La maternité du Blanc a fermé ses portes le 27 juin 2018. Mais les défenseurs de ce service public refusent de rendre les armes et continuent de dénoncer l'injustice de cette décision. Entre espoir et désillusion, ils racontent leur année de combat.


"Le Blanc voit rouge." Sur la façade de l’arrière de la mairie, derrière quelques échafaudages, ces mots figurent sur une énorme pancarte, en plein coeur du Blanc, dans l'Indre. Depuis le 27 juin 2018, il n’y a plus de maternité dans cette petite commune d’un peu plus de 6 000 habitants, perdue au sud-est de la région Centre-Val de Loire, à une heure de route de Châtearoux et de Poitiers et à 2h30 d'Orléans. Un désert médical.

Le combat démarré en 2011 a pris une dimension dramatique ce 5 juin 2018, jour de l’annonce de la fermeture provisoire de la maternité pour l’été. Parmi les raisons invoquées par l’Agence régionale de santé, des problèmes de plannings, de personnel ou encore le manque de sécurité. Premier coup de massue. Jean-Paul Chanteguet "ne s'y attendait pas".
 
L'ancienne maison médicale est le lieu de rassemblement du collectif C'est pas demain la veille. / © Victor Lengronne
L'ancienne maison médicale est le lieu de rassemblement du collectif C'est pas demain la veille. / © Victor Lengronne
L’homme de 70 ans à la chemise blanche largement ouverte, possède un CV bien fourni : ancien maire du Blanc, ancien député de la troisième circonscription de l’Indre et actuel président du Parc régional de la Brenne, dont le Blanc est la capitale. "Pas expansif, plutôt sur la réserve", il n’en reste pas moins révolté devant l’école d'infirmière, elle aussi menacée de fermeture. "Après la rencontre avec l'ARS, en avril j'étais rassuré. Aucun signe complémentaire ne conduisait à m'interroger et à m'inquiéter."

Un sentiment pas vraiment partagé par Jean-Michel Mols, président du comité de défense, rencontré au café du théâtre, en face de la mairie, où, régulièrement, il serre des mains et salue des badauds. "On le pressentait depuis le début de l’année. Jusqu’à la dernière minute, tout convergeait."
 

"Le plus difficile ? Suspendre les accouchements !"

Dès lors, la maternité va vite voir rouge. Sa fermeture est programmée. "Le plus difficile pour eux était de l’annoncer et surtout de suspendre les accouchements, avoue Jean-Paul Chanteguet. 90 % du trajet vers la fermeture était effectué." 

Anne Ruffet-Sciard connaît parfaitement le dossier. C’est l’un des piliers du comité de défense, engagée dès les débuts en 2011 et la naissance de son deuxième enfant. "Pour fermer les maternités, le processus est le même, les mots employés, aussi. D’abord, on assèche le service. Ensuite, on fait le bilan d’un service chaotique et bancal. On annonce une fermeture provisoire avec l’argument financier, peu audible par la population, avant la fermeture définitive pour des motifs de sécurité", explique t-elle depuis la maison médicale devenue maison amicale, qui jouxte l’ancienne maternité, à dix petites minutes du centre. Dès juin 2018, tous en sont conscients : la fermeture provisoire va devenir définitive. 
 

Protéger le village attaqué

Cette année folle démarre. 18 juin : rassemblement à la sous-préfecture. A peine créé, le collectif C pas demain la veille, autour de jeunes mamans, prépare un faux accouchement sur le pont. "Il s’est passé tellement de choses…" se souvient un des membres les plus actifs, Aurélie Hélesbeux, également rencontrée à la maison amicale en compagnie d'une autre future maman, Aurélie Delzor.  

Le Blanc, forcément lieu de la manifestation du 14-Juillet. Et lieu de rassemblement du comité. Elle revêt pour le grand émotif qu’est Jean-Michel Mols une saveur particulière. "Quand on a réussi à rassembler 350 élus…" se souvient-il, ressortant même de son minutieux dossier une coupure de presse qui relate l’évènement. "Je l’ai encore là !" L’émotion le submerge. "D'en parler, ça remonte… Faut pas me faire raconter des trucs comme ça...", explique celui qui s’est engagé pour “son village attaqué” dès les premières menaces en 2011.

Il poursuit : "On s'est mis en rang comme des militaires et on a défilé très dignement. Tout le monde applaudissait, on a senti les élus avec nous. Même des forces de l’ordre nous ont soutenus. Tout s’est arrêté. C’était émouvant, la fermeture provisoire était annoncée, la définitive se profilait", finit-il les larmes aux yeux. Son souvenir le plus marquant de cette année de mobilisation, qu’il raconte en vidéo.
 
Mais les espoirs d’amélioration sont douchés par la ministre de la Santé Agnès Buzyn sur France Info le 15 octobre. "La maternité est dangereuse." Des propos qui ont choqué Annick Gombert. Elle est maire du Blanc depuis 2015 et le décès d'Alain Pasquier. Forcément, le dossier de la maternité ne quitte pas son bureau en fouillis.
 

Les mots de Buzyn l'ont "ulcérée". Anne Ruffet-Sciard et le comité ont voulu intenter une procédure contre la ministre. "Mais c’est scandaleusement incontestable", regrette t-elle, car impossible à prouver, la maternité étant fermée. "C'est ce qui m'a conduit à démissionner de la présidence du Parc régional de la Brenne, avoue Jean-Paul Chanteguet. J'étais dans une colère noire. Ces propos étaient choquants, humiliants, indignes de la part d'un responsable politique aussi important qu'elle." Plus de 70 élus, dont Annick Gombert, avaient symboliquement démissionné, "le point de départ de l'impact médiatique national".
 
Cette pancarte à destination de la ministre de la Santé Agnès Buzyn se trouve à la maison amicale du Blanc. / © Victor Lengronne
Cette pancarte à destination de la ministre de la Santé Agnès Buzyn se trouve à la maison amicale du Blanc. / © Victor Lengronne
Le couperet attendu tombe le 19 octobre, trois semaines après le lancement d’un audit par l’ARS "monté de toutes pièces" selon Annick Gombert. Par 10 votes contre 4, le conseil de surveillance de l’hôpital Châteauroux-Le Blanc entérine la fermeture de la maternité. Nouveau coup de massue. "J’étais à genoux, je me suis humainement écroulé", confie Jean-Michel Mols, qui a mis de longs mois à s’en remettre. Maternité fermée, ligne rayée.

En quarante ans de vie publique et politique, c'est la première fois que je vis un moment avec une telle intensité. (Jean-Paul Chanteguet) 


Tout s’emballe. Une partie des défenseurs manifeste devant le siège de l’ARS à Orléans, une autre se rend à l’hôpital du Blanc. "La tension était permanente jusqu’à cette occupation", explique Aurélie Hélesbeux, également rencontrée à la maison amicale, à dix petites minutes du centre. Le cadenas qui empêchait l’accès aux salles d’accouchement est coupé.

Entre 100 et 200 personnes par jour passent faire un tour, discuter avec les soignants ou les manifestants. "C’était impressionnant, poursuit la future maman. On était les uns avec les autres, les idées fusaient, on avait l’impression de se réapproprier ce qu’on nous avait retiré.” Les soignants, bien que discrets, les soutenaient. "Pour eux, se battre, c’était continuer d’aller bosser."
 
La maire du Blanc, Annick Gombert et un militant, sous le regard de deux gendarmes, durant l'occupation de la maternité. / © AFP
La maire du Blanc, Annick Gombert et un militant, sous le regard de deux gendarmes, durant l'occupation de la maternité. / © AFP
Annick Gombert se souvient "de la colère des gens". Elle en retient la cohésion. "Ce lien entre les défenseurs est devenu visible." Jean-Paul Chanteguet a même retrouvé une nouvelle jeunesse. "C'était la première fois que nous occupions un établissement public. En quarante ans de vie publique et politique, c'est la première fois que je vis un moment avec une telle intensité. Pour tous ceux qui ont occupé cet établissement, c'était une véritable communion qui a permis de renforcer les liens entre nous et nous a fait mesurer l'importance du symbole que cette occupation portait."

Il n’hésite pas à comparer cette action à de l’anarco-syndicalisme : "Pour moi c'était une action directe très forte. Citoyens et élus se sont pris en main." Aurélie Hélesbeux et Anne Ruffet Sciard en sont certaines. Ces onze jours d’occupation ont permis de "maintenir cette dynamique jusqu’à aujourd’hui". Le 30 octobre, tout le monde est évacué. Jean-Paul Chanteguet revient sur cet événement qui l'a marqué.
 
La manifestation avec des femmes déguisées en servantes écarlates à Paris fait grand bruit, tout comme la marche des oreilles, du Blanc vers Paris, mais rien ne change : ni Agnès Buzyn, ni Evelyne Poupet, directrice de l’hôpital, ni Annick Bouygard, présidente de l’ARS, ne fléchissent.


L'Etat chahuté mais ferme

Trois mois passent, le mouvement semble s’essouffler. Avant cette semaine de février. Le 13, Anne Ruffet-Sciard se retrouve devant Edouard Philippe sur LCI, à l’occasion du grand débat. "Un grand moment." Surtout, cette confrontation survenait dans un moment creux. "On avait beau hurler, on n’avait aucune réponse, notamment de Mme Buzyn, qui refusait tout dialogue." Trois minutes de débat où la mère de famille a pu malmener l’ancien maire du Havre. "J’ai senti une très légère préparation, peu de maîtrise du sujet, avec des arguments standard." Ils devaient se revoir à ce sujet. Au 1er août, elle n’avait toujours pas de nouvelles. "J’attends toujours un rendez-vous. Il a dû perdre mon numéro. Visiblement, le monde politique n’est pas le même que le nôtre..."

Deux jours plus tard, Annick Gombert supplie Emmanuel Macron de rouvrir la maternité, à l’occasion du passage du Chef de l’Etat à Gargilesse (Indre) pour le Grand débat national. Le président de la République exclut une réouverture de l’établissement. La veille, le gouvernement et l’ARS avaient déjà été pointés du doigt par l’émission Envoyé Spécial sur France 2, qui remettait en cause la manière dont la maternité avait été fermée. "Ces trois petites claques en une semaine les a bousculés."

On n'est plus dans notre petit combat personnel, on est dans l'idéologie de la santé, de l'égalité de traitement et du droit des femmes. (Anne-Ruffet Sciard)

Juste devant la maison amicale, une stèle devenue un symbole. Les noms de maternités qui ont fermé ou qui sont menacées sont gravés depuis les 22 et 23 mars et les Etats généraux pour la renaissance des maternités condamnées. "Et la liste est en train de s’allonger..." s’inquiète Chanteguet. De ces échanges au Blanc avec 16 délégations, est né un manifeste, signé par des professionnels de santé, des élus - Vanik Berberian, président de l’Association des maires ruraux de France ou Jean Lassalle, député des Pyrénées-Atlantiques en font partie. Signe qu’entre collectif et comité, actions symboliques et médiatiques, longues ou coup de poing, la défense de l’établissement s’est diversifiée.

La plainte déposée le 27 juin par quatre mamans - dont Aurélie Hélesbeux et Aurélie Delzor - pour "mise en danger de la vie d’autrui" l'illustre parfaitement. Elles sont désormais obligées de prendre la route pendant près d’une heure pour se rendre dans une maternité, à Châteauroux, Poitiers ou Châtellerault - Aurélie Hélesdeux accouchera à la mi-septembre dans cette maternité de niveau 1.
 
Les maternités les plus proches du Blanc se situent à Châtellerault, Poitiers et Châteauroux, la seule dans l'Indre. / © Victor Lengronne
Les maternités les plus proches du Blanc se situent à Châtellerault, Poitiers et Châteauroux, la seule dans l'Indre. / © Victor Lengronne
"C'est une violence inouïe faite aux femmes, regrette Annick Gombert. Obliger les femmes à faire une heure de route pour aller accoucher avec des contractions… Ceux qui décident ça n'ont pas fait une heure de route pour aller accoucher. C'est révoltant, inadmissible, innaceptable." Un sentiment confirmé par Aurélie Hélesdeux, en vidéo.
 
Huit ans après le début de la lutte, un an après la fermeture de la maternité, tous sont unanimes : les liens entre les Blancois se sont renforcés, malgré de très faibles avancées. "Je suis émue et fière de porter ce combat et de mobiliser les gens pour sauver ce service public indispensable", lâche Annick Gombert. "Tout le monde est étonné, on n'arrête pas de nous demander comment on a tenu aussi longtemps. On est pugnaces. On a encore la foi !" explique Jean-Michel Mols, enthousiaste.

Anne Ruffet-Sciard avoue ne pas être "confiante" mais "motivée". "Je sors de ces années rassuré par la mobilisation de nos citoyens, conclut Chanteguet. Ce combat, on le mène pour notre territoire,  mais pas uniquement. On le fait aussi au nom de tous ces territoires qui sont des exceptions territoriales." "On n'est plus dans notre petit combat personnel, on est dans l'idéologie même de la santé, de l'égalité, du droit à vivre où on veut en France, de l'égalité de traitement et du droit des femmes”, renchérit Anne Ruffet-Sciard. L’ARS et le gouvernement sont prévenus : le combat n’est pas près de s’arrêter.
 
La fermeture de la maternité du Blanc vue par ses habitants : Aurélie Hélesbeux (en haut à gauche), Anne Ruffet-Sciard, Jean-Paul Chanteguet, Annick Gombert (en bas à gauche), Aurélie Delzor et Jean-Michel Mols. / © Victor Lengronne
La fermeture de la maternité du Blanc vue par ses habitants : Aurélie Hélesbeux (en haut à gauche), Anne Ruffet-Sciard, Jean-Paul Chanteguet, Annick Gombert (en bas à gauche), Aurélie Delzor et Jean-Michel Mols. / © Victor Lengronne