Mal-logement : pourquoi la situation n'a jamais été aussi alarmante selon la Fondation Abbé-Pierre

Hausse du nombre de SDF, baisse de l'offre de HLM, hausse des expulsions... le dernier rapport de la fondation dépeint une situation dramatique, en pleine crise du logement. Et appelle le gouvernement à revoir ses priorités.

"Le silence des politiques et le manque d'ambition de l'action publique". Dans son dernier rapport annuel, publié ce mercredi 31 janvier, la Fondation Abbé-Pierre dresse un bilan alarmant du mal-logement en France. Et met directement en cause le gouvernement, et la stigmatisation des personnes en situation de pauvreté et de précarité.

En vrac, la fondation aligne les chiffres, plus effarants les uns que les autres. En 2021, il y avait 9,1 millions de pauvres en France, soit 500 000 de plus qu'en 2017, année de l'élection d'Emmanuel Macron. Corollaire de cette hausse, le nombre de ménages demandeurs de HLM est passé de 2,1 à 2,4 millions entre 2017 et 2022.

Une politique du logement dictée "à Bercy et au ministère de l'Intérieur"

Sauf que, dans le même temps, le gouvernement a affiché "une approche qui accorde la priorité à la dimension budgétaire du logement au détriment de la question sociale", estime le texte. Ainsi, l'effort public de l'État et des collectivités dans le logement est passé de 1,8 à 1,6% entre 2017 et 2022. Soit une perte d'investissement de 15 milliards d'euros par an, selon la fondation. Et, pour ne rien arranger, le nombre d'expulsions locatives avec le recours de la force publique a atteint le nombre de 17 500 en 2022. Un record.

Autant d'éléments qui font dire à Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation Abbé-Pierre, interrogé ce jeudi 1ᵉʳ février dans la matinale de France Inter, que "la politique du logement est dirigée à Bercy [...] et au ministère de l'Intérieur, avec une approche très répressive". 

Dans son rapport, la fondation donne plusieurs grandes lignes qui permettraient de redresser la barre :

Le financement du logement social, revaloriser les APL, rehausser les minima sociaux, soutenir le travail social, généraliser l’encadrement des loyers, ériger en priorité nationale que plus personne ne dorme à la rue

Fondation Abbé-Pierre

Rapport sur l'état du mal-logement en France 2024

25 morts en un mois

Selon la fondation, 330 000 personnes seraient sans domicile fixe en France, dans une définition qui comprend les personnes qui vivent à la rue, mais aussi en hébergement d'urgence. Un chiffre qui, selon ce même comptage, serait en hausse. Il reste cependant difficile de le confirmer, la dernière enquête de l'Insee sur le nombre de personnes SDF en France datant de 2012.

Mais un chiffre reste incontestable : selon le collectif "Les morts de la rue", 25 personnes sont mortes dans la rue depuis le 1er janvier 2024, en seulement un mois. 70 ans, jour pour jour, après l'appel de l'hiver 1954, dans lequel l'Abbé Pierre en appelait à la solidarité nationale après avoir constaté la mort de froid d'une femme dans les rues de Paris. "Quand on compare avec la France de 1954, [...] on est un pays beaucoup plus riche", constate pourtant Manuel Domergue.

À ses côtés, toujours sur France Inter, Pascal Brice, président de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), confirme "une accoutumance" d'une partie de la société française face à ces drames. Et une croyance délétère : "Au fond, les pauvres seraient responsables de ce qu'ils vivent. Et même, ils sont responsables de ce que certains qui travaillent n'y arrivent plus, et notamment les étrangers parmi les pauvres et les précaires."

Un message qu'il impute, également, au Premier ministre Gabriel Attal, qui semble avoir oublié les précaires dans son discours de politique générale. "C'est un peu comme si ces millions de pauvres, dont le nombre ne cesse de croître, avaient été laissés dans un trou noir, dont on ne les a sortis que pour les livrer en pâture à la crise des classes moyennes."

"Il ne faut pas faire la guerre aux pauvres, mais à la pauvreté"

Autant d'éléments qui font dire à la Fondation Abbé-Pierre, dans son rapport :

Nos dirigeants oublient parfois la phrase que répétait inlassablement l’abbé Pierre : "Il ne faut pas faire la guerre aux pauvres mais à la pauvreté".

Fondation Abbé-Pierre

Rapport sur l'état du mal-logement en France 2024

Sauf que les actes de l'exécutif ne rassurent pas les responsables de la fondation. Le rapport met notamment directement en cause la loi "visant à protéger les logements contre l'occupation illicite", dite loi "anti-squat", portée par le député Renaissance d'Eure-et-Loir, Guillaume Kasbarian. Un texte qui crée un délit pour les ménages qui se maintiennent dans leur logement à la fin d'une procédure d'expulsion, avec une amende 7 500 euros, et qui promet la prison aux squatteurs de bâtiments désaffectés.

Dans son rapport 2023, la Fondation Abbé-Pierre critiquait déjà "cette extension soudaine du domaine de la répression touche donc désormais tous les squats de locaux, y compris des occupations qui en pratique ne gênent personne".

Dans les logements sociaux, plus de demande et moins d'offre

Pourtant, la fondation le reconnaît : le nombre de places d'hébergement d'urgence n'a jamais été aussi haut, avec plus de 300 000 places dans le pays (dont 100 000 pour le dispositif à destination des demandeurs d'asile notamment). Et pourtant, à la fin du mois de septembre, le 115 – le numéro à composer pour trouver un hébergement d'urgence – refusait 8 000 demandes chaque soir.

Le 115 n'a jamais été aussi engorgé.

Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation Abbé-Pierre

Car la hausse du nombre de places d'hébergement d'urgence est contiguë à celle du nombre de personnes pauvres en France. 9,1 millions de personnes en 2021. "Et depuis, il y a eu l'inflation, la hausse du prix de l'énergie...", redoute Manuel Domergue.

Et, dans le même temps, les organismes de HLM sont ponctionnés depuis 2020 d'1,3 milliard d'euros supplémentaires. Ce qui, selon la Cour des comptes, a mené à "une réduction des investissements" de la part des bailleurs sociaux. Si l'on ajoute la crise du logement actuelle, l'offre de logements sociaux n'est plus à la hauteur, considère la Fondation Abbé-Pierre. Et ne permet donc pas d'absorber la demande grandissante.

Autant de problématiques à soulever, alors qu'il n'y a officiellement toujours pas de ministre du Logement dans le gouvernement de Gabriel Attal. "Ce serait bien qu'on ait un ministre qui ne change pas tous les six mois" et "qui impose les besoins et les droits des personnes mal-logées". Reste à voir comment ces vœux s'articuleront avec les orientations politiques de Gabriel Attal. Et ce alors que le nouveau Premier ministre s'est déjà mis à dos tout le secteur du logement social, en promettant de détricoter la loi SRU, qui impose une proportion minimale de HLM dans certaines communes.

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