Apiculture : le vol de ruches en Alsace, une réalité encore taboue ?

Apiculteur / photo d'illustration / © Christian Watier/MaxPPP
Apiculteur / photo d'illustration / © Christian Watier/MaxPPP

Le vol de ruches existe depuis longtemps, en Alsace et ailleurs, mais il augmente d'années en années. Le phénomène inquiète les apiculteurs et ne cesse de prendre de l'ampleur. Pourtant, ils sont peu à accepter d'en parler. 

Par Florence Grandon

Les voleurs sont rarement des novices. Pour voler du miel, l'extraire de la ruche sans se faire piquer ou même prendre une ruche complète, il faut être apiculteur. C'est le constat que livre Alexis Ballis, conseiller spécialisé apicole à la chambre d'agriculture d'Alsace. C'est ce qui explique que la filière apicole rechigne à trop parler de ce phénomène. D'une part, beaucoup d'apiculteurs tiennent à garder l'emplacement de leurs ruches à l'abri des regards, justement pour éviter les vols. D'autre part parce que dénoncer une mauvaise conduite de certains apiculteurs pourrait rejaillir sur toute la profession. D'où cette réticence à porter plainte aussi. "Il y a déjà eu des condamnations en Alsace, mais très peu de médiatisation autour de ces affaires", explique Alexis Ballis, "certains apiculteurs ne parlent pas du nombre de ruches qui leur ont été volées, de peur d'attirer les voleurs".

Pourquoi voler des ruches ?

Déjà parce que le prix du miel ne cesse d'augmenter. "Il est actuellement à 16 ou 17 euros le kg en moyenne, explique Damien Colin. Cet apiculteur de Châtenois dans le Bas-Rhin s'est fait voler trois ruches fin avril. Il possède 800 ruches, mais c'est malgré tout une perte importante : "une ruche volée, c'est au minimum 800 euros dans la nature, entre le prix d'achat d'une ruche, l'essaim d'abeilles, les traitements et bien sûr les deux années de production à venir". Mais il n'a pas porté plainte."J'aurais dû, mais je n'ai pas eu le temps. C'est la pleine saison en ce moment. [...] et c'est sûrement un apiculteur du coin, qui a perdu ses ruches. Il sait que je suis professionnel et qu'il me vole une bonne ruche". "Ce phénomène va s'amplifier", prédit Damien Colin. Et pour lui, le vol est lié surtout au surcoût lié au matériel, et aux pertes de ruches qui touchent de nombreux apiculteurs chaque année.

Le surcoût s'explique par les frais qui augmentent d'année en année. "Il faut maintenant des ruches professionnelles pour arriver à produire vraiment du miel, explique Damien Colin. Il faut nourrir les ruches de plus en plus, changer les cadres souvent, ainsi que les essaims, il faut aussi les traiter contre le varroa, un acarien qui pompe le sang des abeilles, les affaiblit et apporte quantité de virus dans la ruche. Sans compter les manipulations de ruches, et les trajets fréquents, avec le diesel qui augmente."

La perte de ruches, c'est l'autre plaie des apiculteurs. Les vols interviennent principalement au printemps, la saison de récolte pour les apiculteurs. C'est à ce moment-là que les apiculteurs constatent une baisse de production d'une ruche, voire un très mauvais rendement d'un rucher. Les causes sont souvent multiples : le climat, la négligence du traitement anti-varroa ou un traitement inefficace, les virus (souvent apportés dans la ruche par le varroa) qui déciment un essaim (10 nouveaux virus sont détectés tous les ans), et les pesticides (néonicotinoïdes, traitement anti-fongiques...). Damien Colin a perdu 32 ruches une année, après le traitement anti-fongique d'un champ de blé qui cotoyait ses ruches : "les butineuses ne rentraient plus". Alors certains n'hésitent pas, pour remplir le même nombre de pots de miel chaque année, à voler des confrères. "Un non-respect du travail des autres apiculteurs et un aveu d'incapacité à élever ses propres abeilles", pour Alexis Ballis.

Quelles solutions ?

Il existe bien des mesures pour éviter le vol : barricader le rucher; par exemple. C'est-à-dire mettre des barrières autour des ruches pour décourager les voleurs. Ou installer des caméras à proximité, ou des pièges photographiques équipés de flash infrarouge. Une autre technique consiste à cacher des puces dans quelques ruches pour être averti rapidement de leur déplacement. Le système permet de suivre les voleurs... mais il n'est pas considéré comme une preuve par la justice en cas de plainte. Et en option, l'apiculteur peut même suivre sur son ordinateur le poids de ses ruches. Si en une nuit, sa ruche perd tout son miel, c'est qu'il y a eu vol. Mais ces mesures sont surtout très coûteuses. Dans un contexte de pertes de rendement importantes pour les producteurs de miel, ils sont peu à s'équiper de ce genre d'outils technologiques.

"Je voulais mettre des caméras, mais c'est 120 euros par caméra, alors j'ai laissé tomber pour l'instant", explique un autre apiculteur. Les coûts augmentent de tout côté, ce n'est pas toujours possible d'investir dans la sécurité en plus.

Un rucher en ville, protégé par des barrières pour éviter le vol / © Jean-Marc Quinet/MaxPPP
Un rucher en ville, protégé par des barrières pour éviter le vol / © Jean-Marc Quinet/MaxPPP

Difficile dans ces conditions donc d'avoir des chiffres sur le nombre de vols de ruches en France. 


Un sujet récurrent en Allemagne

En Allemagne, le sujet est largement relayé par les médias. "Avec le printemps, revoilà les voleurs d'abeilles", titrait la SWR, le 6 mai 2018. Très régulièrement, des cas de vol de miel ou de rûches sont rapportés. Là aussi, très souvent, ce sont des apiculteurs qui volent des apiculteurs. Les exemples sont nombreux :


Un site internet répertorie les vols

Devant la récurrence de vols, mais aussi des rumeurs, parfois amplifiées ou modifiées, Pierre Grand, mari d'apicultrice vivant dans le Tarn a décidé de créer un site pour répertorier les vols de ruches. Les apiculteurs victimes de vol peuvent y renseigner la commune et la nature du larcin (vol de ruches, de miel ou de matériel, certains apiculteurs donnent aussi le signe distinctif de leurs ruches, leurs numéros, la couleur... dans l'espoir que les voleurs puissent être repéré par d'autres). L'intérêt pour lui ce serait aussi de voir si certains secteurs sont plus touchés que d'autres. Dans l'Aude, pendant trois ans, les apiculteurs avaient constaté des vols récurrents et toujours dans les mêmes communes. Finalement, il s'agissait d'un seul et même apiculteur, qui volait ses collègues régulièrement. 

"Pourquoi ne pas en parler après tout ? Parce que quand il subit un vol, l'apiculteur se retrouve tout seul. Parfois après il y a une audience [si le voleur est identifié, ndlr], et c'est difficile", explique Pierre Grand. Mais cette année, il a failli supprimer son site. "Certaines régions ne particpent pas du tout, du coup, c'est difficile de se faire une idée de l'ampleur des vols". C'est le cas du Grand Est, qui ressemble à un Eldorado pour apiculteurs : zéro vols recensés. "On dirait que dans le Nord de la France et dans l'Est, il n'y a pas d'abeilles", s'énerve Pierre Grand. Pourtant, l'apiculteur alsaacien Damien Colin n'est pas opposé à cette initiative, au contraire : "il faut qu'il y ait de la publicité autour de ces vols, pour faire peur aux voleurs". 
Carte des vols de ruches en France depuis 2013, d'après le site collaboratif Volderuches.fr / les apiculteurs du Grand Est ne s'y intéressent pas encore. / © www.volderuches.fr
Carte des vols de ruches en France depuis 2013, d'après le site collaboratif Volderuches.fr / les apiculteurs du Grand Est ne s'y intéressent pas encore. / © www.volderuches.fr

 

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