VIDEO. L'eau des fontaines coule à flot grâce à des bénévoles qui recherchent les sources en forêt

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Sujet Rund um en alsacien sous-titré ©France Télévisions

L'eau devient une ressource rare et précieuse. Mais par méconnaissance, beaucoup de sources sont mal exploitées, voire gaspillées. A Offwiller (Bas-Rhin), un groupe de bénévoles s'investit depuis quatre ans pour que les fontaines du village puissent à nouveau être utiles aux habitants. Qui apprécient.

Voici à peine un siècle, le village d'Offwiller (Bas-Rhin) comptait une bonne vingtaine de fontaines. Aujourd'hui, il n'en reste que deux, ainsi qu'un lavoir couvert, et un ensemble de trois abreuvoirs, dans la forêt. Depuis des décennies, ces derniers étaient à sec, et dans le village, l'eau des fontaines coulait avec parcimonie.

Mais la ténacité d'une demi-douzaine de bénévoles, dont certains sont des professionnels de l'assainissement, a permis de retrouver et de mieux canaliser des sources trop longtemps négligées, et parfois oubliées. 

Après quatre années de travaux de fouilles, de réparations, de nettoyage et de reconstructions, cette eau gratuite qui descend de la montagne coule à nouveau généreusement dans les fontaines du village. Et les Offwillerois ne se privent pas pour venir se servir. 

Des fontaines utilisées quotidiennement

Place de la Mairie, à côté de l'église, une jolie fontaine de grès glougloute allègrement. Elle est redevenue un lieu de rencontre au cœur du village. Du matin au soir, des habitants y défilent pour remplir leurs arrosoirs. Des voitures s'arrêtent, les coffres pleins de jerricanes. Des gamins viennent s'y éclabousser, et des chiens y font trempette.

"J'habite tout près, mais j'évite de faire trop d'aller-retour avec des seaux" explique un homme qui pousse un gros tonneau de plastique, solidement arrimé sur un diable. "Pour arroser les plantes autour de ma maison, c'est bien pratique." A l'autre grande fontaine, celle du bas du village, certains agriculteurs "viennent même avec une citerne, pour avoir des réserves pour abreuver leurs moutons."

Selon Bernard Jund, président du Club Vosgien local, et féru d'histoire, les gens d'Offwiller "ont toujours cherché de l'eau aux fontaines (...) Vers 1800, il y avait même un 'Brunnemeischter' ("responsable des fontaines") chargé de la surveillance. Il s'occupait aussi du nettoyage, et déclarait les abus, car l'usage était réglementé. On pouvait laver le linge, mais nettoyer les chaussures était interdit, pour éviter de polluer l'eau."

"Aussi loin que je me souvienne, les fontaines ont toujours coulé. Mais plus ou moins bien. Il y avait parfois des problèmes" se rappelle Albert Caspar, l'ancien maire. "Heureusement, maintenant, on a nos gars, spécialistes de l'eau, qui ont réussi ce qu'elles coulent à nouveau correctement."

Des bénévoles investis pour l'eau  

En effet, l'abondance retrouvée de cette eau gratuite pour tous est due aux 520 heures d'investissement d'une demi-douzaine de bénévoles. Depuis 2019, ils ont œuvré en amont. C'est-à-dire en haut, dans la forêt qui surplombe le village.

Ils sont principalement membres d'une même famille, oncle, neveu, deux frères… Parmi eux, plusieurs professionnels de l'assainissement et des canalisations. Qui ont eu envie, durant leurs heures de loisir, de comprendre le circuit de l'eau des sources de leur propre commune. Et au fil de leurs recherches, ils sont allés de découverte en découverte.

"Au départ, on ne savait pas grand-chose" raconte Claude Jund, cheville ouvrière de la petite bande. "Pour commencer, on avait retrouvé ce 'schàcht' ('regard' ou 'petit puits')", un trou d'eau partiellement muré, à un bon kilomètre au-dessus du village, "rempli de saletés et de branchages. On a commencé par le nettoyer, le vider jusqu'au fond. On a aussi bétonné l'un des murs qui était cassé. Et on a vu qu'il se remplissait à nouveau partiellement d'eau claire."

Puis ils ont découvert, quelques dizaines de mètres en contrebas, "une véritable souille" selon les termes de Denis Jund, neveu de Claude. Une zone boueuse où "tout était piétiné et retourné." Or, qui dit boue appréciée des sangliers, dit eau qui s'écoule dans la terre.

"On a donc creusé, et découvert que les tuyaux qui venaient de notre puits étaient cassés" précise Claude Jund. Des tuyaux du 20e siècle, en grès émaillé de Betschdorf. "Alors on a remplacé cette canalisation sur plusieurs mètres, et l'eau s'est mise à couler plus correctement jusqu'au puits suivant. Et ainsi de suite."

Un véritable jeu de piste. Ou plutôt un puzzle, dont ils retrouvaient au fur et à mesure les pièces perdues, qui finissaient par s'emboîter à la perfection. "Chaque année, on arrivait à une étape supplémentaire. On a fait ça pendant quatre ans, et à chaque phase, on découvrait autre chose à réparer, à rénover" résume Claude Jund.

Pour retrouver la source qui, selon toute logique, devait se trouver en amont du premier "schàcht", ils ont fait faire un passage par caméra. "Donc on a pu situer la source, et déterminer jusqu'à quelle hauteur l'eau devrait pouvoir s'élever dans ce premier puits" raconte Claude Jund. Ils ont fini par constater que c'est justement cette source qui alimentait la fontaine de l'Eglise. Et que leurs efforts de réparation et de reconstruction avaient rendu à cette dernière un débit plus que satisfaisant.

Trois abreuvoir remis en eau

Rapidement, ils avaient aussi été intrigués par la présence de trois auges de grès, très abîmées et à sec, en pleine forêt, à une dizaine de mètres sous leur premier puits. Un plan de 1761, retrouvé par des amis historiens, montre "un paysage très différent par rapport à aujourd'hui" explique Bernard Jund. "A l'époque, tout ce plateau était constitué de pâturages. Il n'y avait pas de forêt, mais de l'herbe."

Lui-même a déniché dans les archives diverses mentions de "vachers" et de "bergers" entre le 18e et le 19e siècle. "On suppose donc qu'ils menaient les bêtes sur ces pâturages, et les amenaient ici pour boire" dans ces auges de grès. Le Club vosgien a appelé ce site "Schafstränke" ("abreuvoir à moutons"). "Mais on aurait tout aussi bien pu l'appeler 'Söijbrinnele' (fontaine des porcs) ou 'Kühbrinnele' (fontaine des vaches)" sourit Bernard Jund. "On n'en sait pas plus, on n'a pas trouvé de détails dans les archives."

Cependant, malgré leurs efforts de nettoyage et de consolidation, les trois auges restaient désespérément vides. Alors que, selon le principe des vases communicants, la source retrouvée bien plus en amont aurait dû permettre de les remettre en eau. Mais au printemps 2023, un passage de caméra a révélé qu'un tuyau avait été mal raccordé en contrebas.

"On s'est donc remis à creuser, une fois encore, afin de boucher ce tuyau" détaille Claude Jund. "C'était deux jours avant le 1er mai." Et le surlendemain, enfin, le miracle tant attendu a eu lieu. "Le 1er mai, on a fait une promenade jusqu'ici. Soudain, ma compagne s'est écriée : 'Il y a de l'eau dans l'abreuvoir !'" explique Claude Jund. "Je n'arrivais pas à y croire, mais nous nous sommes approchés pour vérifier. Et effectivement, vers 15h30, l'eau avait commencé à couler. Un petit miracle… que j'ai inventé, disons."

Depuis, les auges, qu'ils ont également rafistolées pour garantir leur étanchéité, sont toujours pleines. Même si le débit reste faible. "Ça coule peu, mais ça coule. Environ 10 litres par minute. Et l'eau est claire, on peut la boire."

Fiers de cette victoire, les membres de l'équipe s'efforcent désormais d'enjoliver les alentours, en posant des dalles de grès pour inciter les promeneurs à s'y arrêter. "On va aussi ajouter un banc pour qu'ils puissent s'asseoir et pique-niquer" détaille Adolphe Jund, spécialiste en aménagement paysager. "Il reste un peu de travail. On pense l'inaugurer officiellement l'an prochain."

D'autres projets dans le village

La petite équipe ne compte pas s'arrêter en si bon chemin. Par la suite, elle projette de mieux canaliser une autre source, qui "sort du sol" en plein milieu du village. Protégée par un abri couvert maçonné, "elle coule d'un côté vers le bas jusqu'au lavoir", un ensemble de fontaines couvertes de la fin du 19e siècle, "et également jusqu'à la seconde fontaine en contrebas."

Mais d'après certaines observations, il y aurait beaucoup de pertes. "Beaucoup d'eau s'écoule directement dans le tout-à-l'égout" assure Claude Jund. La conclusion s'impose : "Il y a donc une fuite quelque part. La repérer et la réparer, c'est notre prochaine tâche."

"C'est une fierté pour nous tous qu'après nos travaux, l'eau coule à nouveau correctement" renchérit son neveu, Denis Jund. "Et que les gens nous remercient pour le travail déjà accompli."

"Ma motivation, c'est de retrouver la logique des gens d'autrefois" ajoute Adolphe Jund. "Les gens qui ont canalisé ces sources se sont donné plus de mal que nous. Ils n'avaient pas de machines (…) Mais ils travaillaient avec la nature, ils savaient l'exploiter. Cette logique, on l'a un peu perdue. On gaspille beaucoup d'eau parce qu'on en a encore. Mais qui sait combien de temps ça va durer ?"

Consciente que ces précieuses sources, cadeaux de la pluie et du sous-sol gréseux, redeviendront probablement plus utiles que jamais dans les années à venir, la petite poignée de bénévoles réalise également des plans et des relevés GPS de toutes ses découvertes. A l'intention des prochaines générations, "pour leur éviter de devoir tâtonner comme nous" sourit Bernard Jund. Mais leur permettre de continuer à réparer et entretenir ces canalisations ancestrales du territoire communal, et de valoriser les sources.