Attestations retouchées, faux tests PCR : le business autour du Covid-19 prend de l'ampleur en Corse

Depuis le 19 décembre, les voyageurs du continent à destination de la Corse doivent présenter un test PCR négatif réalisé dans les dernières 72h. Une mesure jugée trop contraignante pour certains, qui font appel à des documents trafiqués pour se déplacer sans risquer une amende.

Le trafic de faux tests PCR a le vent en poupe.
Le trafic de faux tests PCR a le vent en poupe. © Axelle Bouschon / FTV

Au début, se souvient Marcu-Andria*, 25 ans et étudiant en sciences humaines et sociales, "c’était juste une façon de dépanner quelques potes qui font leurs études sur le continent".

Le jeune Corse raconte ainsi avoir reçu fin décembre dernier un message d’un "ami d’enfance" sur un groupe de discussion Messenger. Le dispositif de présentation obligatoire d’un test antigénique ou PCR négatif réalisé dans les dernières 72h pour se rendre en Corse vient alors d’être annoncé par la préfecture de Corse et l’Agence régionale de santé.

"Il avait prévu de rentrer pour les fêtes, et son avion était dans deux jours. Les pharmacies qu’il avait contactées n’avaient plus de places pour passer un test antigénique à temps, même chose pour les PCR en laboratoire. Bref, une vraie galère."

Retouche express sur Photoshop

Marcu-Andria est alors lui-même en possession d’un test PCR négatif, réalisé quelques jours plus tôt lors d’un voyage en région parisienne. Il propose à son ami de lui en transmettre une copie avec nom et date de résultats modifiés. "J’ai une version – craquée – de Photoshop sur mon ordinateur, donc c’était simple comme bonjour. "

Son ami accepte. Le 22 décembre, à son arrivée à l’aéroport Napoléon Bonaparte d’Ajaccio, il est contrôlé par les forces de l’ordre. Le faux document fourni par Marcu-Andria est vérifié, mais il ne soulève aucun doute de la part des policiers, et le jeune homme parvient à rejoindre sa famille, qui réside en région ajaccienne, sans amende. "Les contrôles – quand il y en a - durent 10 secondes max. Le nom, la date, le résultat, c’est tout ce qui intéresse la police. C'est passé comme une lettre à la poste", sourit l'apprenti faussaire.

Le nom, la date, le résultat, c’est tout ce qui intéresse la police.

Un premier essai concluant qui incite rapidement d’autres personnes à faire appel à Marcu-Andria pour obtenir, eux aussi, une attestation PCR négative sans avoir à passer par la case prélèvements.

"D’abord, c’était uniquement des amis, donc je leur faisais ça gratuitement. Et puis des amis d’amis ou des gens que je ne connaissais pas et qui savaient que je pouvais le faire ont commencé à me contacter."

5 à 7 euros l'attestation trafiquée

Flairant le moyen de se faire de l'argent facile, Marcu-Andria propose alors de facturer ses fausses attestations PCR, à hauteur de 5 à 7 euros par document. "Je savais que le service de faux tests PCR existait déjà, mais pour des prix exorbitants : jusqu'à 100 euros le document, c'est de la folie ! Alors j'ai bradé autant que possible les prix."

Un coût "bon marché" qui fait mouche : pour le seul mois de janvier, l’étudiant assure avoir reçu plus de 100 commandes. "En grande majorité, ce sont des jeunes qui devaient se rendre en Corse ou en Outre-mer. Mais il y avait aussi des gens qui devaient présenter un PCR pour d’autres raisons et qui n’avaient tout simplement pas envie d'en passer un."

Si les gens veulent prendre le risque de contaminer leurs proches, c'est leur problème, leur cas de conscience, pas le mien.

Certaines de ses commandes sont également de personnes ayant été testés positif au test PCR et souhaitant modifier leur résultat. Une démarche pour laquelle le jeune assure avoir longuement hésité avant de finalement accepter. "Ce n'est pas à moi de juger ce que décident de faire les gens. S'ils veulent prendre le risque de contaminer leurs proches, c'est leur problème, leur cas de conscience, pas le mien."

Publicité sur les réseaux sociaux

Début février, il décide de passer l’étape supérieure en commençant la promotion de son "petit commerce" sur les réseaux sociaux.

"Avant, je ne comptais que sur le bouche-à-oreille. Maintenant, je mets par exemple un post par jour avec des hashtags clés sur Twitter, pour que des gens de partout puissent me trouver et me contacter. Je le supprime au bout de quelques heures, et j’en reposte un nouveau le lendemain."

Les messages sont supprimés quelques heures après avoir été postés "par précaution".
Les messages sont supprimés quelques heures après avoir été postés "par précaution". © Axelle Bouschon / FTV

Un peu plus de trois mois après ses débuts, Marcu-Andria affirme avoir empoché "autour de 2000 euros, à raison de cinq minutes maximum de boulot par attestation".

La moitié de la somme a déjà été consacrée à l'achat d'un nouvel ordinateur "pour mieux suivre [ses] cours à distance". Pour le reste, "je les garde de côté pour me faire des petits plaisirs au moment venu."

Service "d'utilité publique"

Fils de médecins, il n'a pas révélé ses activités extra-scolaires à son entourage proche : "Je sais qu'ils ne seraient pas d'accord".

Pour autant, Marcu-Andria explique avoir le sentiment d'être "utile à la population" plutôt que d'enfreindre les règles sanitaires.

On vous demande de prendre sur le peu de temps pour vous qu'il vous reste dans la journée pour aller vous faire mettre des cotons-tiges dans le nez. Tout ça, c'est trop.

"Aujourd'hui, les gens sont à bout. On se lève, on va travailler, et on se couche sans avoir pu décompresser. Le moindre déplacement nécessite une organisation monstre, et on vous demande de prendre sur le peu de temps pour vous qu'il vous reste dans la journée pour aller vous faire mettre des cotons-tiges dans le nez. Tout ça, c'est trop. Quand le gouvernement l'aura compris, on pourra peut-être enfin progresser."

Faux et usage de faux

En France, la fabrication, la vente et l'usage de faux documents est un délit puni par la loi. Les sanctions peuvent aller jusqu’à 3 ans de prison et 45.000 euros d’amende. Alors même s’il n’entend pas, à ce jour, fermer boutique, le faussaire en herbe prend tout de même ses précautions.

"Je vérifie le profil des gens qui me contactent avant d’accepter de leur faire une attestation, et je n’en fais plus la promotion depuis mon compte personnel. Mais je n’ai pas vraiment peur de me faire attraper. Des fausses attestations, j’en ai fait quoi, 250 ? 300 ? Il y a des boîtes spécialisées là-dedans qui se sont montées et qui en vendent le même nombre par jour, si ce n’est plus. C’est eux qu’il faut arrêter, pas moi."

Le jeune homme cite ainsi des comptes Snapchat qui proposeraient également des fausses attestations en Corse comme sur le continent, et des vendeurs directement postés aux abords des ports et aéroports. "On est de plus en plus sur le créneau, parce que la demande continue d'augmenter." Et tant pis si cela va à l'encontre même des tentatives pour empêcher autant que possible la propagation de la pandémie.

Contactée, la préfecture de Corse n'a à cette heure pas répondu à nos sollicitations sur le sujet.

* le prénom a été modifié

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