Rixe de Furiani : l'idée d'un "lynchage" ou d'une "violente agression" fermement réfutée par le procureur de la République de Bastia

Quatre jeunes hommes ont comparu ce lundi 12 février devant le tribunal correctionnel de Bastia dans le cadre d’une rixe survenue en janvier sur le parking d’une surface commerciale de Furiani. Le représentant du ministère public a requis des peines allant de quatre à six mois de prison avec sursis.

Quatre jeunes hommes qui règlent leurs comptes par des coups de pied et de poing sur le parking d’une surface commerciale, aux petites heures de la nuit. Les faits auraient pu paraître anodins. Une bagarre de plus parmi des centaines d’autres chaque année.

Mais l’affaire, survenue en janvier dernier, et révélée après le dépôt de plainte d’un des jeunes hommes au lendemain des faits, a défrayé la chronique, donné lieu à une couverture médiatique régionale et nationale, nombre de communiqués de soutien à destination du dépositaire de la plainte, et même la tenue d’un rassemblement dans le quartier de résidence des auteurs des faits désignés par ce dernier. Une manifestation au cours de laquelle l’origine – supposée ou non – des trois jeunes hommes a notamment pu être désignée par certains.

"600 personnes dans la rue, sur la foi d’un mensonge", souffle ce lundi le procureur de la République de Bastia, Jean-Philippe Navarre. Dans cette affaire, le représentant du ministère public a requis la plus forte peine à l'encontre de celui qui se désigne comme la victime d’une violente agression, Raphaël L.

Un contentieux ancien

L’affaire remonte à la nuit du 5 au 6 janvier dernier. Il est aux environs d’1h du matin quand une rixe ou une agression, selon les protagonistes, survient sur le parking d’une surface commerciale, à quelques encablures du stade de Furiani.

Évènements au cours desquels Raphaël L., 18 ans, reçoit plusieurs coups, et décide de porter plainte. Le jeune homme assure aux enquêteurs être sorti pour accompagner, cette nuit-là, une amie qui avait rendez-vous pour régler un différend avec une autre jeune femme. Le rendez-vous, donné au CFA de Furiani, se déroule finalement sur le parking du Gifi de la commune, non loin.

"Cinq minutes après notre arrivée, je vois avancer deux voitures", indique-t-il au tribunal. À l’intérieur du véhicule, Raphaël L. reconnaît trois personnes : Rayane E., Ibrahim D. et Ilyes O.

Trois jeunes hommes avec lesquels il partage un contentieux long de plusieurs mois. Aux prémices des tensions : la publication, en avril 2023, sur un réseau social d’une vidéo dans laquelle on aperçoit deux des jeunes hommes mettre "le désordre" en pleine séance de cinéma, selon Raphaël L..

En réaction à cette scène, Raphaël L. poste sa propre vidéo, avec pour fond sonore un audio évoquant des singes. Jugeant cette réponse raciste, Rayane E. lui intime de la supprimer, ce qu'il refuse.

En décembre, Raphaël L. raconte que les trois jeunes hommes l’auraient surpris alors qu’il était au restaurant avec des amis, en lui tendant ce qu’il considère être un "guet-apens". Il explique avoir réussit à s’enfuir. Les trois autres prévenus affirment, eux, s’être trouvés dans le même restaurant par hasard, et ne pas avoir initié de violences.

Qui tenait un couteau ?

Alors en voyant débarquer les trois jeunes hommes sur le parking du Gifi de Furiani, ce soir-là, Raphaël L. affirme avoir pris peur. C’est pour cette raison, assure-t-il au tribunal, qu’il a glissé dans la poche de son pantalon un couteau hérité de son grand-père. Une arme à la lame de 20 centimètres et au manche en bois, qu’il gardait dans sa voiture. Par mesure de sécurité.

Rayane E. va à la rencontre de Raphaël L. Un point que confirme l’ensemble des prévenus. Selon Raphaël L., Rayane E. a alors "un regard très menaçant", et l'accuse d’avoir voulu, à son tour, lui tendre un guet-apens. Raphaël L. s'en défend.

On lui disait de lâcher le couteau, il ne l’a pas fait.

Ilyes O. et Ibrahim D. rejoignent leur camarade. Raphaël L. explique alors repérer un couteau dans les mains d’Ibrahim D. Se sentant en danger, il sort sa propre arme "Je ne la pointais vers personne, je ne voulais pas les blesser", assure-t-il. Par peur de faire "une bêtise", Raphaël L. raconte se débarrasser de son couteau en le donnant à son cousin, présent quelques mètres plus loin, avant de tenter de s'enfuir. En vain, indique-t-il : ses poursuivants le rattrapent rapidement et le font chuter au sol.

Rayane E., Ilyes O. et Ibrahim D. ont une autre version des faits. Selon eux, aucun ne disposait d’une arme blanche, mais ils auraient en revanche vu le couteau de Raphaël L., dont le manche dépassait de sa poche. "Il le sort, il vient vers nous et commence à sauter dans tous les sens, à courir avec et à faire des gestes bizarres, raconte Ilyes O. On lui disait de lâcher le couteau, il ne l’a pas fait."

Puis, quand il prend la fuite, c'est parce qu'ils craignaient que Raphaël L. puisse récupérer un pied de biche dans sa voiture que les trois jeunes hommes décident de le poursuivre, indique Rayane E. 

Des coups au sol

Rayane E. confirme lui avoir fait "une balayette" pour le faire tomber. S’en suit alors un échange de coups. Selon Raphaël L., tous les coups lui auraient été donnés alors qu’il était à terre et dans l'incapacité de se défendre. Lui parle d'attaques à la tête, aux jambes et au ventre. Il affirme avoir même reçu un coup de lame à la cuisse, et indique avoir perdu connaissance à plusieurs reprises alors qu'il était violenté.

Rayane E., Ilyes O. et Ibrahim D. reconnaissent avoir chacun donné des coups. Mais eux parlent d’une bagarre debout puis au sol, de coups rendus, et d’insultes racistes proférées par Raphaël L. "En aucun cas je n’ai voulu me battre, assure Ibrahim D. À chaque fois que je suis intervenu, c’était pour tenter d’interrompre les faits. Je voulais séparer Rayane et Raphaël."

Le cousin de Raphaël L. intervient finalement pour l’extraire de la dispute. La scène de violence aura duré plusieurs minutes selon le jeune homme, plusieurs secondes selon des témoins de la scène. Paniqué, et ne voyant plus ceux qu’il désigne comme ses agresseurs, Raphaël L. décide de retourner au plus vite à l'abri chez lui.

Sans contacter, à aucun moment de la nuit, ni les forces de l’ordre, ni les secours médicalisés, fait remarquer la présidente. "Rien ne m’est venu à l’esprit à part le fait de porter plainte le lendemain, soupire-t-il. J’étais très choqué, je n’ai pas pu bien dormir."

Un premier examen, dressé par le médecin de famille, lui délivre une ITT de dix jours. Une interruption totale de travail réévaluée plus tard à six jours par un médecin légiste, contacté par les autorités judiciaires.

Pas d’aide, pas d’arme selon des témoins

Représentant du parquet dans ce dossier, le procureur de la République de Bastia, Jean-Philippe Navarre, interroge Raphaël L. : "Comment expliquez-vous que sur l’ensemble des personnes présentes ce soir-là [plus d’une quinzaine, ndlr], pas un ne soit venu vous aider quand on vous portait des coups ?"

Certains avaient peur, d’autres n’ont pas compris ce qui se passait, lui répond le jeune homme.

Je ne suis jamais caché d’avoir un couteau, mais je ne l’ai pas sorti en premier.

"Et comment expliquez-vous que hormis vous, votre amie et une dernière personne qui évoque un tournevis, toutes les personnes entendues dans le cadre de l’enquête semblent unanimes sur le fait que le seul couteau exhibé était le vôtre ?", reprend Jean-Philippe Navarre.

"Parce que la majorité de ces personnes connaissaient mes agresseurs et ont de bons rapports avec eux, justifie Raphaël L. Je ne suis jamais caché d’avoir un couteau, mais je ne l’ai pas sorti en premier."

Une vidéo et des propos jugés racistes

Aux questions du procureur font suite celles des conseils des prévenus. Me Valérie Vincenti, avocate d’Ibrahim D., interpelle directement Raphaël L. sur la fameuse vidéo postée sur les réseaux sociaux, aux prémices de cette affaire.

Sur la première vidéo des jeunes hommes faisant désordre dans la salle de cinéma, Raphaël L. a ajouté une piste audio. On y entend un homme s’énerver, en indiquant son intention de faire "fermer leurs gueules aux singes à côté". Un son qui n’avait rien de raciste, assure le jeune homme, mais qui faisait plutôt référence à des comportements qu’il juge inacceptables.

"Ibrahim D. n’était pas sur la vidéo, il n’avait pas de raison d’avoir un contentieux avec vous", fait remarquer Me Valérie Vincenti. Non, reconnaît Raphaël L. "Il dit que vous l’avez interpellé à plusieurs reprises en lui disant : eh, toi le noir", continue-t-elle. Il ment, assure le jeune homme. "Et vous, vous dites toujours la vérité ?", souffle l’avocate.

Donc vous préférez donner votre arme et mourir plutôt que de vous défendre ?

Me Vincenti revient également sur l’accusation portée par le jeune à l’encontre de son client d'avoir détenu, lors de la rixe, une arme blanche. Selon Raphaël L., c’est Ibrahim D. qui lui a porté un coup de couteau à la cuisse. "Et comment expliquez-vous, alors, qu’il ne soit pas poursuivi pour vous avoir poignardé ?", l’interroge l’avocate. Le jeune homme indique l’ignorer.

Pourquoi, lui demande-t-elle enfin, s’est-il séparé de son propre couteau alors qu’il se sentait en danger et était en train de fuir la scène ? "J’avais trop peur de blesser quelqu’un. Je préfère être blessé que blesser moi", assure-t-il. "Donc vous préférez donner votre arme et mourir plutôt que de vous défendre ?", souligne Me Vincenti, peu convaincue.

"Sur la foi des accusations publiques et médiatiques, ils étaient des caïds"

Après près de 4h d'audience, les réquisitions du procureur de la République tombent enfin. Face au tribunal correctionnel, Jean-Philippe Navarre regrette un temps judiciaire qui intervient à la suite d’une importante couverture médiatique de cette affaire. Avec parfois des prises de position qui ont pu sembler faire défaut à Ibrahim D., Rayane E. et Ilyes O., note le ministère public.

"Chacun en sera pour ses frais, s’il était attendu que devant ce tribunal correctionnel, on juge des racailles", lance-t-il, faisant état du casier judiciaire vierge des trois jeunes hommes, à l’exception d’une unique condamnation pour conduite sans permis à l’encontre d’Ilyes O.

"Lorsque ce dossier s’est ouvert, sur la foi des accusations tenues publiquement et médiatiquement par Raphaël L., ils étaient des caïds", reproche Jean-Philippe Navarre. Des accusations qui ne se vérifient pas par leur casier judiciaire, et pas non plus par un quelconque renseignement policier qui aurait pu être émis à leur encontre.

Lorsque ce dossier s’est ouvert, sur la foi des accusations tenues publiquement et médiatiquement par Raphaël L., ils étaient des caïds.

"Si cette procédure arrive dans votre juridiction dans ces circonstances, continue le procureur de la République, ce n’est pas par honneur. C’est par lâcheté."

La lâcheté, d’abord, "qui vaut à ces trois-là de comparaître pour des faits de violence en réunion. Qui, lorsqu’un homme est mis au sol, vont à plusieurs reprises lui porter des coups, alors qu’il n’est plus en situation de se défendre", remarque-t-il.

Mais la lâcheté surtout de Raphaël L., tranche-t-il. Lui qui "du premier jour de sa plainte, jusque désormais devant votre tribunal correctionnel, n’a cessé de mentir et de faire assaut de déclarations dont on dit qu’elles sont évolutives, et qui n’ont d’autres fins que de dissimuler deux faits."

À savoir, sa responsabilité à la fois dans la tenue du rassemblement, ce soir-là, dont il était en réalité en partie à l’initiative, note le représentant du ministère public, conversations téléphoniques à l'appui. Sa responsabilité, ensuite, dans le déroulé des violences : "Si elles ont été commises, c’est d’abord parce qu’il commet deux fautes pénales, analyse le procureur. Porter une arme de catégorie B hors de son domicile ; puis l'exhiber et en faire usage pour menacer les autres prévenus. Il s'agit de violences volontaires avec arme."

"On a pu parler d’un lynchage. Le second certificat médical dressé par un médecin légiste fait état de cinq hématomes"

Plus encore, les déclarations de Raphaël L. ne résistent pas non plus face aux témoignages des autres personnes présentes, insiste Jean-Philippe Navarre. Elles ne sont pas moins fragilisées face aux examens médicaux menées sur sa personne. "On a pu parler d’un lynchage. Le second certificat médical dressé par un médecin légiste fait état de cinq hématomes", constate-t-il, précisant que l'origine de la plaie à la cuisse présentée par le jeune homme, "une griffure de deux centimètres" n'avait pas pu être formellement vérifiée. "Le médecin n'a pas pu dire s'il s'agissait ou non d'une véritable blessure au couteau".

Délibéré le 26 février

Dans ce cadre, le procureur de la République de Bastia requiert quatre mois d’emprisonnement assortis à un sursis à l’encontre d’Ibrahim D., Ilyes O. et Rayane E, poursuivis pour le chef de violence en réunion ayant entraîné une ITT de moins de huit jours.

Pour Raphaël L., poursuivi pour violences volontaires avec arme n'ayant pas entraîné d'ITT, le ministère public demande six mois de prison avec sursis.

La décision a été mise en délibéré au 26 février prochain.

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