Sécheresse : pour les agriculteurs, "chaque jour sans pluie est une perte de rendement"

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Écrit par Thomas Hermans

Depuis début avril, la préfecture du Centre-Val de Loire dresse des restrictions dans l'utilisation de l'eau, là où le niveau des nappes phréatiques et des cours d'eau diminue le plus. Et sans pluie à l'horizon, la situation ne risque pas de s'arranger.

La météo des prochains jours risque autant de réjouir les badauds que d'inquiéter les agriculteurs. Météo France annonce ainsi des dépassements réguliers des 25 degrés entre le 9 et le 15 mai, avec du soleil partout sur la région Centre-Val de Loire. Localement, le thermomètre pourrait même afficher les 30 degrés. Soit 10 degrés au-dessus des normales de saison. 

De quoi potentiellement renforcer une sécheresse qui se profile déjà dans la région. Selon Météo France, il devrait y avoir dans les prochains jours, voire semaines, "des cumuls de précipitation extrêmement faibles voire nuls, notamment sur le nord-ouest du pays, dont une large partie du nord-ouest du Centre-Val de Loire".

Car dans la région, la préfecture a pris des mesures de restriction des usages de l'eau dès le 6 avril. En Beauce blésoise, les agriculteurs ont appris dès fin mars qu'ils n'auraient le droit de pomper dans la nappe phréatique de Beauce que 65% de leur quota d'eau alloué annuellement. "L'année dernière, c'était 85%, et l'année d'avant 80%", se souvient Sarah Bellalou, chargée de la gestion de la nappe à la chambre d'agriculture de Loir-et-Cher. De mémoire d'employée de la chambre, ces 65% sont le plus bas quota jamais appliqué dans le département.

L'été sera chaud

Cette réduction du quota est motivée par la nécessité d'"encaisser une annonce de sécheresse estivale", explique Christophe Beaujouan, conseiller spécialiste de l'environnement et du climat à la chambre d'agriculture du 41. Hors, après un hiver peu humide, les services de l'État ont considéré que les niveaux d'eau de la nappe phréatique de Beauce -"qui est le cœur de l'irrigation de l'agriculture ici"- étaient déjà inquiétants à ce stade précoce de l'année. 

Des niveaux bas un peu partout dans la région. Ainsi, depuis avril, la préfecture a classé plusieurs zones en alerte plus ou moins forte face au risque de sécheresse. Ce 9 mai, tout le département de l'Indre, ainsi que l'Est et le Sud-Ouest du Loiret étaient placés en vigilance. Encore plus localement dans le Loiret, les bassins Trezee-Ousson ont été placés en alerte renforcée, et le bassin du Milleron au sud de Châtillon-Coligny est carrément passé au stade de crise.

Dans les quelques communes concernées par la crise, les mesures sont drastiques. Pour les particuliers, interdiction d'arroser les terrains de sport, les pelouses, les jardins, ou de laver sa voiture hors station disposant d'un système de recyclage de l'eau. Pour les agriculteurs, il devient totalement interdit de prélever dans les cours d'eau, et le prélèvement dans la nappe phréatique n'est plus possible que cinq jours par semaine. 

"Que des cailloux"

Des mesures qui affectent peu Patrick Husson, céréalier à Aillant-sur-Milleron, en plein dans la zone classée en crise. "De toute façon, on n'a pas de système d'irrigation." Ce qui ne l'empêche pas de bien voir les effets directs de ce début de sécheresse : "On a de la terre assez fraîche, on n'a pas besoin d'irriguer normalement, et on a plutôt des coups de chaud fin juin, note-t-il. Là, il fait sec depuis début mai."

Conséquences : "Si ça continue encore plus de huit jours, j'ai 15 hectares de blé tendre où il n'y aura pas d'épi, que des cailloux." Pour ses 12 hectares d'orge d'hiver, il prévoit le même sort funeste. Sur 52 hectares d'exploitation, les pertes seraient spectaculaires. "L'année dernière, on s'était un peu renfloué, mais là..." Surtout qu'il prévoit de ne rien toucher de son assurance récoltes. "Il faut vraiment ne rien récolter pour y avoir droit", balance-t-il. 

Dominique Roy aussi est agriculteur à Aillant, et lui-non plus n'a pas de système d'irrigation. "Le temps que je lance le dossier pour pouvoir stocker de l'eau et que je fasse les investissements, on arrive à dans huit ans", souffle-t-il. Et, à 53 printemps, il espère bien prendre sa retraite d'ici plus ou moins dix ans. Alors, d'ici là, "on va continuer à subir". Car, en ce début mai, "chaque jour sans pluie est une perte de rendement, ça va très vite, il nous faut vraiment de l'eau mais on ne sait pas quand elle va tomber".

Ça ne risque pas de s'arranger

Ces épisodes de sécheresse précoce, le Centre-Val de Loire va devoir s'y habituer. La faute, évidemment au changement climatique. Si bien que, depuis 60 ans, les terres de la région perdent 20 mm d'eau tous les dix ans, à en croire les chiffres des chambres d'agriculture de la région. Pas à cause du manque de pluie, les précipitations restant plutôt stables sur la période. La fautive, c'est l'évapotranspiration, soit l'eau des sols perdue dans l'air. Celle-ci augmente constamment depuis les années 50, notamment en été et au printemps, à cause "de la température, mais aussi du vent et du rayonnement", explique Christophe Beaujouan de la chambre d'agriculture de Loir-et-Cher.

Et puisque les sols perdent de l'eau, mais que la pluie n'augmente pas, la région se retrouve petit à petit en déficit. Ce à quoi les différentes nappes répondent plus ou moins bien. Ainsi, dans l'Est du Loiret, la nappe est "très très réactive" aux épisodes sans pluie, alors que celle de Beauce est "assez résiliente", note le spécialiste environnement-climat. Résiliente oui, du moins "jusqu'à maintenant". Car les experts redoutent de plus en plus que le déficit estival y devienne fréquent, voire systémique. "On ne sait pas quand, dans 20 ans, dans 30 ans... mais ça va arriver", prévient Christophe Beaujouan. Alors autant s'habituer dès maintenant.