CHRONOLOGIE. La vie cachée de Joël Le Scouarnec, chirurgien, père de famille et “pédophile”

Archives 20 décembre 2019. Conférence de presse de la procureure de Lorient Laureline Peyrefitte sur l'affaire Joël le Scouarnec. / © Loic VENANCE / AFP
Archives 20 décembre 2019. Conférence de presse de la procureure de Lorient Laureline Peyrefitte sur l'affaire Joël le Scouarnec. / © Loic VENANCE / AFP

Le chirurgien Joël Le Scouarnec comparaît à partir de vendredi 13 mars devant les assises de la Charente-Maritime pour des viols et agressions sexuelles sur quatre mineures, première plongée dans une affaire vertigineuse de pédophilie déclenchée par le récit d'une fillette de 6 ans.
 

Par Fabienne Marcel avec AFP

Pendant trois jours, la cour d'assises à Saintes va explorer l'univers tortueux du médecin respecté qui a dissimulé pendant plus de 30 ans sa double vie, sur fond d'omerta. "Je suis pédophile et le serai toujours", confiait le docteur un soir de Noël 2016, à son journal intime.
Soupçonné aujourd'hui d'abus sur des centaines d'enfants, il comparaît à 69 ans pour un premier dossier de viols et/ou atteintes sexuelles concernant la fille de ses voisins de Jonzac, âgée de 6 ans en 2017, deux nièces aujourd'hui trentenaires pour des faits chez lui à Loches entre 1989 et 1999 et une patiente de l'hôpital de cette ville d'Indre-et-Loire qui n'avait que 4 ans en 1993. 
Il reconnaît des agressions, mais réfute les viols -des pénétrations digitales-punissables de 20 ans de réclusion. Incarcéré à l'isolement depuis trois ans, "il souhaite s'exprimer devant ses juges: il veut tenter de comprendre comment il a pu faire autant de mal", a assuré à l'AFP son avocat Thibaut Kurzawa.
 

Chronologie des faits

Le 2 mai 2017, le chirurgien Joël Le Scouarnec est interpellé, accusé d'exhibition sexuelle puis de viol par sa voisine de 6 ans à Jonzac. Une affaire de pédophilie hors norme, sans doute la plus importante de France, commence.
Chez lui, les gendarmes emportent des poupées, dont l'une à des chaînes aux poignets, des dessins d'enfants nus, des photos pédopornographiques (300.000 dira l'enquête) et des fichiers informatiques.

Sur des photos, des mises en scène sans équivoque de ses deux nièces à Loches (Indre-et-Loire) dans les années 90. Dans des écrits, la description de caresses sur une patiente hospitalisée en 1993 dans la même ville. Elle dit aujourd'hui ne rien se rappeler. 
Joël Le Scouarnec, 69 ans, comparaîtra du 13 au 17 mars pour des viols et/ou attouchements sur ces quatre victimes devant les assises à Saintes (Charente-Maritime). Une première étape.  Car l'enquête, nourrie des archives numériques du médecin, a accouché d'un monstre plus grand, qui a nécessité l'ouverture d'une autre procédure, menée à Lorient, pour identifier d'autres victimes. 

Depuis la médiatisation de l'affaire cet été, la parole s'est libérée et les plaintes croulent sur le bureau des enquêteurs: 246 à ce jour sur un total de 349 victimes potentielles. 
Beaucoup ont appris par les gendarmes qu'elles étaient mentionnées dans les archives du chirurgien. La tâche est immense pour l'institution judiciaire, douloureuse aussi pour les victimes confrontées à la recherche de souvenirs dilués ou disparus dans le temps. 
 
  • Deux listes de victimes : les "vulvettes" et "quéquettes"
Comme le révèlent des éléments d'enquête dont a eu connaissance l'AFP, Le Scouarnec, bon professionnel, amateur d'opéra, a consigné sa longue dérive par écrit, méthodiquement.
Il y a d'abord deux listes, intitulées "Vulvettes" et "Quéquettes" répertoriant les noms de 250 fillettes et garçons entre 1984 et 2006 associés à des descriptions d'agressions présumées: cunnilingus, caresses, pénétrations digitales ou rectales. Mais il s'interdit toute pénétration avec son sexe, notent les enquêteurs.
Il y a aussi ces journaux intimes, sur des milliers de pages. De 1990 à 2017, le récit au quotidien de possibles sévices sur de jeunes patients, parfois endormis, dans leur chambre, au bloc ou en salle de réveil, au cours de la carrière du chirurgien, qui a officié dans le Centre et l'Ouest, à Loches, Vannes et Lorient (Morbihan), Quimperlé (Finistère) et à Jonzac, son dernier poste.
"Il profite de chaque occasion qui s'offre à lui", analysent les gendarmes en juillet 2017, le mode opératoire est répétitif : profiter d'un moment où l'enfant est seul et commettre des violences sexuelles sous couvert de gestes médicaux, comme après une appendicectomie. "Il faut savoir être patient et compter sur la chance", écrit le chirurgien digestif dans son journal.
Il sait qu'il doit redoubler de vigilance. Paniqué, il écrit en avril 1996: "un cataclysme est venu s'abattre pour moi (...) ELLE sait que je suis pédophile". ELLE, c'est son épouse depuis 1974. Comme il le raconte, elle lui demande de "tout détruire", ce qu'il fait en partie. 

Un an plus tard, le 3 décembre 1997, jour de son anniversaire, il écrit en grosses lettres: "J'AI 47 ANS ET JE SUIS PEDOPHILE".  A cette période, sa double vie commence à transpercer dans le clan familial. 
1997, il est surpris par sa belle-soeur en train d'embrasser "le haut des fesses" d'une nièce. Puis en 1999, sa soeur apprend qu'il a pratiqué des violences sexuelles sur deux autres nièces. Les choses en sont restées là.
 
  • "Pédophile" et "très heureux"
 Le 10 avril 2004, il écrit: "tout en fumant ma cigarette du matin, j'ai réfléchi au fait que je suis un grand pervers. Je suis à la fois exhibitionniste (...) voyeur, sadique, masochiste, scatologique, fétichiste (...), pédophile. Et j'en suis très heureux".

Mais en décembre 2004, les gendarmes l'arrêtent chez lui près de Vannes. Sa carte bancaire a laissé des traces sur un site pédopornographique russe et son nom est remonté jusqu'au FBI. 
Dans la foulée, il écrit: "je suis donc contraint de cesser mes activités sur Internet. Quand pourrais-je reprendre?". En 2005, il est condamné à 4 mois de prison avec sursis pour détention d'images pédopornographiques, sans interdiction d'exercer. Sa femme le quitte mais le couple, qui a trois fils, reste lié, financièrement notamment.
Des bruits finissent par arriver dans l'institution médicale. En 2006, un psychiatre de Quimperlé, Thierry Bonvalot a eu vent de cette condamnation et alerte l'hôpital sur sa "dangerosité". "Le directeur ne m'a pas informé des suites" de ce signalement, affirme le médecin à l'AFP.

Dans ses dernières années à Jonzac (2008-2017), le chirurgien vit reclus dans sa "bulle", ne sortant que pour travailler.  "Sa vie ne tournait qu'autour de ça. Il a vécu son arrestation comme une libération", assure son avocat Thibaut Kurzawa. Confiné dans son salon, il passe son temps nu, devant sa caméra ou son ordinateur à télécharger des contenus pédopornographiques, seul avec une bouteille de whisky et des poupées. Et il observe aussi pendant des mois la petite voisine de la maison d'à côté.
 

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