Attentat de Strasbourg : une cellule psychologique d'urgence, pour quoi faire ?

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Écrit par Cécile Poure
La cellule médico-psychologique place Gutenberg après les coups de feu tirés au marché de Noël au centre ville de Strasbourg le 11 décembre 2018
La cellule médico-psychologique place Gutenberg après les coups de feu tirés au marché de Noël au centre ville de Strasbourg le 11 décembre 2018 © Jean-Marc LOOS / MaxPPP

Comment continuer à vivre après avoir vécu un choc psychologique, après avoir été confronté à la mort ? Dominique Mastelli, médecin psychiatre aux hôpitaux universitaires de Strasbourg dirige la cellule d'urgence médico-psychologique mise en place mardi soir à Strasbourg. Il répond à nos questions. 

Dominique Mastelli est psychiatre et pédopsychiatre. Il est surtout responsable de la cellule d'urgence médico-psychologique du Bas-Rhin et du Grand Est au CHU de Strasbourg. C'est à ce titre qu'hier soir, mardi 11 décembre, il a accueilli, lui et ses équipes, les victimes de la fusillade de Strasbourg. Témoins de près ou de loin du drame. Tous choqués.
 

Des blessures psychiques .. aussi

Créées suite à l’attentat de la station RER B Saint-Michel à Paris en 1995, les cellules d’urgence médico-psychologique (CUMP) assurent la prise en charge immédiate des blessures "psychiques" qui peuvent survenir en cas d’attaque terroriste ou de drame accidentel. Ces derniers peuvent être pris en charge par une cellule d’urgence médico-psychologique, dont l’intervention est déclenchée par le Samu, après évaluation de la situation.

C'est ce qui s'est passé mardi soir. 500 personnes s'y sont ainsi rendues hier soir, place Gutenberg, au centre-ville de Strasbourg trouver de l'aide.

Dominique Mastelli a l'habitude de ce genre de situation. Lui qui était déjà, dans le cadre de ses missions, à Nice après les attentats, à Saint-Martin (Ouragan Irma) ou encore à Eckwersheim (déraillement du TGV). Joint par téléphone, sa voix est claire et nette. Sans émotion même. C'est le métier qui veut ça. "Sur les 500 personnes venues hier à la CUMP, 150 ont eu besoin d'un accompagnement psychologique. On essaie de détecter tout ce qui peut être évocateur d'une pathologie à long terme. Tout ce qui peut présenter un risque, qui sort des symptômes simples. On est vigilant sur des états immédiats comme la sidération, l'omnubilation, l'angoisse intense. Il faut les traiter immédiatement avant que la pathologie ne s'installe et que les symptômes ne deviennent chroniques. Elles sont alors beaucoup plus difficiles à soigner." 
 

Des symptômes classiques

"Hier, nous avons eu affaire à des symptômes disons classiques sans que ce ne soit pour autant de réels stress post traumatiques. Pour cela, il faut que ces symptômes persistent plus d'un mois et qu'ils soient invalidants. C'est donc un travail sur la durée. La plupart n'ont nécessité dans l'immédiat qu'une simple écoute, une simple information. Pour un certain nombre, une deuxième consultation en réévaluation a été décidée, notamment pour des enfants. Il y a eu deux hospitalisations."

La mort, c'est la seule chose avec laquelle on ne vit pas.

"La mort c'est la seule chose avec laquelle on ne vit pas. Dont on n'a, avant que ça ne vous arrive, aucune représentation. Nous n'avons, pour la plupart d'entre nous, aucune expérience de la mort. Aussi quand elle advient, quand on se sent en danger de mort, les réactions immédiates sont  le stress, l'angoisse.C'est ce que Sophie ressent aujourd'hui, elle qui a croisé le chemin du tueur (lire encadré ci-dessous).


"Le plus probable reste que tous ces gens aillent mieux demain "

"Le plus probable reste que tous ces gens aillent mieux demain. On est plein de ressources et heureusement. Des mécanismes de défense qui font qu'on surmonte naturellement cet impact. Qu'on l'atténue au fil du temps. Il y a bien évidemment des personnes plus vulnérables que d'autres, celles qui ont déjà été confrontées à ce genre de traumatisme notamment. C'est là qu'il faut intervenir. "

Le jour du drame on a beaucoup moins d'hospitalisations que le lendemain

Mais attention, le choc traumatique peut intervenir après-coup. Et c'est même ce qui arrive dans la majorité des cas. "Tant qu'on est en danger, on se protège. C'est un mécanisme naturel. Du coup, le jour-même du drame, on a beaucoup moins d'hospitalisations que le lendemain. La nuit est passée, on est plus dans l'action mais dans la réflexion. Les défenses psychiques tombent quand on se sent en sécurité. Et c'est là que ça peut devenir problématique."

C'est pourquoi, dès 8h30 ce matin, a été ouvert place Dauphine à Strasbourg , à la cité de la musique et de la danse, un centre d'accueil des familles.Un centre où l'on peut trouver l'ensemble des services de l'Etat, des informations juridiques et bien évidemment des consultations médico-psychologiques. Ce dispositif  "durera le temps qu'il faudra. Plusieurs jours probablement".  N'hésitez pas à vous y rendre. Pour toute autre information, la cellule d’information de la préfecture du Bas-Rhin reste joignable au 0811 00 06 67.
Sophie, rescapée de la fusillade: "Je dois parler à un psychologue, sinon je tiendrai pas le coup. J'ai pas le choix"
Sophie,  25 ans, fait partie de ces victimes "psychologiques" de la fusillade d'hier soir. Jointe par téléphone, elle a bien voulu témoigner de sa souffrance. Malgré l'émotion qui lui enserre la voix et les mauvais souvenirs qui refluent.

Mardi soir, Sophie se rend au centre-ville de Strasbourg avec une amie en quête d'un bon resto.  "Aux abords de la Grand Rue, on a entendu des coups de feu. Mon amie m'a dit en plaisantant que ça devait être quelqu'un qui tirait dans la foule. C'est là qu'on a vu les gens courir. Ils nous disaient de ne pas marcher par là. Au début, je me suis dit que c'était rien, que la police allait intervenir. Là, j'ai vu un homme qui marchait vite mais calmement. J'allais lui demander ce qui se passait quand je me suis aperçue qu'il dissimulait quelque chose. J'ai tout de suite su que c'était lui. L'instinct, je pense. Il m'a regardé droit dans les yeux et a passé son chemin."
Les deux amis vont trouver refuge dans un café avant de rentrer chez elles vers 21 heures. La suite vous la connaissez.

" Sur le coup, je n'ai pas voulu me rendre à la cellule d'urgence médico-psychologique. Je voulais juste être en sécurité. Je me suis dit que ça allait passer. Mais l'impact est trop fort. Je tremble de peur pendant des heures. Quand je ferme les yeux, je revis les événements en boucle. C'est très compliqué.  J'ai pas arrêté de penser à ce qui serait arrivé si je lui avais parlé. J'ai pleuré toute la nuit. j'ai rêvé de ma mort, je me suis sentie partir. Je suis certaine que c'est ce que je ressentirai quand je mourrai."

Sophie a décidé de se rendre au centre d'accueil des familles mis en place place Dauphine à Strasbourg. " J'ai peur de ne pas m'en remettre. De ne pas me remettre de cette violence, de ce timing tellement serré. J'ai pas le choix, je dois parler à quelqu'un sinon je tiendrais pas le coup.  J'attends qu'on m'aide. Qu'on enclenche une démarche de réflexion qui me permette de sortir de là." 

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