Journée mondiale contre le cancer : les inégalités sociales et économiques continuent de coûter des vies

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Ce 4 février 2022 marque la journée mondiale de lutte contre le cancer. Mais paradoxalement, si les traitements sont de plus en plus efficaces et quasiment gratuits, les cancers affectent de façon très différentes les patients, en particulier selon leur origine sociale.

Avec 382 000 cas décomptés en 2018 et 157 000 décès liés au cancer la même année, le cancer demeure, en particulier lorsqu'il touche la gorge ou les poumons, l'une des principales causes de mortalité en France. Pourtant, même si très souvent le coût des soins est pris en charge à 100%, tout le monde n'est pas à égalité face au cancer.

Du renoncement au soin au cancer métastasé

Matthieu Lacroix est praticien hospitalier aux urgences et au SAMU d'Orléans. Ici, loin des services spécialisés et des centres de haute technologie de lutte contre la maladie, certains patients apprennent leur diagnostic par hasard après des mois de renoncement au soin et au dépistage qui débouchent sur une hospitalisation en urgence. Ce qui laisse parfois "des souvenirs assez durs", raconte le médecin, notamment lorsque la maladie détectée fortuitement est déjà à un stade très avancé. Trop tard, souvent, pour pouvoir y faire quoi que ce soit. "L'annonce peut se faire dans un couloir avec plein de gens autour, dans un boxe avec un voisin... Ce ne sont pas de bonnes conditions pour recevoir ce genre de nouvelle." Avec le renoncement au soin dû au manque de lits et la réduction de moyens dans les hôpitaux ces dernières années, auxquels s'ajoute la crise du covid, le nombre de ces moments difficiles n'a fait qu'augmenter.

Il y a des réactions différentes selon les personnes. Il y en a qui avaient déjà cette idée dans un coin de leur tête, une dame qui se doutait que cette boule dans son sein n'était pas normale, ou un patient qui avait beaucoup maigri et avait mal au ventre depuis des mois. Dans ces cas-là c'est de la résignation, de la tristesse un peu cachée. Il y en a d'autres qui ont une réaction un peu honteuse, comme s'ils étaient responsables. Mais dans tous les cas il y a souvent un fort abattement, de la tristesse, surtout quand les gens arrivent tout seuls.

Matthieu Lacroix, praticien hospitalier

En effet, dès l'étape du dépistage, les inégalités, notamment sociales, se font sentir, et peuvent peser lourd dans les perspectives de survie. Aurore Loretti est maîtresse de conférence au Centre d'éthique médicale de l'Université catholique de Lille. Elle a consacré sa thèse sur la question des inégalités sociales face au cancer, et a publié en juin 2021 La fabrique des inégalités sociales de santé via les Presses de l'EHESP. Le cancer, explique-t-elle, révèle des "inégalités particulièrement marquées socialement", qui ont une influence directe sur la rapidité du diagnostic et la qualité du suivi.

Le cancer est plus mortel pour les pauvres

Car malgré le système social français, tout le monde n'est pas, de manière générale, à égalité devant la santé. La fracture est d'abord sociale, rappelle Aurore Loretti : "il y a en moyenne 7 ans de différence d'espérance de vie entre un ouvrier et un cadre." Si l'on compare les extrêmes, un homme parmi les 5% les plus pauvres, gagnant moins de 470 euros par mois pour une personne seule, vivra en moyenne jusqu'à 71 ans tandis que l'espérance de vie des 5% les plus riches, au-delà de 5800 euros, atteint 84,4 ans pour un homme : une différence de 14 ans. Or, "près de 50% des différences sociales de mortalité sont liées au cancer" poursuit la sociologue. La maladie n'est qu'un révélateur de plus d'inégalités qui ont des conséquences directes sur la santé. "C'est vraiment un cumul de différentes choses", observe la sociologue, mais au bout du compte, "pour un cancer équivalent, on a beaucoup plus de chances de s'en sortir si l'on est cadre que si on est ouvrier", résume-t-elle.

Si les riches meurent moins souvent du cancer, et moins vite, c'est déjà en raison d'une forte différence dans l'incidence. "Les milieux moins favorisés sont marqués par une plus grande exposition au cancer dans le cadre du travail, par exemple pour les ouvriers, par une plus grande consommation d'alcool et de tabac, et un cadre de vie également plus exposé à la pollution extérieure et intérieure", note Aurore Loretti.

Il y a ensuite le retard du diagnostic, qui à son tour peut limiter les options de traitements et leur efficacité. "Il y a un certain renoncement au soin. A symptômes équivalents, les personnes de classe sociale plus aisée vont s'alerter très vite. Dans les milieux plus modeste, on a une 'dureté au mal', qui fait qu'on attend avant de consulter". Au point, parfois, d'arriver aux urgences avec un cancer métastasé, comme l'a observé Matthieu Lacroix.Certains patients passent directement des urgences aux soins palliatifs.

"Très souvent, les gens qui se retrouvent dans cette situation, c'est beaucoup plus de gens isolés, qui font beaucoup de route pour venir, et viennent d'un milieu un peu plus défavorisé", note le praticien. "Les personnes qui ont plus de moyens, plus de relations, ils vont aller directement consulter chez des spécialistes à Paris. Quand dans un institut privé vous pouvez avoir le résultat d'examen dans la semaine, au CHR d'Orléans ça peut prendre un mois."

Ensuite, dans le cours du traitement, d'autres facteurs viennent enfoncer la situation des personnes les plus exposées. "Les gens qui doivent être hospitalisées deux ou trois semaines pour un traitement repoussent parfois l'opération ou un rendez-vous de suivi, faute d'avoir trouver une solution pour que leurs enfants ou leurs parents âgés ne restent pas tout seul", cite Aurore Loretti. L'isolation sociale peut rendre "compliqués, voire impossibles" certains traitement, de la même façon qu'une faible qualité de vie ou un logement insalubre peuvent compromettre l'efficacité du traitement. Enfin, le suivi après le traitement pour éviter les récidives n'est pas observé de la même façon par des patients qui "n'ont pas forcément bien compris ce qui était en jeu, ont moins accès au langage médical, et n'ont parfois simplement pas des conditions de vie qui permettent ce suivi".

C'est quelque chose dont on a assez peu conscience, je crois. Avec la gratuité des soins, on croit que tout le monde peut se faire soigner de la même manière. Pourtant cela peut varier énormément en fonction du niveau de revenu, de diplôme, de la catégorie sociale. Et les chiffres montrent qu'au cours de ces 30 ou 40 dernières années, ces inégalités s'accroissent, avec un risque de cancer 1,5 fois plus élevé chez les personnes moins diplômées

Aurore Loretti, docteure en sociologie

Paradoxalement, alors même que les traitements et les perspectives de soin s'améliorent, le nombre de cancer augmente, et ces derniers touchent en premier les populations qui ont le moins de moyens de défense. "Les chances de survie sont meilleures, mais le nombre de morts augmente !"

2022, l'année des "soins plus justes"

Des pistes et des solutions peuvent néanmoins émerger des travaux des chercheurs. Ce 4 février, l'Union Internationale Contre le Cancer (UICC) a lancé une nouvelle campagne à l'occasion de la Journée mondiale contre le cancer, pour "rassembler les personnes intéressées, les organisations de santé et des gouvernements du monde entier", afin de plaider et sensibiliser “pour des soins plus justes en matière de cancer. L'UICC recommande notamment de "s'attaquer, par le biais de politiques et de programmes, à certains des facteurs sociaux et économiques susceptibles de nuire à la santé des personnes", et à "renforcer les soins de santé primaires dispensés dans les communautés et mettre en place des soins de santé adaptés aux différentes cultures".

De fait, la problématique du cancer dépend de la santé publique, et donc de la politique. "On a tendance à se focaliser sur les facteurs de risques individuels", observe encore Aurore Loretti. "On en arrive vite à des injonctions culpabilistes" : si les pauvres ont davantage de cancers, c'est parce qu'ils fument plus, boivent plus en moyenne que les catégories sociales plus aisées. Or, en faisant ça, on élude la problématique des facteurs de risque environnementaux liés au logement, aux transports, ou tout simplement aux conditions de travail. Lorsqu'un ouvrier du bâtiment habitant dans un vieux HLM près d'un boulevard très fréquenté meurt d'un cancer de la gorge à cinquante ans, aux yeux de la société, on accusera la cigarette.

Certaines de ces inégalités sont aussi géographiques et territoriales, mais les cartes "se recoupent", selon Aurore Loretti, entre les territoires les plus isolés et socialement défavorisés, et ceux avec le plus faible accès au soin. "Dans certains territoires ruraux moins dotés en médecins, avec moins de transports en communs, un moindre accès aux services publics, on a un vrai cumul des handicaps" pour les personnes affectées par un cancer. Les pistes d'améliorations, selon elle, passent aussi par le fait "d'appliquer ce qui existe déjà" en améliorant l'accompagnement social des personnes les plus pauvres, afin qu'elles puissent déjà demander les aides auxquelles elles ont droit. La nouvelle campagne de l'UICC lancée ce vendredi 4 février devrait durer trois ans.