Justice : procès aux assises de Bastia pour deux viols, exhibition et atteinte sexuelle

Un jeune homme de 25 ans, Yassin Salem, est accusé d'avoir violé deux femmes, puis de s'être masturbé et frotté sur une troisième, au début de l'été 2017, en Plaine orientale. Le procès a débuté par l'audition de la dernière victime, qui a permis de remonter la piste jusqu'à l'accusé. 

Justine, l'une des victimes de viol, au centre, entourée de sa mère et de sa traductrice.
Justine, l'une des victimes de viol, au centre, entourée de sa mère et de sa traductrice. © S Bonifay / FTV

Deux longues couettes châtain, tatouages et sneakers à paillettes, Olivia* s’approche de la barre. La jeune fille de 22 ans semble comme écrasée par le moment. Pourtant, c’est elle qui a fait le choix d’être là. Elle qui s’est constituée partie civile. Sans aucun avocat à son côté. Olivia veut raconter aux jurés de la cour d’assises ce qui lui est arrivé il y a quatre ans presque jour pour jour. Le 8 juillet 2017.

Ce soir-là, accompagnée de ses copines et de sa cousine, elle arrive à la Beach party qui se tient pas loin de chez elle, dans la Plaine orientale. C’est le début de la saison estivale, et à 18 ans, elle n’aurait manqué ça pour rien au monde.

Une Beach party qui dégénère

La soirée bat son plein quand Olivia et sa cousine se dirigent vers les toilettes. Devant la file d’attente qui s’étend devant elles, elles décident d’opter pour les bosquets voisins. Elles vont y faire une rencontre pour le moins inattendue...

Il nous a dit : "c'est qui qui me suce ?"

Olivia

« Il est sorti d’un buisson et il a baissé son bermuda aux genoux. Il nous a dit « c’est qui qui me suce ? », ou « vous allez me sucer », une phrase de ce genre, je ne me souviens plus. Ma cousine lui a crié qu’il était fou, et elle est partie. Elle était alcoolisée… Et je me suis retrouvée seule ». La voix d'Olivia se casse, et elle laisse échapper un sanglot.

Véronique Maugendre, la présidente, lui demande si elle veut une chaise, ou si elle préfère faire une pause. La jeune fille secoue la tête, et reprend le fil de son récit : « il se masturbait en venant vers moi, et puis il s’est frotté à ma cuisse. J’ai crié que j’allais lui crever les yeux ». Olivia laisse échapper un petit rire baigné de larmes, comme gênée de sa propre audace, devant le jury composé de six femmes et deux hommes.

« Après ça il est parti, ça a dû lui faire peur ». Lui, à en croire Olivia, c’est Yassin Salem, assis dans le box des accusés. 25 ans, chemise noire, cheveux rasés sur les côtés, quelques boucles sombres perdues sur le front. Imperturbable derrière son masque noir, hormis quelques haussements de sourcils devant le témoignage d’Olivia. Comme s'il découvrait l'histoire en même temps que les jurés.

Maître Jean-André Albertini est l'avocat de Yassin Salem.
Maître Jean-André Albertini est l'avocat de Yassin Salem. © S Bonifay / FTV

A quelques mètres de lui, Olivia continue de dérouler le fil de la soirée. Revenu à la Beach party, elle tente d’alerter le service de sécurité, qui lui propose plutôt "d’aller boire un verre pour se changer les idées". Même son de cloche chez son beau-père, qui, selon Olivia, ne prête guère d'attention à son récit.

La soirée continue malgré tout. Et le soleil va bientôt se lever quand elle aperçoit l’homme qui s’est exhibé devant elle un peu plus loin, sur la plage. Alors que deux jeunes filles ôtent leurs vêtements pour aller se baigner, il baisse de nouveau son bermuda, caché derrière l’un de ses gros parasols blancs que l’on trouve dans les établissements du bord de mer.

Avec son amie Mélanie*, elles fondent sur l’homme, et le prennent en photo. Une photo où son visage est en grande partie masqué par son bras. Le ton monte, sans surprise, mais très vite l'objet du courroux de Mélanie et Olivia s’éloigne.

Portrait-Robot

La présidente de la cour d'assises demande que l'on projette la photo sur les écrans de la salle d’audience. On peine à reconnaître la personne qui apparaît dessus. Véronique Maugendre lui demande si c’est bien la personne qui est dans le box. Olivia répond oui, sans se retourner. La magistrate demande : « vous ne voulez pas le regarder ? » La jeune fille, soudainement plus dure, répond du tac au tac : « je l’ai vu tout à l’heure, c’est bon ».

Je suis pas fou, j'enlève pas mon pantalon comme ça...

Yassin Salem

De toute manière, il n'est guère besoin d'épiloguer. Yassin Salem reconnaît qu’il est bien l’homme sur la photo. Mais c’est tout. Il lève la main comme pour prêter serment et lance aux jurés : « je vous jure, je l’ai pas touchée ! Je suis pas fou, je vais pas enlever mon pantalon comme ça… »

La cour intérieure du palais de justice de Bastia
La cour intérieure du palais de justice de Bastia © Sébastien Bonifay

Debout dans le box, il affirme qu’il était en train d’uriner dans un bosquet quand il a entendu des voix de femmes, il s’est retourné et a demandé ce qu’elles faisaient là, sans prendre le temps de remonter son bermuda.

La cour demande à Olivia ce qu’elle pense de cette explication. « Quand on fait pipi, on ne marche pas vers les gens tout nu… Il se ment à lui-même, tout simplement ».

Au-delà de tout ça, à l'aube de ce 9 juillet 2017, sur cette plage, Yassin Salem ne sait pas que sa vie est en train de basculer. 

En effet, Mélanie, malgré l'heure tardive et l'alcool, se pose des questions. Le visage de l'homme qui aurait agressé son amie lui dit quelque chose. « C’est elle qui a fait le lien avec le portrait-robot. Moi, je ne voyais pas la ressemblance. Et toujours pas maintenant », rappelle Olivia.

Ce portrait-robot, c’est celui qui circule depuis quelques jours dans la région. Celui du violeur présumé de deux jeunes femmes dans la Plaine orientale, au cours des deux dernières semaines.

Le procès est jugé devant la cour d'assises de Bastia.
Le procès est jugé devant la cour d'assises de Bastia. © S Bonifay /FTV

Serial violeur ?

Depuis l’entame de cette première journée de procès aux assises du palais de justice de Bastia, deux femmes sont penchées l’une vers l’autre, sur les bancs de la partie civile. L’une des deux traduit en anglais chacune des paroles qui sont échangées devant la cour, et les chuchote à l’oreille de l’autre.

Cette trentenaire élancée aux cheveux très blonds, chemisier blanc et pantalon à carreaux, c’est Justine*. Celle qui, la première, a porté plainte pour viol. Son histoire a juste été résumée par la présidente de la cour d'assises en début de séance.

C'est aujourd'hui, durant la deuxième journée d'audience, que les deux viols seront au centre des débats. "On fait les choses dans l'ordre inverse de la chronologie, a précisé Véronique Maugendre à plusieurs reprises. Pour mieux comprendre ce qui a permis à l'enquête d'aboutir". 

En 2017, Justine, jeune Anglaise est venue faire la saison en Corse. Elle travaille dans un hôtel à Moriani-Plage. Dans la nuit du 23 au 24 juin, Justine passe la soirée avec une collègue et un groupe de connaissances dans un bar du coin. Il est encore tôt, un peu plus de 22h, quand elles rejoignent l’hôtel où elles travaillent et sont logées. Justine traîne un peu en chemin, lorsqu’un homme surgit derrière elle. Elle sent le froid de la lame d’un couteau sur sa gorge, alors qu’il lui dit « tais-toi », en anglais, avec un accent français.

Il l’emmène à l’écart. Elle tombe au sol, et se retrouve à quatre pattes. L’agresseur relève sa robe, et la pénètre de manière brutale. Au bout de cinq minutes qui lui paraissent des heures, quelques personnes passent à proximité. L’homme prend la fuite.
Les gendarmes chargés de l’enquête saisissent les vêtements, les sous-vêtements, dans l’espoir d’y trouver des empreintes génétiques.

Quatre ans plus tard, Justine voulait être présente, pour assister au procès de celui qu’elle affirme être son violeur.
"Elle a tenu à faire ce déplacement quatre ans après les faits, malgré le fait qu'elle poursuive en Angleterre des études en doctorat de biologie. Elle a autre chose à faire que venir ici, mais elle y a tenu pour parvenir, enfin, à se vider ce cauchemar de la tête. Et puis pour voir son agresseur être condamné. Mais elle est là aussi pour montrer qu'elle n'a pas peur. Elle est très courageuse", explique son conseil, Me Olivier Rosato. 

Un couteau dans son bermuda

Assise sur une chaise devant Justine, au côté de Me Francesca Seatelli, se trouve la troisième victime à l’origine de ce procès. Son nom, Natacha*. Le 2 juillet, une semaine après le viol de la jeune Anglaise, la touriste, âgée d'une quarantaine d'années, se rend à la plage, dans un coin isolé, au calme, avec un livre et son chien. A quelques kilomètres de Moriani-Plage.

Soudain, l’ombre d’un homme s’étend sur son livre. Elle se retourne, pense que c’est un baigneur qui est venu demander une cigarette. Mais l’homme se contente de la regarder, sans rien dire, racontera-t-elle aux gendarmes. Alors elle tente de se rhabiller, et de quitter le coin de plage qu’elle avait choisi. L’inconnu sort un couteau de son bermuda, la contraint à se rallonger, écarte son maillot et la pénètre de force. Rapidement, il éjacule, et disparaît.

Mes Olivier Rosato et Francesca Seatelli, avocats de la partie civile.
Mes Olivier Rosato et Francesca Seatelli, avocats de la partie civile. © S bonifay / FTV

Natacha va porter plainte à la gendarmerie. Elle décrit un homme très jeune, de type maghrébin, entre 1m65 et 1m70. Des prélèvements sont effectués sur les parties intimes de la victime. Vue la proximité des lieux et des dates, les enquêteurs font le rapprochement avec le viol de Justine. Un sentiment confirmé par les empreintes génétiques, qui correspondent à celles relevées sur les vêtements de la jeune Anglaise.

C’est le moment où le portrait-robot est établi, grâce à la description de Natacha. Le portrait-robot qui permettra d’identifier le violeur présumé au lendemain de la Beach party. Et de lier les trois affaires. Une des personnes présentes à cette soirée croit en effet reconnaître un certain Yassin qui travaille dans une boulangerie du coin. Les gendarmes débarquent chez lui, à 6 heures du matin. Le jeune homme, alors âgé de 21 ans, affirme ne pas avoir passé la soirée à la fête. Il autorise les enquêteurs à le prendre en photo.

Le cliché est présenté à Natacha, Justine et Olivia. Qui le reconnaissent. 

20 ans de réclusion criminelle

Yassin Salem est interpellé, et placé en garde à vue, où il conteste formellement toute agression ou viol. Pour lui, c'est soit une incompréhension, à la Beach party, soit de la malveillance à son encontre, dans le cas des deux viols. Il l'affirme. Elles étaient consentantes. L'une, à la plage, lui aurait dit "aimer les jeunes" et l'aurait enlacé. Et quand il l'a pénétrée, elle a juste lâché "un petit non". L'autre, l'Anglaise, l'aurait entraîné dans un coin sombre, et se serait mise à quatre pattes pour qu'il la pénètre.

Des explications pour le moins "ambiguës", notera le juge d'instruction au cours de la garde à vue. 

Un petit "non".

Yacine Salem

Ambigus, les experts, psychiatre et psychologue clinicienne, le seront beaucoup moins durant leur exposé. "Argumentation hasardeuse", "aucune manifestation empathique envers les plaignantes", "personnalité lisse, superficielle", "incohérent", "inconséquent", et "dangereux, si ce qu'on lui reproche était avéré"...

Leur portrait de celui qui est arrivé du Maroc à 13 ans (et a multiplié ensuite les petits jobs, pizzaiolo, chauffeur-livreur, boulanger, cueilleur d'agrumes), vient nuancer avec force celui tracé par la famille de Yassin Salem auparavant. Frère et soeur ont décrit un jeune homme travailleur, dévoué aux siens, respectueux...

"Moi, je le connais Yassin. Il ne pourrait jamais faire de mal à quelqu'un", avait conclu sa grande soeur à la barre. Avant de retourner s'asseoir sans un regard pour son frère.

Le procès devrait se terminer lundi 21 juin. Pour viol avec arme, Yassin encourt une peine de 20 ans de réclusion criminelle. Pour atteinte sexuelle, 5 ans. Et pour exhibition, 1 an. Il est emprisonné à Borgo depuis l'été 2017. 

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