À l'hôpital de Chinon, la "pépite" de la psychiatrie française menacée par des suppressions de postes

Les soignants en psychiatrie de l'hôpital de Chinon ont manifesté le 7 avril contre un projet de la direction, motivé par l'important déficit budgétaire de l'établissement. Un comble pour l'un des rares établissements psy à respecter au mieux les libertés individuelles de patients.

"Ça fait cinq ans que je suis au contrôle général, j'ai vu un grand nombre d'établissements, et je n'avais jamais vu ça." Quand il est arrivé à l'hôpital de Chinon, en Indre-et-Loire, Luc Chouchkaieff a eu une immense surprise. Et une bonne.

Lui est médecin inspecteur auprès de la contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), instance indépendante chargée de vérifier le respect des droits des personnes privées de libertés, et notamment de celles hospitalisées pour des soins psychiatriques imposés. Avec quatre collègues, Luc Chouchkaieff a rendu une visite surprise au service psy du centre hospitalier du Chinonais et à ses 45 lits, pour vérifier les conditions d'accueil des patients.

"Ce qu'on cherche depuis 10 ans"

Ailleurs en France, il constate que "l'hôpital public va très mal", à cause de politiques "rognant sur les effectifs et les moyens". Résultat : 

On constate de plus en plus de l'indignité, le non-respect des droits des patients n'est pas rare. Les gens sont enfermés, attachés parce que les soignants qui restent n'ont pas le temps.

Luc Chouchkaieff, médecin inspecteur détaché auprès de la CGLPL

Ainsi, chaque année, l'instance formule trois ou quatre recommandations auprès du ministre de la Santé, dénonçant des prises en charge indignes. Mais à Chinon, Luc Chouckaieff et le reste de l'équipe ont "trouvé ce qu'on cherche depuis 10 ans, un hôpital qui fait sans le savoir les choses telles qu'on voudrait qu'elles se passent". Patients pas enfermés, portes ouvertes à ceux qui veulent sortir, téléphones personnels laissés à disposition... Chinon est l'exception. "C'est une pépite dont on n'a pas trouvé d'équivalent en France."

Ainsi, si la moyenne hexagonale se situe plutôt aux alentours des 20%, l'hôpital de Chinon -de Saint-Benoît-la-Forêt plus précisément- n'isole que 1,5% de ses patients. Et cerise sur le gâteau : "Il n'y a jamais de contention", jamais d'attache forcée au lit pour faire stopper la violence. "Les soignants n'ont pas peur des patients et prennent parfois plusieurs heures pour des opérations de désescalade de violence." Et puis, de façon générale, "comme on les prive moins de leurs libertés, ils y a moins de violences", constate le médecin inspecteur. 

Des millions d'euros de dette

C'est pourtant au cours de cette visite quasi-idéale que les contrôleurs ont eu une autre surprise, moins bonne cette fois-ci : le service est menacé par un plan de suppressions de postes, décidé par la direction. Ainsi, sur la trentaine d'équivalents temps plein d'infirmiers, 10 devraient être supprimés, ainsi que trois postes d'agents de service hospitalier (ASH). Une décision motivée par la situation budgétaire complexe de l'établissement, qui affichait un déficit de près de 9 millions d'euros en 2021. L'hôpital est ainsi soumis à un plan de redressement contractualisé avec l'ARS.

Les personnels ont été mis au courant en même temps que les contrôleurs, tout début mars. Pour Alexandre Robert, représentant syndical Force ouvrière du personnel, le CH "se tire une balle dans le pied", avec un plan risquant de diminuer la qualité des soins. "On essaye de faire du mieux qu'on peut, et on peut le faire en psychiatrie quand on est en nombre, estime-t-il. Quand on est peu nombreux pour gérer une situation, on a tendance à céder à la facilité." Et à faire, donc, comme dans les autres centres psychiatriques de France, comme évoqué ci-dessus. 

"Accepter que les soins ont un coût"

De tous les services de l'hôpital, la psychiatrie a ainsi le plus fort taux de satisfaction dans le travail accompli (près de 80%), à en croire une enquête menée par FO auprès d'un tiers des personnels du CH. Mais, signe de défiance vis-à-vis du management, seul un quart des personnels du service estime que la direction leur donne les moyens suffisants pour mener à bien leur mission. Une statistique qui ne devrait pas s'améliorer à l'issue du plan de suppressions de postes. 

Les personnels ont ainsi décidé de manifester jeudi dernier, le 7 avril, à l'occasion de la journée mondiale de la santé. "Pour une fois qu'on a une bonne note quelque part, on devrait plutôt utiliser l'hôpital de Chinon comme exemple." Même revendication du côté de Luc Chouchkaieff : "Il faut que la France en parle, qu'on fasse une vraie analyse scientifique de ce qui marche et de comment l'appliquer ailleurs." Il ne parle ici que du sujet des libertés individuelles, se disant incapable de juger la qualité des soins psychiatriques délivrés à Chinon. Pour lui, il s'agit, de façon générale, d'"accepter que les soins ont un coût", en refusant que "la pépite" soit confrontée à "une volonté de tout casser". 

L'État sourd

Pour faire part de cet imbroglio, la contrôleure générale elle-même, Dominique Simonnot, a écrit une lettre au ministre de la Santé Olivier Véran. Elle y juge "inacceptable" la réorganisation des soins voulue par la direction, puisqu'elle "ne se fonde manifestement que sur des raisons budgétaires étrangères à la psychiatrie". Citée par la contrôleure dans la lettre, la direction invoque "l'impossibilité de recruter des [infirmières] de nuit, une meilleure adéquation aux missions confiées aux soignants en transférant 25% des soins à des aides-soignants".

Car les 10 postes d'infirmiers supprimés seront remplacés par six aides-soignants spécialisés en santé mentale. Contactée par France 3, la direction ne s'exprime que via un communiqué, dans lequel elle met en avant "une adaptation des métiers aux contenus des soins dispensés" avec ce plan de réorganisation... tout en se réjouissant de la "mise en valeur" du service par les médecins inspecteurs. 

Une ligne qu'a choisi de suivre le ministre Olivier Véran, dans un courrier réponse à Dominique Simonnot le 8 avril. Il estime les futurs effectifs "cohérents", et met en avant "les très grandes difficultés de l'établissement" en matière financière. "On espérait mais on est très déçus, parce qu'il ne répond pas du tout à la question qu'on pose", regrette Luc Chouchkaieff. Pour lui, la philosophie de ce courrier, c'est "être prêt à avoir un accès aux soins dégradés parce qu'on n'a plus les moyens de l'avoir". 

Alexandre Robert, lui, plaide pour que l'État accorde plus de moyens à la sécurité sociale, tout en estimant que "de l'autre coté [sous-entendu avec Marine Le Pen] ça ne serait pas mieux, ça serait peut-être même pire". Reste que, selon lui, "si la sécu avait des moyens, les hôpitaux en auraient aussi". Et pourraient accomplir au mieux leur mission de service public.