TÉMOIGNAGE : Jeanne, 74 ans dont 50 de violences conjugales

Jeanne dans la marche contre les violences sexuelles et sexistes à Montargis ce 23 novembre 2019 / © Nicole Bedez
Jeanne dans la marche contre les violences sexuelles et sexistes à Montargis ce 23 novembre 2019 / © Nicole Bedez

Jeanne Chocat vit à Montargis où elle se reconstruit peu à peu. Elle était présente dans la marche contre les violences sexuelles et sexistes ce 23 novembre à Montargis. Quelques jours plus tôt, elle nous avait livré son témoignage poignant.

Par Amélie Rigodanzo

"Je n’appelle pas ça un époux, j’appelle ça un monstre" précise-t-elle, alors qu’elle commence à se confier sur sa vie de femme battue. Si elle arrive aujourd’hui à nommer ainsi celui qu’elle qualifie aussi de "bourreau", cela n’a pas toujours été le cas. "Désormais, je suis libérée de son emprise" explique-t-elle.


"Ce n’est qu’avec le recul que j’ai compris que c’était des viols..."

Comme dans un conte de fée, l’histoire commence par un "coup de foudre" confie Jeanne. Elle avait alors 16 ans et lui 21. Il effectuait son service militaire et elle vivait à Amilly dans le Loiret. "Je l’ai rencontré lors d’un mariage. Je venais de perdre mon père, c’est peut-être ça aussi la faille" analyse-t-elle avec le recul. "Il venait me voir dès qu’il avait une permission. Et quand il a fini son service, il a voulu se marier avec moi. Comme il était maçon de profession, il n’arrêtait pas de me promettre que j’aurais une belle maison."

Mais le coup de foudre s’essouffle rapidement. Avant même le mariage, le jeune couple connaît ses premiers déboires. "Je voyais qu’il était autoritaire, agressif. Il fallait toujours tout faire comme il voulait. Moi, je mettais ça sur le dos de l’armée, de la guerre d’Algérie. Et puis il y a eu quelques "secousses", parce que je refusais de coucher avec lui", explique la septuagénaire.

J’estimais qu’à l’époque, il n’y avait pas de pilule, pas de protections, rien de tout cela donc je ne voulais pas tomber enceinte avant le mariage. J’avais reçu cette éducation, mais lui me forçait. Ce n’est qu’avec le recul que j’ai compris que c’était des viols.

L’homme commence aussi à développer une jalousie maladive qui perdurera jusqu’à la fin de leur histoire. "Il ne fallait pas qu’un garçon me parle, pas même pour me dire bonjour", explique-t-elle. "Quand je mettais des bigoudis la nuit pour faire ma mise-en-plis, il me les enlevait pendant que je dormais parce qu’il ne voulait pas que je sois jolie. Il croyait toujours que c’était pour d’autres hommes. Pour m’humilier, Il me disait aussi que j’avais un gros cul alors qu’il se vantait auprès de ses amis d’avoir une belle femme."

Jeanne met fin à leur relation une première fois. Mais au cours d’une permission, il retourne la voir pour tenter de la convaincre de reprendre leur histoire. "Mon frère, qui le connaissait depuis longtemps, a voulu s’interposer et ils se sont battus. Comme j’ai eu très peur de cette violence, je me suis remise avec lui pour protéger ma famille."


"J’étais heureuse de porter la robe, mais après le mariage je me suis sentie dans une prison dorée."

Jeanne épouse le jeune maçon en 1965. Elle a 19 ans. Son père décédé et ses frères ayant refusé de venir au mariage, c’est son parrain qui la conduit devant l’autel. "Ils ne m’ont jamais dit pourquoi ils n’étaient pas venus. Ils ne voulaient pas de ce mariage, mais ne m’ont jamais dit ouvertement la raison." Sa mère avait, elle aussi, tenté de la dissuader de s’unir à cet homme. "Elle m’avait dit de ne pas me marier, que j’avais le temps. Je pense qu’elle avait compris ses travers".

Malgré tout, les noces se passent bien. Mais de là à dire qu’elle était heureuse, Jeanne ne sait plus très bien. Le temps et les violences qui ont suivi ont jeté le trouble sur les sentiments qui l’habitaient ce jour-là. "J’étais heureuse de porter la robe" dit-elle, "mais ensuite, je me suis sentie dans une prison dorée. Après le mariage, je me suis dit, c’est fini."

Libérée du poids de la tradition, Jeanne consent à avoir des relations sexuelles avec son époux. Très rapidement après leur union, elle tombe enceinte de son premier enfant qu’elle désire profondément. Mais l’accouchement se passe mal. Le travail dure plus de trois jours et a lieu à la maison conformément aux désirs du mari. "Il y avait pourtant une maternité" raconte Jeanne, qui interprète aujourd’hui cet accouchement à domicile comme un moyen pour son ex-époux de contrôler jusqu’à la naissance de leur enfant. "Je lui ai donné un fils, c’est tout ce qu’il voulait. Je lui ai fait un beau cadeau le 14 février, mais pour ce qu’il en a fait après.."


"On le savait madame ! Vous aviez des lunettes de soleil et vous étiez toujours en train de pleurer"

Jeanne, qui travaille dans une usine pharmaceutique à Amilly, prend un congé afin de s’occuper de leur enfant. "On lui avait diagnostiqué une sténose. Il vomissait ses biberons et avait très faim. Du coup, il pleurait beaucoup la nuit". L’homme de la maison commence à montrer des signes d’agacement. "Il râlait sans arrêt après le bébé qui avait faim. C’était un ours ! J’avais vraiment peur qu’il le frappe." Raconte-t-elle.

Mais c’est finalement sur Jeanne que les premiers coups sont portés. Des gifles, des coups-de-poing et des "coups de pieds au lit pour que je me lève" raconte-t-elle. "Il m’en voulait de ne pas reprendre le travail. Il fallait que j’aille travailler pour ramener un salaire. Mais je ne me souviens pas exactement comment tout ça a commencé parce que j’étais tellement dans la protection de mon fils que je me suis oubliée".

La mère de Jeanne savait ce qu’il se passait au sein de ce foyer, mais terrifiée par son beau-fils, elle n’osera jamais aborder le sujet. Et lorsque Jeanne reprend un travail en 1968 dans une usine de scellerie, les hématomes ne passent pas non plus inaperçues. "Encore aujourd’hui d’anciens clients me disent "On le savait madame ! Vous aviez des lunettes de soleil, vous étiez toujours en train de pleurer, vous disiez que vous aviez eu un accident de voiture.""


"Au commissariat, ils s’en foutaient. Ils me disaient qu’il fallait que je parte"

Les violences s’apaisent. L’époux colérique n’a plus de raison de s’en prendre à Jeanne qui fait de nouveau entrer de l’argent dans le foyer familial. C’est alors qu’il va se trouver un nouveau souffre-douleur, son fils d’à peine deux ans. "J’étais une maman-poule" raconte Jeanne, "Et je crois qu’il était jaloux de l’amour que j’avais pour mon fils. Il prenait des gifles, des coups sans raison, pour n’importe quoi, pour rien. Même un regard suffisait pour qu’il s’en prenne à lui. Il lui donnait des ordres en permanence. Déjà tout petit, il lui donnait du travail à faire". 

Celui qu’elle s’était tant démenée à protéger tombe peu à peu, lui aussi, sous l’emprise du tyran familial.

Je comprends qu’il faille de l’éducation, mais là ça n’en était pas. A 7 ans, il devait aller sur le chantier de la maison qu’on était en train de construire pour l’aider. S’il rentrait du judo avec 5 minutes de retard, il prenait une tabassée. Il n’avait le droit de rien faire. 

Après un épisode de violences sur le jeune garçon particulièrement marquant, Jeanne décide de se rendre à la police, mais en repart sans même qu’on lui ait proposé de déposer plainte. "Il avait 6 ans et je l’ai amené par la main au commissariat parce qu’on n’en pouvait plus. Je voulais trouver une issue pour qu’on m’aide mais au commissariat ils s’en foutaient. Ils me disaient qu’il fallait que je parte".

Ne trouvant pas d’oreille attentive, Jeanne est rentrée chez elle ce jour-là. La "belle maison" que son mari lui avait promis quand il l’a demandée en mariage est bientôt terminée. "Lorsqu’elle a été prête à être habitée, il m’a dit que ce serait bien de faire un autre enfant. Que la maison était grande et que comme on avait déjà un garçon, il faudrait avoir une fille." Jeanne, qui malgré les violences ne s’est jamais démontée, rétorque alors à son époux: "Si c’est pour avoir un enfant battu, non ! Et puis avec le temps, comme il était gentil, qu’il se rapprochait de moi, c’est arrivé ".


"Si vous restez c’est que vous aimez les coups !"

Durant toute cette grossesse, comme au cours de la première, il ne violentera pas Jeanne "Ce sont les 18 mois de ma vie où il m’a le plus laissée tranquille", se souvient-elle. Il n’a d’ailleurs jamais touché leur fille née en 1971, mais a recommencé à s’en prendre à l’aîné et à sa femme après la naissance. "Il s’est remis à me battre parce que je me plaignais qu’il ne m’aide pas à la maison. Je devais assumer mon travail, les tâches ménagères, les enfants. Lui par contre avait gardé ses loisirs, la chasse et la pêche".

Dans les années 1980, Jeanne se rend compte que depuis quelque temps, l’homme revient de ses chantiers complètement ivre. Un soir, lorsqu’elle rentre du travail après avoir récupéré ses enfants, elle découvre la maison saccagée par un bonhomme totalement saoul. Jeanne appelle alors du secours. "Là aussi, la police m’a dit « Madame, il faut divorcer ! Si vous restez c’est que vous aimez les coups". 

En 1984, elle entreprend des démarches pour faire suivre à l’époux alcoolique une cure de désintoxication. "Je l’ai menacé de divorcer pour qu’il accepte de se faire soigner" raconte t’elle. Il est donc suivi huit semaines dans une structure à Romorantin (Loir-et-Cher). "Je ne suis pas allée le voir durant cette période. Je voulais qu’il réalise le mal qu’il nous avait fait. J’y ai amené ma fille qui voulait le voir mais je l’ai attendue dehors". 

Huit semaines durant lesquelles Jeanne peut enfin souffler et espérer qu’à son retour, les violences s’arrêteraient.  "Il s’est contenu pendant trois ans et n’a plus jamais bu. Mais ce n’était plus le même homme. On voyait qu’il faisait des efforts surhumains pour maîtriser cette violence et ne pas boire".


"J’étais sa chose!"

Leur fils passe son bac et quitte le foyer pour l’école militaire afin de devenir gendarme. Privé du bouc-émissaire de la famille, c’est sur Jeanne que les coups se mettent à repleuvoir.  La trêve semble terminée. "Comme j’étais décidée à le dominer et que je n’avais plus peur de lui, je ne me laissais pas faire. Mais j’en prenais le double !" déplore t’elle.

Pour échapper à ce retour de violences, Jeanne fait du bénévolat auprès de la Croix-Rouge. Là-bas, elle trouve un peu d’air mais aussi des oreilles attentives à sa situation qu’elle confie par bribes. Certains commencent même à la préparer à partir. "En ce temps là, ce n’était pas évident parce qu’on ne parlait pas encore de femmes battues" explique t’elle. Et le mari, toujours jaloux, lui faisait payer par les coups ses escapades caritatives. "Il fallait que je reste là. J’étais sa chose. Il pensait toujours que je sortais parce que j’avais des amants". 

Le fils, devenu gendarme est muté en Seine-et-Marne et ne rentre que rarement au domicile familial. Impressionné par le militaire et l’adulte qu’il est devenu, son mari ne le touchera plus jamais. Jeanne et sa fille doivent, par contre, continuer à supporter le caractère du père de famille. En 1988, à 48 ans, il tombe d’un échafaudage et se retrouve en invalidité. La fracture et le plâtre ne l’empêchent pourtant pas d’affliger encore quelques coups de béquilles à sa femme. 


"Sans raison, il nous a foutues dehors !"

Un jour comme un autre, alors que Jeanne et sa fille rentrent des courses, elles trouvent le pavillon fermé à clés. Jeanne a beau tambouriner, son mari, enfermé à l’intérieur, n’ouvrira jamais la porte. "Comme ça, sans raison, il nous a foutues dehors", se remémore Jeanne. 

Les deux femmes se réfugient chez une cousine pour la nuit et tentent, le lendemain, de récupérer quelques affaires dans la maison toujours close. Accompagnées d’un huissier et d’un serrurier, elles découvrent l’impensable. "On s’est rendues compte qu’il avait changé les serrures et que le pavillon avait été vidé. En seulement 24 heures, il avait dispersé tout ça chez des amis pour que je ne puisse rien récupérer". S’en est trop pour la mère de famille qui prend un avocat et décide de demander le divorce. La procédure prendra une année durant laquelle elle n’aura aucune nouvelle ni explication.


"Il t’aime, il veut reprendre la vie commune avec toi !"

Le jour de la conciliation arrive et nouveau rebondissement : l’homme, silencieux durant une année entière, se rétracte. "Mon fils m’a dit : "papa ne souhaite plus divorcer. Il t’aime et il veut reprendre la vie commune avec toi". Je galérais ! J’allais au travail en vélo. Je vivais dans une caravane chez ma sœur alors j’y suis retournée", avoue presque honteusement Jeanne. Elle comprendra plus tard, en fouillant dans des papiers, qu’il avait eu une maîtresse rencontrée via une agence matrimoniale. "Je devais l’embarrasser" analyse-t-elle. 

Un jour je lui ai demandé pourquoi il s’était remis avec moi alors qu’il avait trouvé quelqu’un d’autre. Il m’avait répondu "Tu sais, un cul c’est un cul !"

En 1990, Jeanne est de retour au foyer conjugal où son mari repenti se montre très prévenant. Il s’active aux tâches ménagères, fait des cadeaux à sa femme et l’amène en vacances, chose qu’il n’avait jamais faite auparavant. "Il m’a même acheté un collier de perles de culture !", s’exclame Jeanne qui n’en revient toujours pas. "Je n’étais pas bien parce que je n’avais pas l’habitude de le voir comme ça. Ça n’était pas normal. Et puis surtout, moi je ne l’aimais plus. Je suis retournée avec lui parce que je ne pouvais pas m’assumer seule financièrement". 

Cette nouvelle trêve durera 3 ans au cours desquels leur fille quitte, à son tour, la maison de famille pour prendre son envol. Jeanne se retrouve alors seule avec son ancien bourreau. L’homme ne travaille plus, est de plus en plus aigri et surtout, toujours habité par une immense jalousie. Il se remet alors à violenter Jeanne quotidiennement.

Il ne supportait pas que je sorte belle et parfumée de la salle de bains et me plaquait violemment contre les murs. A table, s’il voyait que je m’étais verni les ongles, il me les arrachait. Mais moi je continuais à me maquiller, à me faire belle. Il n’avait pas totalement réussi à abattre son emprise sur moi. 

Elle se demande encore aujourd’hui si son bourreau n’a pas souhaité la voir mourir, comme lorsqu’en voiture, il se plaisait à jouer de la vitesse pour la terroriser. "J’ai parfois pensé à sauter" dit- elle. Ou encore, lors d’une ballade autour d’un lac en Auvergne où il avait eu un comportement troublant. "Il m’a amenée dans des sentiers à pic, comme s’il voulait me pousser à l’épuisement, à l’accident ou m’abandonner là. Mais je n’ai jamais craqué. Je me disais que je le suivrais jusqu’au bout, qu’il ne me laisserait pas là"


Le déclic, les coups de trop 

A sa retraite, Jeanne s’inscrit dans une chorale. Un nouveau bol d’air malgré les critiques de son époux qui lui dit qu’elle chante mal mais vante ses qualités lyriques devant des amis. Le matin du dimanche 28 novembre 2010, elle se rend à une répétition en ayant pris le soin la veille, de préparer le repas pour son retour à midi. Lorsqu’elle rentre à la maison, elle s’étonne de ne pas voir l’homme devant la télé comme à son habitude. "Il était à table en train de manger seul un reste de trois jours. Je lui ai dis calmement pour ne pas le froisser que je l’avais prévenu que je rentrerai plus tard à cause de la chorale et que j’avais préparé une potée pour midi." 

Jeanne a beau peser chaque mot prononcé, elle ne parvient pas à éviter la crise. "Il a pris son assiette et l’a fracassée dans l’évier", raconte-t-elle.

J’ai pris le téléphone pour appeler du secours et là, il a vu rouge. Il m’a bousculée pour m’arracher le téléphone des mains et m’a faite tomber par terre. Une chaise m’est aussi tombée dessus, m’a cassé les côtes et ouvert la main. J’ai eu tellement mal que je me suis évanouie.

Lorsqu’elle revient à elle, Jeanne réalise que l’homme, loin de vouloir l’aider à se relever, la frappe encore. "Il me donnait des coups de pied pour m’achever. Il me finissait, il me lynchait au sol !" Dans ce qu’elle a analysé comme un "instinct de survie", elle parvient à se redresser malgré la douleur et à dévaler les 16 marches qui mènent au sous-sol où se trouve sa voiture. Mais le mari violent la rattrape et la roue de coups de poings. "C’était d’une force et d’une violence inouïe. Il m’a dit qu’il allait me tuer, il avait les yeux exorbités". 

Dans un dernier élan, Jeanne parvient à faire tomber son agresseur. Elle prend sa voiture et s’enfuit chez sa sœur. "Ma fille est arrivée et m’a vue en sang, des hématomes partout, entièrement gonflée. Elle a voulu m’amener aux urgences mais je ne voulais pas. Je n’y suis allée que le lendemain. J’étais complètement à côté de la plaque. Je ne me rendais pas compte. "Violences conjugales, certificat médical..", tout ça je ne le comprenais pas". 

Au médecin qui la prend en charge, elle ne cache rien de ce qu’il s’est passé. Sa fille qui l’accompagnait, semble pourtant ne pas y croire. "Elle a demandé au médecin de me prescrire des antidépresseurs", raconte Jeanne. Interloqué, le docteur répond "Votre mère n’est pas dépressive, elle est en état de choc!". Son père avait réussi à lui faire croire à elle et à mon fils que le problème c’était moi."

Le lundi soir, nouvelle répétition de la chorale. Jeanne, main en attelle et pansements sur le visage décide de s’y rendre malgré le traumatisme. "J’en avais besoin", explique t’elle.

Et là, quand tout le monde m’a demandé ce qu’il s’était passé, j’ai répondu: "Je suis une femme battue". J’ai enfin réussi à mettre ce mot sur ce que j’avais subi. Je n’avais plus honte. J’étais libérée. 


Après avoir fui, Jeanne a dû vivre dans sa voiture

Mais les relations avec sa fille se dégradent. "Je lui ai donné des conseils pour ne pas qu’elle et son mari reproduisent les violences que j’avais vécues. Elle l’a mal pris et m’a mise à la porte. Elle me renvoyait à mon bourreau. Je crois qu’elle ne me voyait pas vivre ailleurs qu’avec lui."

Pour autant, pas question de retourner au domicile conjugal. A 65 ans et avec ses seuls vêtements sur le dos, Jeanne se réfugie dans sa voiture. Elle y vit trois semaines et entame en parallèle des démarches administratives et judiciaires.

La journée j’allais dans les supermarchés pour me réchauffer et acheter ma tranche de jambon et le soir, je me blottissais dans ma voiture que je garais dans un endroit à l’écart. 

Jeanne alterne ensuite entre une chambre insalubre louée par un marchand de sommeil et le domicile d’une grand-mère de 90 ans rencontrée à la Croix-Rouge. Ce n’est qu’au bout de 5 semaines d’errance que, grâce à une assistante sociale, la préfecture lui attribue un logement d’urgence à Châlette-sur-Loing (Loiret). "Durant cette période, j’ai appris par mon fils que mon mari voulait qu’on se remette encore ensemble et qu’on fasse une thérapie de couple. J’ai failli accepter", avoue t’elle, "mais une psychologue de l’hôpital m’a dit ça sert à quoi ? Vous voulez retourner avec votre bourreau ?" Jeanne comprend que la psychologue a raison et fait machine arrière. "J’avais enfin le sentiment d’être entendue et écoutée".


5 mois de prison avec sursis pour 50 années de violence

En 2014 s’ouvre le procès pour violences conjugales devant le tribunal correctionnel de Montargis. Le mari, absent à l’audience, écope de 5 mois de prison avec sursis. "Ce n’est pas beaucoup", reconnaît Jeanne. "S’il avait été jugé aujourd’hui il aurait pris davantage". Cette décision de justice va tout de même peser sur le jugement du divorce prononcé quelque temps plus tard. Aujourd’hui, le pavillon a été vendu et l’homme est parti vivre dans l’Yonne. Jeanne elle, s’est choisi un appartement à Montargis où elle se reconstruit et attend de récupérer sa part des biens communs. 

Mais les blessures sont loin d’être guéries. Comme une double peine pour la femme meurtrie, ses deux enfants ne lui parlent plus. "Ils n’ont pas compris. Ils sont encore dans le déni, sous emprise de leur père", regrette-t-elle, elle qui a tant œuvré pour les protéger. "Mon fils me souhaite juste mes anniversaires, la fête des mères et la bonne année par textos. J’ai écrit des lettres à ma fille pour lui expliquer tout ce qu’il s’était passé mais elle ne m’a jamais répondu. Je pense qu’ils sont toujours en contact avec leur père".

Cette grand-mère de 74 ans tente comme elle peut de se consoler auprès de ses petits-fils de 25 et 15 ans. Le premier l’a toujours soutenue, conscient de la relation tumultueuse de ses grands-parents. Elle voit le second au cours d’un droit de visite qu’elle a obtenu. "Quand je vais le chercher un dimanche par mois, ma fille ne sort pas de la maison. Il vient seul à la grille. C’est très dur. Il faut avoir une sacrée force mentale".

Arrivée à la fin de ces 50 années de souffrances, Jeanne dit ne rien regretter, pas même de n’être pas partie plus tôt. "J’ai fait ce que j’ai pu, c’est tout". Elle milite désormais dans l’association "Femmes solidaires" qui l’avait accompagnée à son procès.

Maintenant c’est moi qui accompagne des femmes battues voir leurs avocats. Je témoigne dans des collèges, des forums, des colloques. C’est ma thérapie et en même temps ça permet de faire en sorte que tout ce que j’ai vécu n’ait pas servi à rien.
 

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