Vivre d'e-sport et d'eau fraîche : entretien avec un gamer professionnel #Dreamhack

Que signifie être un e-sportif professionnel ? On a parlé vie quotidienne et beauté du jeu avec Bertrand Fagnoni, mieux connu sous le pseudonyme de Bestmarmotte.

Bertrand Fagnoni, alias Bestmarmotte, joueur professionnel d'e-sport.
Bertrand Fagnoni, alias Bestmarmotte, joueur professionnel d'e-sport. © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Il n'a pas le pseudo qui inspire le plus la terreur. Mais Bertrand Fagnoni, Bestmarmotte dans le milieu, en impose. Meilleur français sur le jeu Hearsthstone en 2014, et à nouveau en 2017, il joue également les tournois de Shadowverse.

C'est les cartes à peine posées que nous l'avons rencontré à la Dreamhack de Tours.
   

J'ai commencé la compétition à 11 ans, avec les échecs. Je jouais aussi aux jeux de cartes classiques : tarot, belote... J'ai enchaîné avec Magic, vers mes 14 ans. Ça m'a poursuive plus d'une dizaine d'années !

En parallèle, dans mes études, j'ai bifurqué vers le métier de croupier de casino, ça restait dans le domaine des cartes et des jeux. En 2013, le jeu Hearthstone est sorti. J'ai très vite performé, grâce mon passif de joueur et j'ai gagné mon premier tournoi – la Gamers Assembly – en 2014. Millenium m'a demandé de devenir joueur professionnel chez eux.

J'ai commencé à Streamer*, parce que maintenant être joueur professionnel ne sert à rien si on n'existe pas sur les réseaux. Quand quelqu'un me demande une photo, c'est rarement pour mes tournois, c'est quelqu'un qui m'a vu sur Youtube !

En 2017, j'ai quitté Millenium pour fonder un studio, l'Armateam. Je l'ai quitté en novembre pour devenir indépendant. Là, j'ai un contrat avec une structure qui s'appelle le Meltdown, pour laquelle je joue à tous les jeux de carte. 

*Streamer consiste à se filmer en train de jouer en direct et en réalisant un commentaire de la partie en cours.

Mes parents n'ont rien compris au départ, un grand classique. Ils ne comprenaient pas pourquoi j'arrêtais un emploi stable, un CDI pour faire ça : "Quel est le projet ? ça n'a pas de sens", ils disaient.

Ils ne m'ont pas dit non, mais je sentais beaucoup de réticences. Ils ont été contents pour moi quand j'ai commencé à gagner ma vie avec ça.

A propos de ses salaires, Bertrand Fagnoni indique avoir gagné chez Millenium entre 5000 et 6000 euros par an pour son activité de joueur professionnel. A cette base sont à rajouter les cashprize (les gains remportés lors des compétitions), et les gains de son activité de streamer.

On se moquait beaucoup de l'hygiène de vie, il y a cinq ou six ans, et maintenant on se rend compte que c'est important. Je le dis d'autant plus que je suis un peu plus âge, je ne peux plus manger n'importe quoi.

Un journée typique, quand il y a une compétition en fin de semaine : je me lève vers midi, car il y a souvent des tournois sur les serveurs américains, qui commencent à 22h et durent jusque 5h du matin.

Après mon réveil, je passe une heure sur les réseaux sociaux pour voir les résultats de la veille, et les nouveautés sur le jeu. Il y en a toujours, ça ne s'arrête jamais, il y a toujours des personnes qui ont des nouvelles idées. Il n'y a rien de pire qu'un manque de préparation, être dans une rencontre et se dire : "Merde, ça j'y avais pas pensé", alors qu'on l'aurait su en étant plus rigoureux.
 
Ensuite, j'essaie de faire deux ou trois heures de stream. Vers 18h, je fais un petit repas : des fruits, des gâteaux secs... Toute la soirée et toute la nuit, je m'entraîne. On participe à des groupes de test, où l'on peut essayer des nouvelles choses sans que tout le monde ne les voie. Ou alors on discute des matchs. Il n'y a jamais qu'un seul point de vue, qu'une seule bonne stratégie.
 

Ma grande force, je dirais que c'est ma résilience. Ça fait très longtemps que je suis dans le milieu, et je ne me décourage plus. Je sais que dans tous les jeux de cartes, il y a forcément une part de hasard. On peut perdre tous ses tournois pendant quatre mois sans être pour autant devenu nul.

Ma principale faiblesse est que je n'arrive plus à avoir autant de temps d'entraînement qu'un jeune joueur. Au début, je pouvais passer 10 heures à jouer, je sentais que c'était utile. Maintenant, au bout de quatre heures, je commence à saturer et à jouer mécaniquement.
 
Un bon joueur doit avoir la persévérance, le mental et se remettre en question. Kasparov disait : "Je n'ai jamais joué une bonne partie d'échecs de ma vie". On peut toujours s'améliorer. Et quand on gagne tout, c'est là aussi que c'est facile de se dire qu'on joue bien mais il faut quand même se demander comment s'améliorer. Si on stagne, on se fait rattraper.
 

En faisant des stats. C'est purement des mathématiques. C'est très peu glamour de dire ça mais c'est la vérité. Quand je pense à un jeu, je me dis : la probabilité que ceci se produise est d'autant, si je joue ça, j'ai tant de chances de gagner... Le tout est de bien calculer.
 

Je dirais que la beauté de l'e-sport, c'est que tout le monde peut jouer et peut être compétitif, qu'on soit gros, petit, qu'on ait des problèmes physiques... Moi, j'adorais jouer au tennis. J'ai eu un accident de voiture et j'ai des problèmes de dos. Je ne pourrais plus jamais jouer au tennis de manière compétitive, c'est impossible.

Alors que l'e-sport je peux encore en faire 10, 20, 30 ans. C'est ça, la vraie plus-value de l'e-sport.
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