Témoignages. Présidentielle, pourquoi certains retraités doivent-ils continuer à travailler après leur départ à la retraite?

Publié le Mis à jour le
Écrit par Alexandra Bucur .

Ma France 2022. A deux mois de l'élection présidentielle, un thème revient au coeur des débats. La revalorisation des pensions de retraite. Aujourd'hui en France, trois retraités sur dix perçoivent une retraite inférieure à 1.000€. Certains se voient dans l'obligation de poursuivre une activité professionnelle. Nous avons rencontré des retraités bas-rhinois qui continuent de mouiller la chemise. Voici leur témoignage.

Sur les 291.000 retraités que compte l’Alsace, 3% d'entre eux cumulent emploi et retraite (chiffres Carsat Alsace Moselle 2020). Si cette vie de “retraité-travailleur” suscite l’admiration, la compassion aussi, pour les principaux intéressés, ce n’est pas une situation dont ils sont fiers, bien au contraire. Ils n'ont pas souhaité divulguer leur nom, ont insisté pour qu'on ne puisse pas les reconnaitre. 

Rencontre avec Yvonne, Jean et Cathy, des retraités qui se lèvent tôt le matin, font le tour des agences intérim, passent leur badge à la pointeuse. Nous sommes bien loin du fantasme collectif : du retraité en vacances toute l’année. 

C’est à proximité d'une aire de jeu à Sélestat (Bas-Rhin) que je retrouve Yvonne*. Doudoune noire, baskets, Yvonne ne fait pas son âge. Elle ne fait pas 72 ans. Derrière ce masque noir, une voix douce et rassurante. Elle se présente avec son petit hôte de la semaine. Un caniche blanc dénommé Milka. 

"J’aime beaucoup les animaux" me dit-elle d’emblée. " Quand je sors avec eux, je n’ai pas vraiment l’impression de travailler." La maîtresse de Milka est hospitalisée, elle a confié son animal à Yvonne pour la semaine. 50€ pour promener la chienne, trois fois par jour, la nourrir, la câliner. La septuagénaire est à la retraite depuis cinq ans. Ses revenus s’élèvent à 1056€ par mois, pension et retraite complémentaire comprise.

Ma pension ne suffit même pas pour survivre. Mais je ne me plains pas. Je sais qu’il y a pire

Yvonne, 72 ans

"Avec un loyer de 480€, il me reste donc 576€ par mois pour payer l’électricité, le gaz, mon assurance auto, ma mutuelle santé, mon abonnement téléphone et internet, mes courses". Alors pour arrondir ses fins de mois, pour pouvoir gâter sa petite fille de cinq mois, Yvonne accueille des chiens quand les maîtres sont absents. “Je fais aussi du ménage, deux fois par semaine chez un couple de personnes âgées”. 

Un complément de revenus qui avoisine les 150 euros mensuels, non déclarés. “En toute franchise pour 150€ par mois, je risque de perdre mon aide au logement de 30 euros, et voir la CSG (contribution sociale généralisée) augmenter. Je ne gagnerai rien à déclarer ces revenus supplémentaires. Je perdrai même de l’argent”

Ce n’était pas vraiment ce qu’elle avait imaginée, il y a 30 ans, lorsqu'elle était active professionnellement. Comme beaucoup, elle pensait couler une retraite paisible. Mais la vie en a décidé autrement. Quinze années employée par son ex-mari sans être déclarée. Un divorce à 45 ans. Une carrière fragmentée. Résultat : Yvonne perçoit  "une pension qui ne suffit pas pour survivre. Mais je ne me plains pas. Je sais qu’il y a pire. Et moi je n’ai pas fait d’études, je n’ai pas eu de bon salaire pour prétendre à une retraite plus élevée” explique-t-elle, résignée. Comme si, sa retraite, elle l'avait en quelque sorte méritée.

La situation d’Yvonne n’est pas unique. La retraite moyenne en France s’élève à 1.350€ net. Mais trois retraités sur dix en France perçoivent moins de 1.000€ de pension. A la CFDT retraités du Bas-Rhin, Bernard Blanche, le secrétaire général, ne décolère pas. “C’est inacceptable. Après une vie de labeur, de très dur labeur, certains se retrouvent avec une pension inférieure au SMIC. Aucun salarié qui a travaillé toute sa vie ne devrait se retrouver dans cette situation. Certains gagnent quelques euros de plus que le minimum vieillesse” qui est de 916€ par mois au premier janvier 2022. 

Le syndicaliste qui a travaillé 40 ans à la brasserie Kronenbourg à Obernai s’interroge. Quel est finalement le message? “Cela veut dire que l’on ait travaillé ou non, nous aurons la même retraite. Les salariés qui ont cotisé toute leur vie, devraient avoir au minimum un Smic net pour vivre. Et encore, ce n’est pas suffisant à l’heure actuelle”

Sur les 800 adhérents du syndicat dans le Bas-Rhin, un quart perçoit une retraite inférieure à 1.000€, laissant au secrétaire général un goût amer. “Nous sommes les pestiférés de la société. Aucun politique, peu importe lequel, ne parle de nous.  Alors que si la société d’aujourd’hui est ce qu’elle est, c’est bien grâce aux retraités d’aujourd’hui qui ont travaillé dans le passé." Sentiment partagé par bon nombre de retraités.

Dans une quartier populaire de Strasbourg, il est 10h00, quand je retrouve Jean dans son petit deux pièces en HLM. Il boit un dernier café avant de prendre la route. Dans une heure, il démarre sa mission intérim dans un hypermarché de l’agglomération strasbourgeoise. Il y avait travaillé quelques heures pendant la période de Noël. Une expérience positive puisque le responsable du rayon boulangerie, a demandé qu’il revienne. Le rythme y est soutenu : des centaines de baguettes et pains spéciaux à façonner, mettre en cuisson. " J’ai l’habitude. J’ai toujours travaillé dans les boulangeries industrielles. Ça ne me fait pas peur".

Jean est retraité depuis septembre 2020. Il venait de fêter ses 60 ans. Une carrière longue, démarrée à l'âge de 14 ans en tant qu'apprenti boulanger. 168 trimestres validés plus tard. Une pension de 994€. "Avec la complémentaire, je tourne à 1350€".

Je continue le travail, parce que je veux mettre du beurre dans les épinards.

Jean, 61 ans

Une pension qu'il juge correcte. Mais avec son épouse qui perçoit très peu de retraite, 600€ tout juste, ils aimeraient pouvoir profiter aussi  "des dernières années qu'il nous reste". Ces quelques heures par semaine, lui rapportent environ 600 euros par mois. Pas plus, sinon sa pension en sera amputée.

"Je continue le travail, parce que je veux mettre du beurre dans les épinards. Avec mes missions intérim, je retrouve mon revenu d’avant 1800€. Je compte tenir ainsi tant que la santé me le permettra".

Une demi-heure avant sa prise de service, Jean est déjà devant son lieu de travail.  "Je n’aime pas être stressé par le temps. Je suis toujours en avance. Pour prendre le temps de m’habiller. Prendre un café et discuter un peu ». Une ponctualité et une fiabilité qu'applaudissent les responsables d'agences intérim par lesquelles il est passé.

Ce que nous apprécions, c'est leur connaissance et leur expérience du monde du travail, des codes de l'entreprise."

Tania Geny, dirigeante de Geny Intérim

Comme Jean, les retraités qui frappent aux portes de l'intérim, sont une denrée rare mais très appréciée.  "Nous avons peu de retraités dans nos effectifs d'intérimaires, cela dépend des secteurs entre 5 et 20%" explique Tania Geny, dirigeante du réseau Geny Intérim qui compte une dizaine d'agences en Alsace. Et de poursuivre "ils sont très fiables. Ils terminent toujours une mission qu'ils ont accepté. Ce que nous apprécions également, c'est leur connaissance et leur expérience du monde du travail, des codes de l'entreprise."

Des intérimaires qui se voient proposer pour la grande majorité des missions de chauffeurs livreurs, d'employés de grandes surfaces, d'agents d'entretien. Des métiers qui ne nécessitent pas de qualification particulière, mais des secteurs en demande de main d'œuvre constante.

D'un pas pressé Jean entre dans l'hypermarché, il est sur le point de partir pour sept heures de boulot, c'est sa troisième mission cette semaine. Visiblement, à 61 ans, il ne s'estime pas encore fatigué. Le sexagénaire qui aime sillonner l’Alsace chaque weekend, enchaîne les mission intérim pour maintenir son niveau de vie d'avant. "Depuis que nous sommes à la retraite, il y a un peu moins d’un an, nous faisons attention. Les repas aux restaurants, les achats compulsifs. C’est terminé. Nous sommes beaucoup plus raisonnables"

Lui, non plus, ne s'imaginait pas travailler après la retraite. "Mais mine de rien, ça maintient en forme ", plaisante-t-il avant de me saluer pour prendre son poste.

La forme, Cathy la travaille aussi et un peu malgré elle. Professeure de Qi Gong et d'activité physique dans le cadre du dispositif Sport-santé sur ordonnance dans l'Eurométropole, elle donne 2 à 3 heures de cours de sport tous les jours de la semaine. Elle me reçoit dans son salon coquet et simple à la fois. Où Bouddha (en nombre) et toiles de peinture tapissent les murs. Cathy peint. Une passion depuis toujours. Dans son atelier, sa dernière œuvre, des mois qu'elle est dessus.

Car Cathy n’a pas une minute à elle.  "Dans une heure, je dois sauter dans ma voiture, direction Ostwald. Je n'ai pas beaucoup de temps". Ce soir, elle anime un cours de sport. Ses élèves : des adultes atteints de diabète, d'obésité.

Cathy a 68 ans. Cette ancienne aide-soignante et auxiliaire de puériculture, a officiellement pris sa retraite il y a 9 ans après une carrière complète. Et pourtant, sa pension s'élève à 900€ mensuel. "Avec la complémentaire, j'atteint péniblement les 1400€ mais quand on vit seule et qu’il faut rembourser un crédit immobilier, un crédit voiture, cela ne suffit pas".

Il faut que je tienne jusqu'à 70 ans au moins, jusqu'à la fin de mon crédit immobilier

Cathy, 68 ans

Alors, pour souffler financièrement et rester zen, elle s'est formée au QI Gong, aux cours de sports. "Bien sur que cela me fait plaisir et du bien. Mais à choisir, j’aurai aimé pouvoir me consacrer entièrement aux autres activités que j’affectionne. La peinture, la médecine chinoise, être simple pratiquante de Qi Gong et non professeure."

Avec ses différentes interventions, Cathy augmente ses revenus de 300€ par mois. Mais pour combien de temps. "Il faut que je tienne jusqu'à la fin de mon crédit immobilier. Soit deux ans et demi. Je pourrais lever le pied à ce moment-là. A 70 ans". 

Cathy, Jean et Yvonne iront voter en mars 2022 pour l'élection présidentielle. " Je n'ai jamais loupé un seul scrutin", précise Yvonne. "Mais je n'y crois plus, personne ne s'intéresse aux retraités," déplore Jean.

S'ils se sentent les oubliés de la campagne présidentielle, les plus de 65 ans représentant un quart des électeurs français. Un poids électoral non négligeable qui profite généralement au centre et à la droite. En 2017, les plus de 70 ans ont voté à 45% pour François Fillon au premier tour de l'élection présidentielle. Et à 80% pour Emmanuel Macron au second tour.

Pour autant, "les promesses, on en a eu. A chaque échéance, on nous promet monts et merveilles, mais au quotidien, rien ne bouge" conclut Cathy. 

Tous les jours, recevez l’actualité de votre région par newsletter.
France Télévisions utilise votre adresse e-mail pour vous envoyer des newsletters. Vous pouvez vous désabonner à tout moment via le lien en bas des e-mails. Notre politique de confidentialité