer des tarifs intéressants à leurs adhérents inscrits en basse saison. Mais en loisirs, une année de voile coûte quand même entre 250 et 500 euros selon les centres.

Pour les jeunes qui pratiquent la voile en compétition, la note est encore plus salée. Le bateau et l’équipement coûtent cher. Les déplacements en compétition également, car il faut faire transporter le navire où en louer un sur place pour les compétitions à l’étranger. Une année de voile peut vite se chiffrer à quelques milliers d’euros, à la charge des familles. Comme le racontaient Thomas André et Justin Baradat, du pôle espoirs Voile de Brest, dans ce reportage de 2017.
 
Aujourd’hui, la ligue Bretagne de voile recense près de 3200 jeunes licenciés en voile sportive. Le chiffre est plutôt stable d’année en année. Mais la ligue regrette qu’il n’augmente pas. Ses cadres de reconnaissent que c’est un sport qui demande beaucoup d'investissement personnel : des entrainements longs, des déplacements en compétition sur plusieurs jours… Bref un sport à engagement, dont l'avenir dépendra sans doute des quelques passionnés de glisse d’une génération qui zappe.
 

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