Coronavirus : pourquoi les dentistes ont le sentiment d'être les oubliés du système de soin

Entre des téléconsultations gratuites, du matériel insuffisant, un manque de masques et une indemnisation qui tarde, les dentistes se sentent oubliés du gouvernement pour rouvrir le 11 mai.

Marie Anselm et sa collègue prennent leur première garde d'urgence dentaire le 5 avril 2020
Marie Anselm et sa collègue prennent leur première garde d'urgence dentaire le 5 avril 2020 © Marie Anselme
Marie Anselme, dentiste libérale à Illkirch-Graffenstaden (Bas-Rhin), emploie une assistante. Depuis le 18 mars, elle a cessé son activité, fermé ses consultations et mis son assistante en chômage technique, à la demande de l'Ordre national des chirurgiens-dentistes du Bas-Rhin (ONCD 67), comme tous les dentistes de France. Seules les urgences dentaires sont traitées par téléconsultations ou éventuellement adressées aux quelques dentistes de garde.

Le système mis en place par l'ONCD prévoit que les dentistes libéraux restent joignables pour leurs patients. Mais 35% des Français n’auraient pas de dentistes : un numéro national, le 09 705 00 205, a été mis en place pour eux et pour tous ceux qui n’arrivent pas à joindre leur dentiste habituel. En fonction de la gravité de la pathologie, le patient est alors dirigé vers un second numéro d’appel, départemental cette fois. Dans le Bas-Rhin, cette plateforme est gérée par l’ONCD 67, des dentistes-régulateurs s’y relaient et s’il s’agit d’une urgence avérée, le patient pourra alors avoir un rendez-vous avec un dentiste de garde pour être soigné.
 

Un patient par heure

Marie Anselme a effectué deux demi-journées de garde d'urgence, dans son cabinet mais sans son assistante. Elle a été mise en binôme avec un autre dentiste. Un protocole strict a été mis en place : un patient par heure, c’est la règle. En arrivant il dépose ses affaires dans un bac, met du gel hydroalcoolique sur ses mains puis il s’habille avec une sur-blouse, une charlotte et il se désinfecte la bouche avec de la Bétadine verte. De son côté le praticien enfile une sur-blouse sur son pyjama en coton, une charlotte, des gants, des lunettes ou une visière anti-projections, et porte un masque FPP2.

"Les sur-chaussures étaient obligatoires au début, mais elles ont été supprimées du protocole", explique Djavaneh Zamanian, dentiste à Illkirch. "Après le soin, la pièce doit être désinfectée et aérée, parce que le virus, très présent dans la salive (en cas de patient contaminé au covid19), est présent aussi dans une sorte de nuage de micro-postillons dans l’air au-dessus du patient."

Ce système de gardes par demi-journées a été mis en place le 21 mars. Cinq cabinets dentaires, en alternance, sont ouverts pour soigner 20 patients par jour dans tout le Bas-Rhin. "Nous ne pouvions pas envisager de recevoir plus de patients au début parce que nous n'avions pas assez d'équipement de protection individuelle (EPI)", explique Christine Constans, présidente de l'ONCD 67. "Le matériel réquisitionné par l'Etat n'était pas disponible en pharmacie pour les dentistes, parce que leurs cabinets étaient fermés. C'est le conseil de l'ordre qui s'est chargé de gérer les stocks. Nous livrons le matériel de protection aux dentistes de garde 72 heures avant leur journée de travail."

"Pour ma première garde, j'ai gagné 162 euros, 175 euros à partager avec ma collègue du jour, et 75 euros de prime chacune. Dans un fonctionnement normal, mon cabinet me coûte 100 à 150 euros par heure. Imaginer qu'on puisse continuer à ce rythme aussi après la reprise... je suis quelqu'un d'optimiste, mais là je suis inquiète"
, avoue Marie Anselme.

Marie Anselm et sa collègue prennent leur première garde d'urgence dentaire le 5 avril 2020, équipées pour éviter la propagation du covid 19, les sur-chaussures ne sont désormais plus obligatoires.
Marie Anselm et sa collègue prennent leur première garde d'urgence dentaire le 5 avril 2020, équipées pour éviter la propagation du covid 19, les sur-chaussures ne sont désormais plus obligatoires. © Marie Anselme


Des conseils par téléphone et de la cire de Babybel

La dentiste reste donc joignable par téléphone, mais ne peut pas facturer une téléconsultation, ce n'est pas prévu pour la profession. "Certains m’appellent à 19h le soir, maintenant aussi le samedi ou le dimanche. Et ces appels ne sont pas des consultations payantes, comme pour les médecins généralistes. Nous donnons des conseils d’hygiène bucco-dentaires, nous prescrivons des antibiotiques en cas d’infection ou des antalgiques, mais c’est tout ce que nous pouvons faire à distance", explique Marie Anselme. Jeudi en début d'après-midi elle avait déjà reçu huit appels de patients.

J’ai dû dire à des patients de boucher un trou dans une dent avec de la cire de Babybel.
- Marie Anselme, dentiste libérale à Illkirch-Graffenstaden

Pour une dent cassée ou un amalgame qui disparaît, la dentiste demande aux gens de se débrouiller avec ce qu'ils trouvent. "Au début, certaines choses été disponibles en pharmacie, des parents avaient un reste de cire utilisée pour les appareils dentaires. Et puis j’ai dû conseiller à des patients de boucher un trou dans une dent avec de la cire de Babybel, il n'y avait pas d'autre choix." La dentiste est très insatisfaite de la situation.

Elle craint que les pathologies de certains patients empirent. Elle aimerait pouvoir soigner plus de personnes, mais c’est impossible. Et puis certaines infections dentaires pourraient avoir une incidence sur certaines pathologies. Par exemple, un patient diabétique consulte d'ordinaire son dentiste tous les six mois, parce qu'une infection peut se développer chez lui plus rapidement et compliquer aussi son diabète. "La bouche, c'est la porte d'entrée de plein d'infections. Et une infection dentaire peut augmenter la comorbidité d'un patient atteint de coronavirus. C'est inquiétant pour la suite, en cas de deuxième vague !"

Le système D, les dentistes connaissent. Djavaneh Zamanian a envoyé une vidéo à sa consoeur Marie Anselme. On y voit un dentiste américain soigner un patient covid19 avec des disques de plexiglas transparent accrochés autour de ses outils pour éviter les projections de salive pendant le soin. Une idée ingénieuse qui plaît à Marie Anselme. Elle a déjà contacté deux entreprises strasbourgeoises pour obtenir des devis et faire faire rapidement ces disques. "On nous demande de travailler sans air et sans eau dans la bouche des patients, mais pour certains actes c'est impossible. Ces petits disques pourraient être très utiles. Il suffit d'en avoir plusieurs et de les désinfecter tous en fin de journée."


Plus de patients pris en charge

"Le nerf de la guerre, c'est l'équipement", martèle Christine Constans de l'ONCD. Maintenant que les stocks de masques FFP2, de sur-blouses et de visières augmentent, le conseil de l'ordre a décidé d'augmenter la prise en charge des urgences dentaires. Pour éviter aussi de prendre du retard sur le soin de certaines pathologies. "Le 23 avril, nous avons étendu la prise en charge", indique la présidente de l'ONCD 67. "Nous soignons désormais les urgences relatives, par exemple une perte d'amalgame qui engendre une douleur. Ainsi que les urgences esthétiques pour les personnes qui travaillent avec du public, par exemple une couronne qui tombe d'une dent visible chez une caissière de supermarché."

Désormais, 10 cabinets ouverts pour la journée traitent les urgences dentaires dans le Bas-Rhin, soit 80 patients par jour, contre 20 auparavant. Auquel s'ajoute le pôle de médecine et de chirurgie bucco-dentaire des hôpitaux universitaires de Strasbourg qui reçoivent 90 à 100 patients par jour depuis le début du confinement. Il était temps. De 80 à 100 appels par jour aux urgences dentaires au début du confinement, les appels sont montés de 350 à 400 par jour depuis Pâques. "Les gens ont attendu, ils avaient une appréhension à venir au début, mais là leurs pathologies ont empiré", détaille Christine Constans.


Les oubliés

Malgré le meilleur accès à l'équipement pour la profession, certains dentistes ont le sentiment d'avoir été oubliés. Lors de leur allocution du 19 avril, le Premier ministre Edouard Philippe et le ministre de la santé Olivier Véran ne les ont pas mentionnés quand ils ont parlé du personnel soignant. 

Marie Anselme se prépare à la reprise : "J'ai acheté des masques pour la reprise, de 50 cents ils sont passés à 6 euros pièce ! Beaucoup de prix ont été multipliés par 10. J'ai réussi à acheter quelques surblouses. Je devrais pouvoir tenir 2 à 3 semaines maximum après la reprise. Mais je suis inquiète. Avec un patient par heure, on ne va pas arriver à grand'chose. Et les frais restent importants. J'ai racheté la part de mon collègue l'an dernier, j'ai refait ma deuxième salle de soin en janvier."

J'ai emprunté 200.000 euros en deux ans. J'ai besoin de recommencer à travailler, sinon je ne sais pas si je pourrai m'en sortir.
- Marie Anselme, dentiste libérale à Illkirch-Graffenstaden


Don de matériel

Les dentistes sont nombreux à avoir donné leurs masques, leurs surblouses, leurs visières en stocks quand les soignants du covid dans les hôpitaux manquaient de tout. Marie Anselme a ainsi donné ses visières dès qu'elle a su que les médecins en manquaient. "Ça fait 15 ans que je travaille avec une visière, j'ai offert tout mon stock au NHC [nouvel hôpital civil de Strasbourg, ndlr], à quelques amis médecins et kiné qui vont encore à domicile. Je pensais que je pourrais en racheter après." Mais ça n'a pas été le cas.

Dans une lettre ouverte publiée le 20 avril, les dentistes demandent des masques et des moyens pour reprendre leur activité après le 11 mai. Le 21 avril, le ministre de la Santé leur a écrit une lettre pour répondre à certaines de leurs craintes, notamment sur la fourniture d'équipements de protection. Il dit travailler à la reconnaissance de la téléconsultation et vouloir compenser les pertes de revenus dans ce tweet qui accompagne sa lettre :
 

Amélioration en vue

Philippe Denoyelle, président du syndicat des dentistes l'Union dentaire, est optimiste. Il participe aux différentes négociations au niveau national pour améliorer les aides aux chirurgiens-dentistes. "Nous nous sommes battus pour avoir le droit de mettre nos assistants en chômage technique, les dentistes ont le droit aux prêts garantis par l'Etat et les caisses de retraite les indemniseront de trois mensualités de 1.500 euros", les deux premiers mois devraient être versés fin avril ou début mai. "Un acompte sera versé aussi par l'Assurance Maladie très prochainement pour permettre une indemnisation proportionnelle aux charges fixes", explique le syndicaliste.

Pour l'instant on est dans la panade, mais ça va aller mieux.
- Philippe Denoyelle, Union dentaire

La téléconsultation devrait être bientôt inscrite dans la convention des chirurgiens-dentistes, les négociations sont en cours. "Grâce à notre organisation des urgences dentaires, nous avons évité l'engorgement des urgences médicales et du 15, c'était notre priorité. La contrepartie c'est de nous indemniser et de nous permettre de reprendre bientôt dans de bonnes conditions", demande Philippe Denoyelle.


La réouverture des cabinets dentaires

Djavaneh Zamanian a assisté jeudi matin à une conférence d'une heure et demi pour se préparer à la reprise. Elle a retenu le surcoût pour s'équiper et équiper son assistante : 35 euros supplémentaires au total, par patient. "Bien sûr que nous pourrons reprendre le travail, mais il faut nous en donner les moyens. Avec une consultation à 23 euros, ce ne sera pas possible", s'inquiète-t-elle. "Pour l'équipement, je me demande si on arrivera à travailler correctement avec tout ça. Mais mon cousin me dit "tu t'habitueras". Lui est équipé avec visière, masque et surblouse depuis l'épidémie de Sras qui a fait des morts en Arabie Saoudite en 2003."
 
Dentiste saoudien, équipé depuis la période du Sras
Dentiste saoudien, équipé depuis la période du Sras © Hassan Moinzad

Djavaneh Zamanian et Marie Anselme attendent beaucoup des prochaines semaines, pour connaître le protocole de reprise et les protections qui seront nécessaires. Elles s'y préparent, comme beaucoup de leurs confrères, sans savoir dans quelles conditions elles pourront soigner leurs patients. 

 
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