Dossier insécurité (1/3) : la Corse est-elle en proie à une délinquance grandissante ?

Au cours des derniers mois, des rassemblements tenus sur l'île ont stigmatisé une insécurité grandissante dans certains quartiers. Un sentiment que nous avons tenté d'analyser au travers des données de police et de gendarmerie sur la délinquance.

En Corse, la criminalité s'organiserait différemment que sur le continent. Rapportés au nombre d'habitants, les homicides y sont plus de deux fois plus nombreux que pour la France entière.

À l’inverse, la délinquance généralisée, ou "petite délinquance" - vols, cambriolages, ou encore agressions -, serait proportionnellement moins fréquente sur l'île. De quoi rassurer la population : en 2013, un sondage Paroles de Corse – Opinion of Corsica – C2C Corse indiquait que 90% des insulaires - 93% des hommes et 87% des femmes - contactés déclaraient se sentir en sécurité en Corse. 65% estimaient même s'y sentir plus en sécurité que sur le continent.

Plus de dix ans après la tenue de ce sondage, les opinions sont-elles toujours aussi positives ? Depuis plusieurs mois, certains discours émanant de mouvements politiques, de syndicats ou de la société civile laisseraient entendre le contraire. Les agressions verbales et physiques seraient plus nombreuses, et l'insécurité grandissante.

Et le message trouve un public : le 17 août 2023, ils étaient autour de 500 personnes à se réunir, quartier des Cannes, à Ajaccio, en soutien à deux agents municipaux qui auraient été menacés de morts par des "dealers". Un rassemblement tenu à l'appel de partis nationalistes - PNC, Corsica Libera, Core in Fronte -, soutenu par l'association nationaliste identitaire Palatinu, et au cours duquel des habitants ont fait part de leur "ras-le-bol" et d'un "sentiment d'insécurité" grandissant.

Le 13 janvier dernier, ce sont cette fois plusieurs centaines de personnes qui ont dénoncé un climat d'"insécurité" et de "violence", au city-stade de Paese Novu, à Bastia. Un mouvement qui faisait suite à une violente rixe une semaine plus tôt opposant plusieurs jeunes...

Plus encore, régulièrement, des communiqués politiques mettent en lumière des faits de violence, pour partie que nous n'avons pas pu vérifier, présentant souvent une origine supposée externe à la Corse des auteurs...

Les procès-verbaux et plaintes en légère hausse en 2023

Cette hypercommunication génère-t-elle un sentiment d'insécurité, ou cette insécurité se traduit-elle bien dans les statistiques judiciaires ? Pour tenter d'apporter une réponse à cette question pour le moins polémique, nous avons choisi d'étudier les données chiffrées disponibles.

En 2023, autour de 22.000 procès-verbaux et plaintes ont été enregistrées par les deux parquets insulaires, indique le procureur général près la cour d'appel de Bastia, Jean-Jacques Fagni. Un total en légère hausse par rapport à l'année précédente. À titre comparatif, le parquet de Bastia a enregistré 12.210 nouvelles procédures, contre 10.430 en 2022, précise le procureur de la République de Bastia, Jean-Philippe Navarre.

La consultation du rapport de géographie départementale de la délinquance enregistrée en 2023, rendu public le 31 janvier dernier, permet d'obtenir une vision plus détaillée de ces données, selon divers indicateurs (coups et blessures, atteintes aux biens, ou encore trafics de stupéfiants).

Un document sourcé par la police et la gendarmerie nationale, mais qui doit être analysé avec une certaine précaution, avertissent les deux parquets insulaires, les données n'ayant pas encore été complètement stabilisées.

De plus nombreuses victimes de coups et blessures

En Haute-Corse, on enregistre une hausse de 21% du nombre de victimes de coups et blessures par rapport à l'année passée (+ 93% par rapport à 2016), et de 13 % en Corse-du-Sud (+ 63% par rapport à 2016).

Ces victimes se divisent en deux catégories : celles pour lesquelles les coups et blessures sont survenus dans le cadre familial (on parle alors de violences intra-familiales), et les coups et blessures survenus en dehors du cadre familial.

Dans les deux départements, les violences relevant de la sphère intra-familiales connaissent la plus importante augmentation : + 25% en Haute-Corse et + 19% en Corse-du-Sud. 

Concernant les coups et blessures survenus en dehors du cadre familial, si la hausse des victimes enregistrées sur l'année est moins élevée, elle reste conséquente : + 16% en Haute-Corse, et + 8% en Corse-du-Sud.

Une tendance à la hausse qui "est sans doute la conséquence d'un plus grand nombre de faits, mais aussi peut-être d'un nombre plus important de violences dénoncées, puisque nous judiciarisons davantage les phénomènes qui sont portés à notre connaissance", précise le procureur de la République d'Ajaccio, Nicolas Septe.

Comment interpréter ces cas plus nombreux ? "Est-ce que c'est lié à une société plus violente ? Je serais incapable de le dire, glisse le procureur. Il faut aussi se souvenir que l'année a été marquée par des manifestations sportives qui ont occasionné des violences, et donc à des dépôts de plainte, ce qui fait grossir le total."

L'usage et le trafic de stupéfiants attentivement surveillés

Concernant le trafic et l'usage de stupéfiants, dans les deux départements, les chiffres sont globalement en baisse par rapport à l'année passée. Ceux-ci restent néanmoins élevés : le parquet de Haute-Corse centralise 69 mis en cause pour trafic de stupéfiants en 2023 (74 en 2022), le parquet de Corse-du-Sud en dénombre 109 (178 en 2022).

"Il faut considérer ces chiffres dans leur contexte, avertit le procureur d'Ajaccio. Quantitativement, nous avons moins de mis en cause pour trafic, mais nous effectuons également plus de dossiers de démantèlement de réseau, et les procès-verbaux ont également diminué avec la mise en place des amendes forfaitaires délictuelles. Nous restons sur un schéma à surveiller attentivement."

D'autant plus que l'installation de point de deal entraîne, en cascade, la prolifération d'une petite délinquance directement liée au trafic et à la consommation, tels que des vols - pour pouvoir s'acheter des doses, par exemple - ou des règlements de comptes.

Enfin, selon certains mouvements et associations insulaires, ce sont aussi les violences verbales, menaces ou injures, qui seraient plus fréquentes sur l'île que par le passé. Un point que nous n'avons pas pu, à ce jour, vérifier de manière chiffrée.

L'immigration comme bouc émissaire

Pour certains, l'explosion démographique de la Corse ne serait pas étrangère à l'augmentation de ces actes de délinquance. Au 1er janvier 2021, et selon les données de l'Insee, l'île comptait 347.597 habitants. À titre comparatif, ils étaient 294.118 habitants en 2006.

Depuis 2015, l'île accueille chaque année quelque 3.400 nouveaux habitants. Dans une région au plus faible taux de fécondité de France, cet excédent est uniquement dû à l'afflux migratoire.

Des flux qui peuvent être interrégionaux (en provenance en particulier du PACA, d''Ile-de-France et d'Occitanie), ou en provenance de pays étrangers, le Maroc étant le premier pays d'origine de la population étrangère en Corse (29,1%), devant le Portugal (24,1%).

Une immigration, qu'elle soit issue du continent ou étrangère, qui aurait des conséquences parfois néfastes pour la Corse, et emporterait pour partie dans ses valises des façons de faire peu appréciables.

Dans le camp des nationalistes, le PNC parle par exemple de flux migratoires non-maîtrisés - en complément d'une crise économique et d'une recrudescence du trafic de stupéfiants, entre autres - parmi les causes d'un "phénomène de banlieurisation" de la Corse. Le parti pointe principalement dans ce cadre l'arrivée d'une population du continent.

Core in Fronte fustige de son côté des parents d'élèves accusés d'avoir menacé un enseignant bastiais, leur indiquant "que cette dérive sociétale, ces comportements et propos citadins importés de France n'ont pas leur place en Corse".

L'association Palatinu évoque enfin d'une île confrontée "à une tension permanente entretenue par la présence massive de populations extérieures qui produisent nombre d’éléments animés par un esprit profondément prédateur et vindicatif vis-à-vis des Corses de souche et des Européens assimilés"...

Trois exemples d'une liste non-exhaustive.

Le danger "des interprétations hâtives dans un contexte de crise qui favorise le repli identitaire"

L'immigration peut-elle donc être désignée comme coupable, de façon directe ou indirecte, d'une plus grande insécurité en Corse ? Les deux procureurs de la République et le procureur général se dressent fermement contre cette hypothèse et ces propos.

"Localement, aucun élément statistique ne permet d’établir une relation sérieuse entre la hausse des procédures enregistrées par notre parquet" et les flux migratoires entrants, tranche le procureur de Bastia, Jean-Philippe Navarre, qui appelle d'une manière générale, à "se préserver des interprétations hâtives dans un contexte de crise qui favorise le repli identitaire".

"L’actualité criminelle récente du département de Haute Corse, particulièrement dramatique en ce début de mois de janvier [la tuerie de Montesoro, ndlr], suffit à montrer que les choses sont en réalité plus complexes que la stigmatisation de l’autre à raison de son appartenance, réelle ou supposée, à une quelconque communauté", conclut-il.

Laisser entendre que la délinquance serait le fait de continentaux ou d'étrangers, c'est une façon un peu particulière, très politique et politisée, de présenter les choses et de déformer la réalité.

Pour Nicolas Septe, procureur de la République d'Ajaccio, "ces raccourcis sont inacceptables. Ils ne reposent sur une aucune analyse chiffrée, et ne sont pas objectivés."

Le procureur général près la cour d'appel de Bastia, enfin, tranche clairement : "Laisser entendre que la délinquance serait le fait de continentaux ou d'étrangers, c'est une façon un peu particulière, très politique et politisée, de présenter les choses et de déformer la réalité. Je ne sais pas d'où ces gens sortent ces éléments, puisqu'il n'est pas permis d'enregistrer dans les fichiers de police ni l'origine ethnique, ni ses croyances religieuses ou encore son orientation sexuelle."

"La stigmatisation de l'autre, le fait de dire que la délinquance, ce n’est pas nous, ce sont les autres, cela permet d'apporter une réponse facile à ce phénomène, et de ne pas regarder ce qui se passe autour de soi, reprend Jean-Jacques Fagni. Mais ça ne règle pas le problème de fond, qui est global, et n'est pas le fait d'une unique partie ciblée de la population."

Un sentiment d'insécurité difficile à qualifier

Le sentiment d'une insécurité grandissante est-il finalement partagé par les plus hauts représentants de la justice en Corse ?

"Le sentiment d'insécurité, c'est une appréciation qui en soit ne veut rien dire", estime le procureur de la République d'Ajaccio, Nicolas Septe.

"Tout dépend de si oui ou non, nous avons des infractions à constater. C'est ce que nous essayons d'objectiver au travers du groupe local de traitement de la délinquance sur le quartier des Cannes, par exemple", détaille-t-il.

Entre la réalité de certains quartiers sur le continent et les phénomènes qu'on constate ici, il y a quand même une marge extrêmement importante.

Pour le procureur général près la cour d'appel de Bastia, certes, les enregistrements de procès-verbaux et plaintes ont augmenté en 2023, "mais pour certains cas, comme les dégradations par incendie, on peut les relier à une forte activité de la GCC, ou encore les dégradations par moyen dangereux avec une reprise d'activité du FLNC. Nous avons aussi eu des cas d'explosions crapuleuses, comme récemment les dégradations d'établissements de boisson à Bastia."

Des "épiphénomènes", note Jean-Jacques Fagni, qui font augmenter les chiffres, mais sur lesquels "nous n'avons pas assez de recul pour dire s'il s'agit de délinquance lourde, et si elle s'inscrira sur le long terme". 

Dans l'ensemble, le procureur général estime qu'entre "la réalité de certains quartiers sur le continent et les phénomènes qu'on constate ici, il y a quand même une marge extrêmement importante."

De source judiciaire, on nous confirme qu'en Corse, on continue de poursuivre certains faits qui ne le sont plus depuis des années dans certaines zones urbaines du continent, et que les peines demandées dans ce cadre sont plus importantes que la moyenne nationale.

Peut-être fait d'une tolérance à la délinquance moins élevée sur l'île qu'ailleurs. Et un bon point à conserver.

Dossier insécurité 2/3

Immersion dans le quartier de Paese Novu, à Bastia

Dossier insécurité 3/3

Reportage au cœur du quartier des Cannes, à Ajaccio

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