"Un magazine conservateur et rance" : pourquoi le youtubeur Nota Bene et plusieurs historiens claquent la porte d'Historia

La nomination de l'écrivain Franck Ferrand au poste de directeur éditorial du magazine Historia, récemment racheté, a causé la colère de ses collaborateurs, dont certains ont démissionné comme l'historien Olivier Coquard ou le vidéaste Benjamin Brillaud, alias Nota Bene.

"Terreur de l'an mille" qui n'a jamais existé, guerre de Troie en Grande-Bretagne, site d'Alésia dans le Jura : l'écrivain Franck Ferrand empile depuis près de vingt ans mythes, clichés et erreurs factuelles.

Dans des livres, dans la presse avec des chroniques dans Valeurs actuelles, mais aussi à la télévision. Il assure en effet une partie du commentaire du Tour de France sur France 2 et France 3, ainsi qu'une chronique sur la chaîne d'opinion CNews, pointée du doigts pour un certain nombre de contenus et d'invités proches de l'extrême-droite, depuis 2021.

Une direction éditoriale jugée problématique

Mais depuis la mi-juin, Franck Ferrand possède une nouvelle casquette. Après le rachat du magazine Historia par LVMH, l'écrivain a été imposé comme "directeur éditorial" par le nouveau propriétaire, qui a débarqué au passage l'ancien directeur, Guillaume Malaurie.

De nouvelles fonctions qui ont inquiété le comité éditorial, essentiellement composé d'historiens, ainsi que des collaborateurs réguliers de la publication. Au point où l'historien Olivier Coquard, membre du comité, et le youtubeur Benjamin Brillaud, alias Nota Bene, ont décidé de couper les ponts.

Un "grand passeur d'histoire" féru de "théories complotises"

Sur X (anciennement Twitter) le vidéaste tourangeau a en effet annoncé avoir "quitté les colonnes d'Historia il y a quelques mois", de manière concommitante avec l'arrivée de Franck Ferrand. Il tenait jusque-là une "petite chronique" dans les pages du magazine.

"C'est un grand passeur d'histoire, beaucoup de gens le suivent", reconnaît Benjamin Brillaud, joint par France 3. "Il a aussi accordé la parole à des universitaires, mais c'est quelqu'un qui, dans le même temps, a pu faire la promotion de théories complotistes sur certains sujets historiques". En cause, un certain nombre de thèses à revers de toute la recherche historique.

Outre Troie en Angleterre ou Alésia dans le Jura, on peut encore citer la substitution de la dépouille de Napoléon Ier à Sainte-Hélène ou l'idée selon laquelle Corneille aurait écrit certaines pièces de Molière. "Tout cela ne fait pas du tout consensus, mais il joue sur cette histoire prétendument 'cachée' pour se vendre. Est-ce que c'est la partie la plus grave ? Je ne sais pas."

Rampe de lancement pour l'extrême-droite

Car outre cette vision de l'histoire obsolète, voire contrefactuelle, les nouvelles responsabilités de Franck Ferrand amènent avec elle le spectre d'une pente politique glissante. "Franck Ferrand souhaite retrouver l’Historia de son enfance, ce magazine conservateur et un peu rance dans lequel rares étaient les vrais chercheurs" écrit ainsi Olivier Coquard dans sa tribune publié dans Libération, "précisément parce que la complexité de l’approche historienne n’y avait pas sa place". 

Il souhaite des dossiers moins épais, plus d’histoires romancées, moins de plumes universitaires et plus de 'grandes plumes' (merci pour nous !), comme 'celles des académiciens'. Ou celle d’Eric Zemmour, dont il a célébré le style grandiose dans l’un de ses éditoriaux ?

Olivier Coquard

Tribune publiée dans Libération

"La présence de Franck Ferrand [qui collaborait déjà à Historia NdR] ne me dérangeait pas, il faut bien que tout le monde cohabite", tempère Benjamin Brillaud. Mais le nouveau directeur éditorial amène aussi avec lui une ligne avec laquelle le vidéaste, comme d'autres plumes du magazine, refuse de s'associer. 

"Dangereux et inquiétant"

"Depuis quelques années, Franck Ferrand prête sa parole à des mouvements d'extrême-droite, à des paroles très réactionnaires, qui font du mal dans notre société", pointe notamment le vidéaste. Dans La belle histoire de France sur la chaîne d'extrême-droite CNews, l'écrivain s'extasie, au prix d'approximations et d'erreurs factuelles, sur le "charisme incroyable" de Clovis ou les "invasions barbares", comparées à la crise migratoire actuelle.

Enfin, le rachat par LVMH s'est produit au cœur d'une "véritable offensive conservatrice" visant à "servir un discours politique, servir le roman national et monter les gens les uns contre les autres", estime encore le vidéaste, qui juge ce développement "dangereux et inquiétant". "Les médias ont leur responsabilité, en donnant trop la parole à des gens qui n'avaient aucune légitimité. En mettant Zemmour sur le même niveau que la parole d'un historien, on contribue à le légitimer."

"Est-ce qu'il faut continuer à se compromettre dans des publications avec des gens qui font du mal à l'histoire ?" s'interroge Benjamin Brillaud. À l'inverse, ce dernier espère montrer, à travers sa vision de la vulgarisation, "le contenu le plus sérieux possible, en montrant aussi comment l'histoire s'écrit, se travaille, parce que c'est une science".

Pratique scientifique en questionnement constant pour les uns, l'histoire n'est en effet, pour les autres, qu'un agglomérat de récits semi-mythiques justifiant les fantasmes et les terreurs du moment. S'il serait injuste de faire à sa nouvelle direction un procès d'intention, Historia semble bien avoir choisi son camp pour les prochaines années.