Allemagne : un revenu universel de 1.200 euros mensuel expérimenté pendant trois ans par des citoyens tirés au sort

Une association allemande teste le revenu minimum universel et inconditionnel. Près de trois millions de volontaires ont postulé pour toucher 1.200 euros par mois, sans conditions, pendant trois ans. Le tirage au sort en a retenu 122. Pourquoi cette expérience et comment est-elle perçue?

Une expérimentation économique et sociale unique est menée en Allemagne depuis la fin de l’année 2020. Une centaine d'Allemands (122 précisément) perçoivent chaque mois un revenu de 1.200 euros et cela sans conditions de ressources pendant trois ans. Objectif : voir comment et en quoi la vie des bénéficiaires change. Les conclusions de l’expérience seront remises au gouvernement allemand en 2024.

"Dans la société allemande, la question d’un revenu de base existe depuis longtemps, mais les réflexions sont surtout orientées sur les modes de financement et non sur les effets qu’un tel revenu pourrait avoir sur les citoyens". explique l'initiateur du projet, Steven Strehl. Il est à l’origine de cette expérimentation qu'il pilote avec son association basée à Berlin, Meinmindesteinkommen (mon revenu minimum). Il explique pourquoi ils en sont arrivés à cette étude et comment ils ont procédé pour la mettre en place.

"Il a déjà existé des expériences de revenu minimum universel en Finlande et au Canada dans les années 70, avec un montant moins important. Et nous en avons même mené une, pilote, en Allemagne, mais ces expériences n’avaient pas été validées scientifiquement, parce qu’elles ne comptaient pas assez de participants. On s’est donc dit : "Il faut faire une étude à grande échelle en Allemagne, pour apporter des preuves scientifiques et affirmer qu’un revenu minimum universel pourrait avoir des effets positifs sur la population"

Pour financer ce projet, l’association a lancé un appel à dons en ligne. Elle collecte ainsi depuis 2019, des dons s’échelonnant entre cinq et plusieurs centaines d’euros par donateur. Selon Steven Strehl, un revenu de base assuré à chaque personne aurait un effet positif sur la vie des citoyens. "On a déjà pu constater des effets positifs, des maladies chroniques moins importantes et des niveaux de stress moins élevés."

" Nous avons mis en place cette étude à grande échelle, pour apporter les preuves scientifiques qu’un revenu de base aurait un effet positif pour les individus et la société. "

Steven Strehl, initiateur du projet de revenu minimum universel pour tous.

 

Les candidats au revenu minimum universel étaient nombreux. Plus de 2 millions et demi de citoyens étaient intéressés. C'est un tirage au sort qui a décidé des 122 retenus. Parmi les heureux bénéficiaires, Elisabeth, une jeune femme du Bade-Würtemberg, land voisin de l'Alsace. "J'ai l'impression d'avoir gagné au loto." dit-elle sans hésiter. Depuis juillet 2021, elle touche ainsi chaque mois 1.200 euros, sans condition (pour elle, c'est en plus de son salaire), et cela pour trois ans. Pour pouvoir participer au tirage au sort, il suffisait d'être majeur, Allemand, de résider dans le pays, d'accepter de remplir un questionnaire et de donner plusieurs fois durant l'expérience quelques cheveux, pour analyse de l'état de stress et accepter trois entretiens avec un sociologue. 

"J'ai remarqué que je dors mieux, je fais des nuits complètes et beaucoup plus calmes" explique-t-elle justement, dans leur entretien en visio. Antonio Brettschneider est professeur à la Technische Hochschule de Cologne, la plus grande université de sciences appliquées d'Allemagne et sociologue attitré du projet de revenu minimum universel. Chaque participant a trois entretiens durant l'expérimentation, un au début, un en milieu de parcours et un en fin de parcours.

"Le but de la recherche est de prouver scientifiquement comment un revenu minimum universel pourrait impacter la vie des gens, dans différents domaines, comme le travail, leur façon de consommer, de se nourrir, le bien-être, le stress et les possibilités d’épanouissement personnel." développe le sociologue. "Un revenu minimum garanti, apporte un sentiment de sécurité, il permet au bénéficiaire d'avoir un matelas financier de sécurité." C'est peut-être ce sentiment qui a déjà amélioré la qualité du sommeil d'Elisabeth.

Qu'est-ce qui a encore changé pour Elisabeth? "J'ai toujours été économe" explique la jeune femme, "mais là, j'ai pu m'acheter un vélo dont je rêvais depuis plus d'un an, et j'ai aussi pu faire un don à une association d'aide aux femmes. Ce geste me tenait très à cœur et, grâce à la somme d'argent que je reçois chaque mois, j'ai pu faire un geste conséquent.

Elle commence aussi à rêver à un voyage en Asie et à la possibilité de reprendre des études. "Tout cela est envisageable grâce au revenu minimum que je reçois." Mais la jeune femme est consciente que l'expérience est limitée dans le temps. "Je sais que cela va s'arrêter dans trois ans, alors j'économise la plus grande partie de ce que je perçois.

Chacun des bénéficiaires vivra cette expérience exceptionnelle à sa façon. Certains dépenseront peut-être leur argent rapidement et sans trop compter, d'autres cesseront peut-être de travailler, durant cette expérience. Les observations de l'association qui suit l'expérimentation, les réponses aux questionnaires et les entretiens avec le sociologue apporteront des réponses aux nombreuses questions qui se posent. "Contrairement à ce qu'on pourrait penser, les participants n'abandonnent pas leur métier du jour au lendemain. Ils ne cessent pas de travailler, mais cet argent permet à certains de revoir leur choix et, parfois de se réorienter." explique le sociologue.

Résultats de cette étude en 2024

"C’est une chance exceptionnelle pour l’épanouissement personnel." conclut Elisabeth, "Ceux qui ont cette aide sont ravis et ce serait pareil pour tous les bénéficiaires." Les résultats de l'expérimentation seront remis au gouvernement en place en 2024. L'étude devra aussi permettre de comprendre s'il faut un revenu minimum fixe, comme les 1.200 euros accordés dans ce projet, ou si un seuil de revenu minimum suffirait, pour simplement permettre à tous les Allemands de ne jamais descendre en dessous d'un certain revenu.

Reste à savoir, si en cas de conclusions probantes, les hommes et femmes politiques décideront de généraliser un revenu minimum universel, à tous les citoyens allemands. Il faudra alors financer cette mesure et prendre les décisions politiques correspondantes. Pour l'heure, c'est une expérience financée par des dons de particuliers, entreprises et sponsors divers. Mi-octobre 2021, les donations atteignaient presque 1 million d’euros grâce à des versements mensuels d’environ 200.000 personnes.

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