La prolifération du crabe bleu, espèce invasive, inquiète en Corse

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Écrit par Axelle Bouschon .

Arrivé en Corse il y a quelques années, le crabe bleu d'Amérique connaît une progression exponentielle. Au grand désarroi des pêcheurs : cette espèce, invasive, représente un danger écologique et économique.

"Là et là, ce sont les crabes bleus, qui avec leurs pinces font ce genre de dégâts..." L'air désolé, Jean-Louis Guaitella inspecte un de ses filets de pêche, troué de part en part et désormais inutilisable.

Pêcheur depuis 36 ans, - 33 ans à l'étang d'Urbino et ses 3 dernières années à l'étang de Biguglia -, il est l'un des premiers témoins de la prolifération du crustacé dans les eaux corses. "Il y a deux, trois ans, on en ressortait peut-être 7 ou 8 crabes bleus dans les filets à Biguglia. La dernière fois que j'ai calé un filet, il y a une dizaine de jours, j'ai pris 100 individus, dont 100 trous d'environ un mètre carré."

Et c'est toute l'activité des pêcheurs de l'étang qui s'en trouve impactée : "Depuis le début de la période juvénile, c'est à dire mars, avril, on travaille à seulement 20% de ce qu'on devrait faire, soupire Jean-Louis Guaitella. Forcément, ça a de gros impacts financiers : sur les sept pêcheurs que nous sommes ici, il y en a deux qui vont arrêter. Et ce ne seront peut-être pas les seuls."

Invasif, vorace et de plus en plus nombreux

Le crabe bleu - de son nom scientifique Callinectes sapidus - est catégorisé comme une espèce invasive. Doté de puissantes pinces, il détruit sans mal les filets des pêcheurs, et, en se nourrissant des poissons et autres macro-invertébrés, représente un impact conséquent sur la biodiversité.

La progression exponentielle de sa population est étudiée depuis plusieurs années par l'Office de l'environnement de Corse. Et le constat est particulièrement inquiétant : quand une dizaine seulement étaient repêchés annuellement en Corse il y a encore deux ans, le cap des 1000 a été atteint et même dépassé depuis cet été. Des crabes recensés majoritairement dans les lagunes de Biguglia et Palu.

L'arrivée précise du crabe bleu dans les eaux corses n'est pas connue. Une hypothèse se dégage néanmoins : il serait probablement débarqué en Italie par des eaux de ballast, et se serait ensuite déplacé vers la Corse. Son développement serait aujourd'hui favorisé par le réchauffement climatique.

"Il faut savoir que l'espèce est présente dans le bassin méditerranéen depuis les années 35, 40. Il a été observé pour la première fois à Venise en 1935, et c'est en 1990 qu'on a le premier individu pêché dans la lagune de Palu", indique Marie Garrido, chargée des réserves naturelles au sein de l'Office de l'environnement de Corse.

En Corse, la situation, quoi que préoccupante, n'est pas encore alarmiste, estime l'OEC. Mais on se prépare néanmoins au pire : en toile de fond, l'exemple du lac du Canet, en Occitanie. Sur cette étendue d'eau d'une superficie de deux hectares, les pêcheurs ont remonté 14 tonnes de crabes bleus depuis le début de l'année. 

"On ne peut pas arriver à un stade où ce serait la seule espèce qu'on puisse pêcher", craint Jean-Louis Guaitella.

Etudes et contrôle de population

Alors pour éviter d'en arriver là, en Corse, la résistance s'organise. Au sein du laboratoire scientifique de Stella Mare, une étude sur la dispersion larvaire du crabe bleu en Méditerranée occidentale a débuté en début d'année.

Avec pour objectif mieux comprendre la connectivité entre les zones où sont recensés les crabes bleus, détaille Eric Durieux, enseignant-chercheur sur la plateforme scientifique Stella Mare, et mieux expliquer "cette explosion de population qu'on est en train d'observer depuis plusieurs années dans le bassin nord occidental."

Pour l'heure, les résultats de cette étude restent "assez préliminaires", admet l'enseignant-chercheur. Mais pourraient permettre, sur le long terme, de contrôler cette population. Une autre étude lui fera suite à l'automne : il s'agira, cette fois de suivre les mouvements des crabes déjà installés, et notamment les femelles au moment d'émettre leurs larves en mer.

"L'idée est de suivre les déplacements au stade juvénile et adulte, par télémétrie acoustique pour mieux comprendre leur mouvement dans les lagunes, en mer, pour fournir des informations sur la dynamique de population et aussi pour mieux lutter contre l'espèce, en optimisant les captures notamment", détaille Eric Durieux.

Le 19 septembre, une réunion est annoncée à Bastia, entre les pêcheurs, l'Office de l'environnement et la direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement de Corse.

"On va proposer une action de lutte, pour maintenir, contrôler la population sur certains sites de crabe bleus. Avec par exemple des pêches ciblées sur des périodes très critiques pour l'espèce, comme la reproduction ou la migration, glisse Marie Garrido. Et on va aussi faire en sorte de trouver des financements auprès des institutions européennes, nationales ou régionales, pour pouvoir aider les pêcheurs à acquérir du matériel, des engins, pour réaliser ces pêches spécifiques."

En l'attente, les pêcheurs de l'étang de Biguglia qui le peuvent sont contraints de s'adapter matériellement. En renforçant leurs filets, et en achetant des gants "avec de la maille spécifiques, pour ne pas se faire couper les doigts par les crabes", conclut Jean-Louis Guaitella. Car le problème est assuré pour rester encore bien présent dans les prochaines années.

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