Airbnb, Booking : "Je mets jusqu'à 5.000 euros de côté par mois", en Corse, la location saisonnière, une manne financière controversée pour les propriétaires

En Corse, les propriétaires sont de plus en plus nombreux à proposer leur résidence principale ou secondaire à la location saisonnière sur des plateformes spécialisées. Une manière de couvrir ses frais, voire pour certains d'en faire leur principale source de revenus.

Jérôme* ne mâche pas ses mots : "Pour moi, c'est clair et net : il y a eu un avant et après Airbnb. Je ne gagnais pas spécialement bien ma vie avant, je pouvais mettre peut-être 100 euros de côté tous les mois, pas plus. Maintenant, c'est 10, 20, voire 50 fois plus."

Depuis huit ans maintenant, ce quadragénaire corse loue sur des plateformes de courte-durée, telles que Booking, Airbnb ou Abritel, plusieurs appartements, localisés dans le Cap Corse et en Balagne. Un commerce qui est aujourd'hui devenu sa principale source de revenus. "La première année, je n'avais qu'un appartement de famille dont j'avais hérité dans le Cap. Je m'y rendais rarement, mais je n'avais pas envie de prendre un locataire et ne pas pouvoir m'y rendre du tout, alors pour amortir les coûts annuels, on m'a conseillé de le mettre en location sur des sites à destination des touristes."

"J'ai réussi à le louer tout l'été, et ça m'a permis de gagner autant que trois mois de salaire. Forcément, ça m'a fait réfléchir."

Nous sommes alors en 2015, et si les plateformes fonctionnent bien, "cela n'avait quand même rien à avoir par rapport à aujourd'hui : le système fonctionnait bien, mais il y avait beaucoup moins de loueurs, et beaucoup moins de locataires. J'ai quand même réussi à le louer tout l'été, et ça m'a permis de gagner autant que trois mois de salaire. Forcément, ça m'a fait réfléchir."

Convaincu qu'il y a là "un bon coup à se faire", Jérôme prend un prêt et rachète l'année suivante deux appartements délabrés, qu'il réhabilite, avant de les proposer également à la location saisonnière. Là encore, le succès est au rendez-vous, le quadragénaire rembourse sans difficulté son crédit mensuel, et investit dans de nouveaux appartements.

"Une fois qu'on a compris le filon, c'est presque addictif, sourit-il. Mon mode de vie a complètement changé : je n'ai plus jamais à craindre de ne pas pouvoir payer mes impôts, mes taxes, ou tous les frais de la vie, et je peux me faire de nombreux plaisirs pour lesquels je n'avais pas le budget auparavant. Je réfléchis même à quitter mon emploi, pour m'y consacrer entièrement."

Un mois de loyer remboursé en cinq nuitées

Pour Marco*, Airbnb et Booking sont aussi l'assurance d'un complément de revenus "non-négligeable". Propriétaire d'un appartement dans le centre-ville bastiais avec terrasse et vue mer, il n'y habite plus pour le moment pour raisons professionnelles. Le jeune homme a conclu un accord avec son locataire : de septembre à juin, il lui loue, à raison de 750 euros par mois, mais il le récupère en été pour en faire de la location touristique. Le prix en juillet et août : 150 euros par nuit. Soit un bel apport financier pour Marco, qui gagne ainsi en cinq nuits autant qu'un mois de loyer le reste de l'année.

Idéalement situé et mis en location sur plusieurs plateformes, son appartement est de plus très apprécié par les vacanciers. Au 20 mai, les deux mois ont déjà presque entièrement été réservés. "En deux mois, cela me rapporte quasiment ce que je paye en un an de crédit. Et cela me permet aussi de rembourser ma taxe foncière.

Des locataires plus "respectueux"

Pour Amélie, enfin, le choix de la location saisonnière au détriment de l'annuelle pour sa résidence secondaire ajaccienne est plus "pratique" que financier. Cette mère de famille assure avoir pendant des années "joué le jeu de la location classique", mais avoir accumulé les mauvaises expériences. "J'ai eu un étudiant qui est parti en me laissant l'appartement avec de gros dégâts d'eau, une autre femme qui ne m'a pas payée pendant des mois, et un autre enfin qui le sous-louait pour son compte et sans me prévenir l'été."

"Je le loue quand je le souhaite, donc mes charges sont tout ou en partie remboursées, et je peux quand même m'y rendre ou le prêter à de la famille ou des amis quand j'en ai besoin."

Excédée, Amélie a choisi, il y a maintenant deux ans, de ne plus le louer que pour des séjours touristiques. Et elle assure en être ravie. "Je n'ai jamais eu aucun soucis avec les vacanciers. Ils sont très respectueux et me laissent les lieux dans un bon état. Et encore plus positif : je le loue quand je le souhaite, donc mes charges sont tout ou en partie remboursées, et je peux quand même m'y rendre ou le prêter à de la famille ou des amis quand j'en ai besoin."

Le marché immobilier lourdement impacté

Comme Jérôme, Marco, et Amélie, ils sont de plus en plus nombreux, en Corse, à proposer leur(s) résidence(s) principale ou secondaire(s) à la location touristique. Sur les sites spécialisés, les offres se multiplient d'année en année. Problème, ce qui représente une manne financière pour les uns fait office de véritable fléau pour d'autres. 

Et pour cause : avec le boom de ce nouveau mode d'hébergement, c'est tout le marché immobilier des villes touristiques qui s'en trouve perturbé. Plébiscitée par les vacanciers, la Corse fait partie des territoires les plus affectés. Un nombre grandissant de logements, notamment en centre-ville, ne sont ainsi soit proposés uniquement en location scolaire, permettant ainsi aux propriétaires de le louer en été sur des plateformes de tourisme de courte-durée, pour un tarif nettement plus intéressant - comme c'est le cas pour Marco - ; soit achetés et directement destinés à la location touristique - comme les appartements de Jérôme -.

Parallèlement, les prix des biens s'envolent, et la location annuelle devient de plus en plus difficile... Quand à l'inverse, plusieurs milliers de logements sont proposés partout dans la région sur les diverses plateformes de location de courte-durée. De quoi créer la controverse : dans la rue et sur les réseaux sociaux, nombreux sont les Corses - notamment les plus jeunes - à déplorer se sentir dépossédés de leur propre terre, et à craindre, à terme, un dépeuplement progressif des villes faute de logements.

Des critiques et de "l'hypocrisie"

Interrogé sur ce point, Marco se défend de participer à toute forme de spéculation immobilière : "Dans mon cas, c'est ma résidence principale, que je loue parce que je n'y suis pas, et pour gagner un peu plus d'argent l'été, mais c'est tout." Le jeune homme se dit justement farouchement opposé à ceux "qui achètent exprès des logements pour en faire de la location saisonnière. Notamment les continentaux qui en prennent juste pour ça, ça me met hors de moi."

"Moi aussi, je préfère louer en Corse à des Corses. Mais la réalité, c'est qu'on veut tous gagner notre pain, et que même les plus grands donneurs de leçons ne se priveraient pas de faire de même s'ils en avaient l'occasion."

Jérôme, lui, revendique la liberté de faire "ce [qu'il] veut de [son] argent et de [ses] biens immobiliers". "J'entends les critiques sur les Airbnb, sur la location saisonnière. Et ce que j'en pense, c'est que les gens sont surtout très hypocrites. S'ils étaient à ma place, ils feraient exactement comme moi. Moi aussi, je préfère louer en Corse à des Corses. Mais la réalité, c'est qu'on veut tous gagner notre pain, et que même les plus grands donneurs de leçons ne se priveraient pas de faire de même s'ils en avaient l'occasion."

Amélie assure de son côté ne plus compter revenir en arrière : "C'est moins de soucis, plus de revenus. Peut-être faudrait-il remettre en question les systèmes de location actuels, ou mettre en place de vraies mesures contraignantes dans la région sur les locations touristiques. Aujourd'hui, tout incite les propriétaires à choisir les locations saisonnières." Seule façon de renverser la balance, estime-t-elle : taper au porte-monnaie, "en augmentant les taxes, ou via des plafonnement de prix des locations saisonnières."

(*les prénoms ont été modifiés)