Guerre Hamas - Israël : la Nupes est morte, vive l'union de la gauche (sans Mélenchon) ?

L'éruption de violence au Proche-Orient, qui a déjà fait plusieurs milliers de morts israéliens et palestiniens, a entraîné des secousses au sein de la gauche française. Au point de tracer une nouvelle fissure entre LFI et ses alliés moins radicaux. Il est temps de clarifier "qui dirige la France insoumise et qui s'exprime en son nom," selon certains élus.

"Qui dit quoi, au nom de qui ?" C'est la question que les partenaires de la France insoumise au sein de la Nupes posent depuis des mois. Alors qu'EELV et le PCF ont déjà pris leur distance, le PS organise ce mardi 17 octobre un bureau national sous tension, au cours duquel Olivier Faure va proposer un "moratoire" sur la coalition fondée dans l'urgence des élections législatives 2022.

Secousse mineure du conflit israélo-palestinien, la polémique qu'il a déclenché dans la politique intérieure française semble donc bien peu de chose. Les prises de position dispersées, et parfois contradictoires, des principaux responsables de la France insoumise, jugées complaisantes avec le Hamas, ont été "la goutte de trop" après des mois de tension, estime André Laignel, maire PS d'Issoudun. "Cela fait un certain nombre de mois que les partenaires, autres que LFI, se plaignent d'un certain dysfonctionnement des instances" indique l'ancien député et secrétaire d'État sous la présidence de François Mitterand.

On a l'impression qu'il y a LFI d'un côté, et Jean-Luc Mélenchon de l'autre. Il faut clarifier qui dirige la France insoumise et qui s'exprime en son nom.

André Laignel, maire d'Issoudun

Plus d'une semaine après l'attaque terroriste de grande ampleur menée par le Hamas, la fausse sécurité dont se berçait Israël depuis dix ans a volé en éclats. Depuis, ce séisme géopolitique et humain n'en finit plus d'accumuler les répliques et les victimes, en particulier depuis la mise en place du "siège complet" de la bande de Gaza, où vivent 2,3 millions de personnes, par Israël.

Les positions ambiguës du "clan Mélenchon"

Dès le 7 octobre à 13h, Jean-Luc Mélenchon avait réagi à la situation en cours à Gaza. "Toute la violence déchaînée contre Israël et à Gaza ne prouve qu'une chose : la violence ne produit et ne reproduit qu'elle-même", a posté sur X (anciennement Twitter) le chef de file de la France insoumise. "Horrifiés, nos pensées et notre compassion vont à toutes les populations désemparées victimes de tout cela. Le cessez-le-feu doit s'imposer. La France doit y travailler de toutes ses forces politiques et diplomatiques."

Chez Mathilde Panot, Louis Boyard ou Danièle Obono, les termes évoluent à mesure que les informations sur les massacres perpétrés par le Hamas se font jour. "L'offensive armée" du Hamas, dont les victimes sont déplorées dans le premier communiqué de LFI, laisse la place aux "crimes de guerre" perpétrés par la "branche armée" du mouvement, qui n'est pas dans son ensemble assimilé à une organisation terroriste par Mathilde Panot.

Et toujours est rappelé le contexte qui a mené à cette explosion de violence : la colonisation et les exactions qui se sont intensifiés en Palestine sous le régime d'extrême-droite israélien. Jean-Luc Mélenchon cherche ainsi à "tendre les relations", analyse le politologue Pierre Allorant, "dans un objectif électoraliste".

Dans les quartiers populaires conquis par la gauche, la critique d'Israël pour la façon dont elle traite sa population musulmane et les Palestiniens est une carte toujours tentante. D'autant plus lorsque le gouvernement français annonce de son côté un soutien "sans réserve" à l'offensive meurtrière d'Israël sur Gaza.

Une ligne de crête difficile à tenir, mais sur laquelle marchent aussi d'autres, y compris à droite, comme Dominique de Villepin, qui a décrit sur France Inter la "prison à ciel ouvert" qu'est devenue Gaza. Au sein de la Nupes, hors LFI, il ne semble y avoir aucune difficulté à reconnaître les crimes de guerres, passés et potentiels, d'Israël, tout en condamnant le caractère terroriste de l'attaque des 7 et 8 octobre.

Quand l'occasion fait le larron

De fait, l'occasion ne pouvait pas être plus belle pour les adversaires de LFI, à droite, à l'extrême-droite et même parmi ses alliés de la Nupes. "La question" de demeurer au sein de la coalition de gauche "se pose", a ainsi déclaré le député PS Jérôme Guedj dès le 8 octobre sur la Radio de la communauté juive (RCJ). Ce 12 octobre, Génération Écologie, l'un des membres mineurs de la Nupes avec 2 députés à l'Assemblée nationale, a officiellement pris ses distances "tant que Jean-Luc Mélenchon en restera membre".

Au cours des jours suivants, la secrétaire nationale d'EELV (désormais renommé Les Écologistes), Marine Tondelier, a déploré que la Nupes soit devenue "sujet de désespoir", notamment à cause de la "stratégie de conflictualisation permanente" de Jean-Luc Mélenchon, à qui il faudrait "couper Twitter". Au PCF, le congrès national du 15 octobre a appelé à "tourner la page" de la Nupes avec une "nouvelle union".

Quant à la droite, certains n'attendaient pas de meilleure opportunité pour proposer de dissoudre purement et simplement LFI, comme le sénateur LR Stéphane Le Rudulier. Ce 17 octobre, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a même saisi la Justice pour apologie du terrorisme, après les propos de Danièle Obono sur Sud radio le jour même. La députée LFI est accusée d'avoir assimilé le groupe terroriste à "un mouvement de résistance" visant à "libérer la Palestine".

Déformée par l'emballement médiatique et l'extrême-droite, la position de LFI a même amené le chanteur Enrico Macias à appeler à "dégommer physiquement" les Insoumis à l'antenne de CNews. Des propos dont il s'est par la suite excusé.

Dissoudre la Nupes, et ensuite ?

Alors, l'éclatement de la Nupes est-il (une fois de plus) à l'ordre du jour ? "Je ne ferai pas partie de ceux qui enterreront la Nupes", lâche le député EELV de Tours, Charles Fournier, qui déplore toutefois l'opportunisme de ceux qui, à droite mais aussi à gauche, rêvaient de voir cette alliance s'effondrer au lendemain de l'attaque du Hamas.

On est encore dans le temps de la colère, de la sidération. Tenter de marquer des points politiques dans le débat français maintenant, c'est assez dérisoire, voire lamentable

Charles Fournier, député EELV

Pour lui, les détracteurs socialistes de la Nupes font partie de ceux qui, au PS, ne voulaient déjà pas la rejoindre. Ni Olivier Faure ni Boris Vallaud (président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale) ne veulent, semble-t-il, d'une explosion de la coalition. Une analyse que rejoint Pierre Allorant.

"Olivier Faure est en difficulté, après avoir été élu à une très courte majorité au congrès", explique l'universitaire. "Il y a une volonté de la part de cette partie du PS de 'corneriser' Olivier Faure" et de le forcer, in fine, à se renier et à rompre avec LFI.

Pour André Laignel, en revanche, le processus actuel relève plus d'une "nécessité de clarification" que d'une "volonté de rupture". "Notre conviction, c'est que l'union de la gauche reste une absolue nécessité si l'on veut que la France échappe à l'extrême-droite."

Il y aura une union de la gauche, car elle est indispensable. La Nupes était un accord électoral, puis un accord de coopération entre groupes parlementaires. Ça n'a jamais été autre chose et on peut parfaitement imaginer d'autres types de liens.

André Laignel, maire PS d'Issoudun

Du rififi chez LFI

Au sein même de la France insoumise, la question rend de plus en plus visibles des divisions déjà anciennes. Le député de la Somme François Ruffin a ainsi pris ses distances avec la position du clan Mélenchon. "Notre parole n'est pas à la hauteur de la gravité des événements", a déclaré l'élu insoumis dans un entretien au Monde. Sur X (anciennement Twitter), l'épithète "terroriste" pour qualifier le Hamas est lâché.

En osant un pas-de-côté sur un sujet de politique internationale, au sein de l'organisation "très verticale" qu'est la France insoumise, François Ruffin vise de toute évidence à "assoir sa position de présidentiable", observe Pierre Allorant. Quitte à ringardiser petit à petit un Jean-Luc Mélenchon devenu encombrant, et avec sans doute pour objectif de transformer LFI elle-même afin d'en faire un "véritable parti capable de conquérir le pouvoir".

Je crois, si j'osais la comparaison, que François Ruffin s'apprête à faire à Jean-Luc Mélenchon ce que Marine Le Pen a fait, en son temps, à son père Jean-Marie Le Pen.

Pierre Allorant, politologue

Même son de cloche du côté de Raquel Garrido, qui estime que Jean-Luc Mélenchon "n'a fait que nuire depuis dix mois", pointant du doigt le manque de démocratie interne à LFI. Cette discorde interne intervient par ailleurs au pire moment pour la France insoumise, déjà empêtrée dans un scandale impliquant la députée aux multiples casquettes Sophia Chikirou, personnellement proche de Jean-Luc Mélenchon.

En outre, l'approche des élections européennes est aussi un écueil, puisqu'elles "incitent à la division" en raison de leur mode de scrutin proportionnel, indique encore Pierre Allorant. 

Quel avenir à gauche ?

Faut-il donc déjà penser une gauche post-Nupes ? "Il faut qu'on soit capable de se parler davantage", concède en tout cas Charles Fournier, qui juge que "les problèmes de la Nupes sont assez dérisoires en comparaison de ce qui se joue à Gaza". "La gauche doit élever son niveau de jeu, élever le débat. Elle ne peut pas être qu'une résistance, elle doit être une évidence."

André Laignel, lui, va même plus loin. "Il faut que nous prenion le chemin d'un programme commun" aux forces de gauche, "qui autoriserait une candidature commune à l'élection présidentielle de 2027". L'enjeu étant d'opposer une alternative unie à l'extrême-droite, déjà dans les starting blocks tandis que la Macronie "évoque déjà une ambiance de fin de règne, alors que nous sommes encore au début du quinquennat".

Soit nous avons une candidature commune, claire, soit chacun défendra ses positions. Or si on nourrit la division, on favorisera l'extrême-droite.

André Laignel, maire PS d'Issoudun

Bien sûr, il faudra pour cela surmonter des points de divergence désormais évidents, notamment en matière de politique internationale. Mais, pointe l'ancien secrétaire d'État de Michel Rocard, "ce n'était pas plus facile en 1972", lors de l'élaboration du programme commun qui a donné la victoire à François Mitterand en 1981 -- et qui n'était d'ailleurs pas si éloigné des propositions de la Nupes et de LFI aux dernières législatives. "C'est seulement dans un cadre commun que la gauche aura un avenir. Nous sommes capables de le faire au niveau local et régional, il faudra y arriver au niveau national."

Alors, la Nupes survivra-t-elle à cette nouvelle secousse ? Il est trop tôt pour le dire. Une chose est sûre : à quatre ans des prochaines élections présidentielle et législatives, il reste encore un peu de temps à une union de la gauche pour naître.

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