Les élus locaux sont-ils en danger ?

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L'année dernière, entre janvier et novembre, 1186 élus ont été agressés en France, indique le ministère de l'Intérieur. Une hausse de 47% par rapport à 2020. La région Centre-Val de Loire n'est pas épargnée par ce phénomène.

Comme chaque jour, ce lundi 17 janvier, l'un des collaborateurs du député du Cher François Cormier Bouligeon, se charge du courrier. Un pli est directement adressé à l'élu. Sur l'enveloppe, nom et adresse de la permanence sont rédigés à la main, au stylo bleu. Le timbre à l'effigie de Marianne est collé à l'envers. Vieux symbole d'un mépris envers le destinataire. Tradition royaliste, une manière d'insulter la République. À l'intérieur, aucun écrit. Seulement un petit sachet contenant du plomb et de la poudre. 

"J'ai immédiatement porté plainte. La police scientifique est venue prendre les empreintes et d'enventuelles traces ADN. Les investigations sont lancées" précise François Cormier Bouligeon, député de la première circonscription du Cher. 

Depuis quelques semaines, les députés sont particulièrement pris pour cibles en France. En cause, le vote à l'Assemblée Nationale du texte encadrant la pass vaccinal. François Cormier Bouligeon n'a jamais caché son intention de vote, ce qui lui a valu de nombreuses critiques et attaques sur les réseaux sociaux. 

"Ça renforce ma détermination, je ne suis pas quelqu'un d'intimidable. Je reste debout et solide. Mais si moi je ne suis pas atteint par ces menaces, j'ai aussi une famille. Avec mon épouse, on veut préserver nos enfants. Alors on a décidé de ne pas leur en parler" admet le député.  

Les messages de soutien ont afflué de toutes parts. François Cormier Bouligeon a pu compter sur les marques de sympathie de citoyens, de commercants, mais aussi d'élus.

 

Maire, une activité à risques ? 


En sa qualité de représentant du pouvoir exécutif au niveau communal, le maire est chargé de faire appliquer les décisions du conseil municipal. Une mission de plus en plus perilleuse. 

 

"Il est plus facile de s'en prendre à des élus de proximité qu'à des élus lointains. On est à portée d'engueulades"

André Laignel, maire d'Issoudun (Indre) et vice-président de l'Association des Maires de France (AMF)


Selon le ministère de l'Intérieur, au cours des 11 premiers mois de l'année 2021, ce sont 605 maires ou adjoints qui ont été victimes de violences physiques en France. Conséquence d'une contestation de l'autorité, dans un contexte social tendu. 

"Les citoyens semblent moins consentir aujourd'hui à certaines formes d'autorité. Toute décision venue d'en haut est contestée. Ils aspirent désormais à être associés et entendus" détaille Walter Badier, maître de conférence en histoire à l'université d'Orléans. 

Pour voir ces chiffres d'agressions baisser, les élus peuvent compter sur les gendarmes. Dans le Loiret, 98% du territoire se situe en zone gendarmerie, soit 308 communes sur les 325 que compte le département. Au mois d'octobre 2020 la gendarmerie nationale, le ministère de l'Intérieur ainsi que l'AMF ont mis en place une formation au profit des élus locaux. Elle a pour but de leur enseigner la gestion des incivilités. 


"On leur donne des clés de compréhension pour faciliter la communication. On les aide à apporter des réponses et on leur fournit des éléments pour essayer de comprendre la personne en face. L'objectif, c'est le retour au calme" précise le colonel Olivier Médard de la région de gendarmerie Centre-Val de Loire. 

Un stage d'une demi journée, sur la base du volontariat. Aux commandes, deux négociateurs régionaux du GIGN. Leur métier consiste à mettre fin à une crise grâce à la parole, sans violence. Ils sont par conséquent les mieux placés pour enseigner aux élus l'art de gérer une situation conflictuelle en douceur. 

"La clé, c'est d'amener la personne à dialoguer. Il faut qu'elle comprenne que l'élu est en mesure de prendre en compte sa requête mais que ca ne peut pas se faire n'importe comment. Il y a des regles. Si l'on est dans le cas d'un refus ou d'une impossibilité quelconque, l'élu doit être en mesure d'expliquer" poursuit le gradé de la gendarmerie. 

Une partie théorique d'abord, suivie d'exercices pratiques. Des mises en situation, sous la forme de jeux de rôle. L'un des stagiaires déboule dans le bureau du maire. Quel comportement adopter ? Comment réagir ? De quelle manière faire preuve d'autorité tout en apaisant la situation ? 


"Se faire prendre à partie verbalement, on y fait plus vraiment attention. On vit une période de tension particulière. Beaucoup de concitoyens sont à fleur de peau, observe André Laignel, installé dans le fauteuil de maire d'Issoudun depuis 45 ans. Les situations se tendent plus vite qu'avant"


En France, 13000 élus ont déjà bénéficié de cette formation dispensée par la gendarmerie. Dans le Loiret ils sont 116. "Cette formation va durer le temps nécessaire. D'autres stages devraient être prévus au cours de l'année" conclut Olivier Médard. 

 


André Laignel a, lui-même, subi plusieurs agressions au cours de ses mandats. Des insultes taguées sur sa maison à l'été 2020. Deux ans plus tôt, un coup de feu était tiré en direction de ses fenêtres. La balle a traversé le double-vitrage, avant de finir sa course au milieu du salon du maire. 


"C'est navrant dans une société démocratique, et ce n'est pas réservé aux quartiers difficiles. Parfois, cela peut même être plus violent dans les petites communes" se désole l'ancien ministre. 
L'atteinte volontaire de l'intégrité physique est punissable par la loi. La fonction d'élu, dépositaire de l'autorité publique, peut entraîner des aggravations. 

Violence politique : phénomène ancien mais en mutation 

La violence envers les élus n'est pas nouvelle. Elle a accompagné les grands moments de l'histoire française. 
"On le sait peu, mais deux présidents de la République ont été assassinés. Il y avait de la violence pendant l'affaire Dreyfus, mais aussi dans les années 1930, les années 1970. La particularité aujourd'hui c'est le caractère local de cette violence politique, ça c'est relativement neuf" contextualise Walter Badier, maître de conférence en histoire. 


Les récents combats sociaux y ont probablement contribué. "Nuit debout" suite à la loi Travail en 2016, le mouvement des gilets jaunes en 2018 et finalement la gestion de la crise sanitaire depuis 2020 qui pousse régulièrement certains Français dans la rue. 
"On constate une forme de désanchetement par rapport à la démocratie représentative. Et une aspiration forte pour passer à une démocratie participative" observe Walter Badier. 

"Le maire incarne la classe politique... la caste politique

Une politique est menée depuis plusieurs années, prônant la proximité. Pour comprendre, convaincre et séduire, l'élu s'est rapproché du citoyen. 
"Cette proximité peut entraîner une abolition de barrière symbolique entre l'élu et le citoyen. Une forme de respect qui disparaît. On s'adresse alors à l'élu de manière familière, parce que l'on se sent désormais plus proche de lui, voire au même niveau" décrypte l'universitaire. 


Les élus locaux sont aussi ceux du quotidien. Le premier maillon de la chaîne institutionnelle. Abordables. Et paradoxalement, selon un sondage Odoxa paru en octobre 2019, le maire est l'élu le plus apprécié. Parmi les Français, 63% d'entre eux affirment avoir une bonne opinion de leur édile.
 "Le maire est l'élu préféré des Francais. Mais c'est aussi le plus exposé. C'est lui qui est amené à dire non !" résume le vice-président de l'AMF. 

 

"On s'adresse à l'élu qui est à coté de soi. Bien que maire, il incarne la classe politique... la caste politique. Cela traduit une forme de méconnaissance de ce qu'est la réalité du métier d'élu au quotidien. On a une image de l'élu au sens large, comme si tous les élus étaient identiques. Une image qui se forge à travers ce qu'évoquent les médias. Souvent des scandales financiers ou sexuels"

Walter Badier, maître de conférence en histoire à Orléans

 

En 2020, l'AMF a mis au jour un observartoire des agressions envers les élus. Son rôle est multiple. L'outil permet de comptabliser les faits, d'étudier les types d'agressions dont sont victimes les maires mais aussi de suivre les plaintes déposées par les élus locaux.