Corse, marseillais, alsacien... Les accents régionaux pourraient être défendus par la loi

Ce jeudi 26 novembre, l'Assemblée nationale a adopté, a une large majorité, la proposition de loi réprimant les discriminations fondées sur l'accent. L'occasion de revenir sur une discrimination longtemps ignorée, et pourtant subie par une large majorité de la population. 
Illustration - L'Assemblée nationale
Illustration - L'Assemblée nationale © Bertrand Guay, AFP
Le texte, porté par le député de l'Hérault, Christophe Euzer (groupe Agir), et soutenu par le gouvernement, a été adopté en première lecture par 98 voix contre 3.
Il a pour but de "promouvoir la diversité de prononciation de la langue française". Pour cela, le mot "Accent" sera rajouté à la déjà longue liste des causes de discriminations prises en compte par le code pénal et le code du travail. 

L'accent est le dernier bastion de la discrimination.

Christophe Euzer, député Agir

Jusque-là, cette liste comprenait : l'origine, le sexe, l'orientation sexuelle, la situation de famille, la grossesse, le patronyme, le handicap, l'opinion politique, l'appartenance syndicale, la croyance religieuse, la vulnérabilité économique, l'âge ou encore les mœurs. 

Etre jugé sur ce que l'on dit, pas sur comment on le dit

Une loi sur la discrimination concernant les langues régionales...

Au premier abord, la nouvelle peut prêter à sourire. Mais le fait même qu'elle prête à sourire vient illustrer à quel point la démarche est judicieuse. 

L'accent, en France, n'a pas bonne presse. Jean Castex, le Premier ministre, l'a appris à ses dépens ces derniers mois, même si l'ancien maire de Prades, originaire du Gers, devait bien se douter que son accent, à Paris, allait susciter les commentaires. Et les moqueries. 

Certes, la France est un pays de chansonniers, qui tournent tout en dérision. Et les accents de Jean Lassalle (l'un des rares députés, pourtant, à affirmer qu'il ne voterait pas la loi, refusant de "demander la charité") ou de Jean-Claude Gaudin font le bonheur depuis longtemps des imitateurs sur les matinales des radios nationales.Il était alors inévitable qu'il en soit de même pour Jean Castex. Dès la semaine de sa nomination, début juillet, quand on lui posait la question sur BFM, il s'en amusait, et répondait "j'ai un accent, moi ?"

Mépris paternaliste

Mais le problème, c'est que ce ne sont pas seulement les humoristes qui s'autorisent à commenter l'accent du Premier ministre. Les politiques et les journalistes ne sont pas en reste. 

Ainsi Nadine Morano, sur RMC :  "J’adore l’accent de Jean Castex, j’ai l’impression d’être en vacances, je trouve ça génial", ou encore Bruno Jeudy, rédacteur en chef de Paris-Match :  Deux, parmi les centaines de commentaires qui ont fleuri sur la toile et sur les plateaux télé pendant des semaines. 

Alors bien sûr, certains pourraient rétorquer que la nomination de Jean Castex à Matignon est bien la preuve que la discrimination à l'accent n'existe pas (ou plus...). Sauf que.
D'autres sont persuadés que c'est justement pour son accent, vue la période compliquée, que Jean Castex est aujourd'hui Premier ministre. Histoire de reconquérir les couches populaires, qui ne portent pas vraiment Emmanuel Macron dans leur cœur. 

Bref, on n'en sort pas. 

Glottophobie

Mais il n'y a pas que dans la politique, que le mépris un peu paternaliste des accents régionaux sévit. La France est une championne dans le genre. Au point que l'on a donné un nom au phénomène.
La glottophobie. 

Le terme a été inventé par Philippe Blanchet, sociolinguiste et professeur à l'université de Rennes. Il désigne la discrimination basée sur les langues, et sur les accents régionaux. Même dans le domaine, la France est jacobine. Pour réussir, il vaut mieux avoir l'accent parisien. Mais pas l'accent du titi parisien, lui aussi gommé à toute force. 

Non, il vaut mieux avoir l'accent que ceux qui sont persuadés de ne pas en avoir appellent l'accent "neutre".

Dans les médias nationaux, si vous avez un accent, il y a de fortes chances que vous vous retrouviez à faire le bulletin météo à la radio. Seul l'accent de Jean-Michel Apathie a réussi à se frayer un chemin jusqu'aux plateaux de télévision.

Mais auparavant, il a dû subir des surnoms tels que "l'éditorialiste cassoulet", comme il le racontait à l'Express en 2018
"La machine audiovisuelle demeure extraordinairement normative et fonctionne avec les mêmes a priori que ceux qui ont longtemps fermé les portes de la télévision aux Noirs et aux beurs."
 
Jean-Michel Apathie, ici sur le plateau du Grand Journal sur Canal +, a signé un livre J'ai un accent et alors ? en mai 2020 chez Michel Lafon.
Jean-Michel Apathie, ici sur le plateau du Grand Journal sur Canal +, a signé un livre J'ai un accent et alors ? en mai 2020 chez Michel Lafon. © JACQUES DEMARTHON / AFP
Au mieux, donc, si vous voulez être journaliste à Paris et avez un accent, vous serez sur le terrain. Mais même là il vaut mieux que vous appreniez à masquer votre origine lorsque vous tenez un micro.

C'est du moins ce que nous raconte Hervé, jeune journaliste balanin qui a fait une école de journaliste : "Dans la cabine de mixage, vous ne devez de toute façon plus parler comme dans la vie. Il faut un ton particulier, une scansion particulière. Ca, vous l'apprenez en imitant les autres, ceux qui passent déjà à l'antenne. Perdre son accent, c'est plus difficile".

Celui qui, désormais, travaille dans la communication dans les Bouches-du-Rhône, se rappelle :
"Un prof m'a dit : "Personne ne te prendra, si tu continues comme ça. Les rédacteurs en chef vont avoir peur que le public ne comprenne pas ce que tu dis...

Et puis ce n'est pas vraiment le seul risque encouru lorsque l'on a un accent. Cette journaliste qui interviewait Jean-Luc Mélenchon en 2018 ne nous démentira pas :

En politique, dans les médias... Et partout ailleurs.

Il n'y a pas que quand on doit prendre la parole en public que les discriminations règnent. C'est au quotidien, pour le plus grand nombre des Françaises et des Français.

Marie est Corse, et travaille dans l'édition, à Paris. Selon elle, son accent ne l'a jamais empêché de progresser professionnellement. Le problème, c'est qu'elle a souvent l'impression d'être réduite à ça.  

"D'abord, on dit très souvent "la Corse". "Il faudrait demander à la Corse". Ou "Qu'est-ce qu'elle en pense la Corse ?" Tout ça en face de moi. C'est agréable qu'on s'adresse à toi en utilisant la troisième personne. Ca te donne pas l'impression d'être un stéréotype... Le pire c'est que pour eux, c'est affectueux !"

Dans un toute autre genre, Michel Serres, philosophe et historien des sciences, raconte souvent que son accent de la région d'Agen lui a coûté un concours d'enseignement. Le président du jury estimait qu'avec un tel accent, il ne pouvait pas travailler sur l'ensemble du territoire. 

Un sondage Ifop publié en janvier 2020 en dit long sur la situation.

On y apprenait que 33 millions de personnes estiment parler avec un accent, que le quart d'entre eux estime être régulièrement l’objet de moqueries dans leur quotidien, et que 11 millions de Français affirment avoir été victimes de discriminations lors d'un concours, d'un examen ou d'un entretien d'embauche, à cause de leur accent...

De quoi prouver la pertinence du projet de loi adopté aujourd'hui à Paris par les députés. Qui sont sensés être les représentants de la Nation. Dans toute sa diversité. 

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