Course automobile : l'une des pionnières était Alsacienne et tout le monde l’a oubliée, "ça se termine plutôt tristement cette histoire"

Elle s’appelait Clémence Hirtzlin. En juin 1901, à 38 ans, cette bourgeoise des beaux quartiers, panache et caractère bien trempé, participe à la course automobile Strasbourg Colmar. Elle est la seule femme dans un milieu fort misogyne. Une pionnière. Pourtant, d’elle, de cette audace, on ne retrouve que quelques traces, en bord de route.

Suivons la piste. Comme copilote j’aurais Rémy Voegel, exhumeur d’histoires, tenace et un brin féministe, passionné d’automobiles. C’est lui qui a retrouvé, le premier, le nom de cette illustre inconnue, Clémence Hirtzlin. Lui qui, en farfouillant les bribes jaunies de Gallica ou des archives départementales, a déterré notre championne reposant depuis presque 100 ans dans un cimetière strasbourgeois.

"Je suis tombé au cours de mes nombreuses recherches automobolistiques sur son nom, un peu par hasard. De fil en aiguille, j’ai retrouvé quelques infos. Des dizaines et des dizaines d’heures de travail. Moins j’avais de visibilité plus je me suis accroché. Il y a encore pas mal de trous mais ce que j’ai trouvé suffit à réhabiliter cette femme exceptionnelle." 

La Belle Epoque

Clémence nait Eberlé en 1863. Elle épouse Albert, fils d'un père menuisier de Durlinsdorf (Haut-Rhin). Alors que Clémence est probablement femme au foyer, ce qui ne veut pas dire soumise, Albert prospère avec son épicerie en gros particulièrement connue pour ses fruits exotiques. Il fera fortune et sera rentier à 56 ans.

Le couple emménage dans le quartier chic de la Robertsau à Strasbourg, dans une villa remarquable qu’ils baptiseront Clementia. Dès lors, opulents, oisifs, ils pourront s’adonner à une vie de plaisirs. Et pour Clémence, de plaisirs coupables. Pour l’époque.

C’était une période d’effervescence, faste et insouciante

Rémy Voegel, historien amateur

La Belle Epoque. À Strasbourg, dans les rues, le crottin se mêle aux effluves du pétrole. La voiture cohabite dangereusement avec les attelages. Un joyeux bordel très 1900. L’automobile séduit rapidement cette bourgeoisie un peu désœuvrée, elle leur promet de nouvelles sensations, fortes. Vitesse et au bout du chemin, souvent, accidents mécaniques.

"C’était une période d’effervescence, faste et insouciante. Les gens étaient en quête de nouveauté : avion, électricité, automobile. Cette dernière devient le loisir des gens qui ont de l’argent, de l’élite. Le prix d’une voiture équivaudrait aujourd’hui à 40 000 eurosEt dans les campagnes alsaciennes on jette clous et cailloux sur les autos, diaboliques car nouvelles." 

L’Empire allemand et la France comptent 5 000 voitures en 1900. L'Alsace moins d'une cinquantaine. C’est dans ce contexte que Clémence va être tôt attirée par "la plus noble invention de l’homme". Et tant pis si c’est une femme. Elle et son mari s’inscrivent dans le tout premier automobile club de France. L’Alsace est alors allemande mais l’Automobile Club von Elsass-Lothringen est l’ancêtre de l’association française de défense des automobilistes que nous connaissons aujourd’hui.

Ainsi, dès sa création en avril 1899, Clémence et Albert, propriétaires d’une voiture française, une Delahaye, qu’elle est allée elle-même chercher à Paris, s’inscrivent dans ce club très select présidé par le brasseur Max Schutzenberger.

Clémence Hirtzlin et la comtesse Sophie Mélanie de Pourtalès sont les deux seules femmes du club sur une quarantaine de membres. La comtesse est membre honoraire, Clémence, elle, conduit. Ce n’est pas parce que sa villa porte son nom que Clémence doit y rester confinée. Elle taille la route.

Première mention officielle

On ne saura jamais vraiment quelles ont été les premières fois de Clémence. J’imagine son grand chapeau clapoter au vent, ses bottines nerveuses et une excitation inconnue parcourir ses jupons flous. J’imagine. "Dans l’Empire allemand, on ne parlait pas encore de permis. On pouvait conduire à partir de 16 ans. Seules les voitures étaient strictement réglementées. Clémence a donc appris à conduire probablement avec son mari, que j’imagine très sympathique, en tous cas très ouvert d'esprit. " Avec Clémence, il nous faut oui pas mal d'imagination.

Une certitude : cette expérience est convaincante. Elle s’inscrit le 16 juin 1901 à la course Strasbourg-Colmar-Strasbourg. Les journaux mi-amusés, mi-paternalistes, ne reviennent pas de, je cite le Journal Auto, "cette chauffeuse peu ordinaire."

C'est sur sa Delahaye qu'elle appelait affectueusement "son Duc" qu’elle prend le départ, dossard n°16, 5 heures 30 du matin, du centre de Strasbourg sur la route de Colmar en direction de la Meinau. Il pleut, l’orage tonne, la boue se mêle au crottin de cheval.

"Les véhicules partaient toutes les minutes. Les voitures étaient décorées de fleurs. Il y avait du monde et du beau monde. Un des fils Benz était par exemple présent comme toutes les grandes marques de l’époque. Ça devait être un sacré évènement."

C’est une course épique de 155 kilomètres à travers la campagne. 52 équipages sont en lice. Le premier bouclera en 3 heures et 1 minute, Clémence va jusqu’au bout : 4 heures et 5 minutes. Vitesse moyenne 40 km/h. Elle sera classée première des dames. Pas difficile puisqu’elle est la seule. Elle obtient par contre le troisième prix de sa classe, véhicules légers. Chapeau, à plumes.

 A l’arrivée, une couronne de lauriers aux feuilles dorées d'où pend un ruban rouge et blanc aux couleurs de l'Alsace, 425 Marks et un joli vase Terracotta. Les réactions sont unanimes. Tous la félicitent de ne pas avoir eu d’accidents. "Elle a eu un accueil triomphal contrairement à l’accueil des femmes automobilistes en France. Elle a été reçue avec honneurs. Il faut le souligner, le mettre au crédit de l'Alsace."

L’exploit ne s’arrête pas là. Avec cette course, Clémence est la première femme pilote de course automobile sur route de l’Empire allemand et la seconde d’Europe. Le Strasburger Post dans ses colonnes en fait d’ailleurs brièvement mention."L’automobile Club Alsace Lorraine a reçu dès à présent pour ses courses de nombreuses demandes d’inscription par lesquelles celle de notre intrépide citoyenne Clémence Hirtzlin. Ce sera la première fois qu’une femme participera à une course d’automobiles. Nos meilleurs vœux l’accompagnent."

Pourquoi un tel oubli de l’histoire ?

Clémence Hirtzlin n’a pas marqué l’histoire de ses pneus. Son nom n’apparaît nulle part au panthéon des pionnières de l’automobile comme la baronne Hélène van Zuylen (1898 Paris-Amsterdam) ou Camille Du Gast, officieusement reconnue comme étant la première pilote automobile sur route.

Pourtant Clémence, historiquement, a concouru dix jours avant cette dernière. Pourquoi l’Allemagne de son côté ne reconnaît-elle sa première chauffeuse qu’en 1904 ? Pourquoi une telle éclipse des annales ? 

Peut-être parce que l’Alsace était alors allemande. Ballottée entre deux pays qui, ne sachant plus a posteriori lequel devait s’attribuer cette gloire mécanique, ont préféré l’oublier. Peut-être aussi parce que Camille Du Gast, l’amazone aux yeux verts, a eu un destin beaucoup plus romanesque que notre Clémence, supposément plus rangée. Supposément. Le roman national ne nous le dira pas. On n’en sait rien à vrai dire.

Camille Du Gast, on le sait ça, échappera à un attentat, sauvera un concurrent d'une mort certaine lors de la course Paris Madrid et sera interdite de courses.

Le mystère 

D’autant que d’après les recherches de Rémy Voegel, Clémence aurait été bien en avance sur son temps.

Dans un extrait du journal Strasburger Neueste Nachrichten du 3 mai 1900, que Rémy a retrouvé, le journaliste commente la promenade des membres de l'Automobile-club d'Alsace et mentionne, au tournant, cette petite phrase "Mme HIRTZLIN, la Reine de l'automobile qui avait participé à la course Strasbourg-Paris dans sa magnifique voiture est arrivée première à Ottrott."

Ainsi, notre Clémence aurait, peut-être, concouru dès 1900 et sur une longue distance.

Je ne suis même pas certain que cette course Strasbourg-Paris ait eu lieu. Hormis deux articles, je n’ai absolument rien trouvé, c’est très étrange

Rémy Voegel, historien amateur

"Impossible à dire. Je ne suis même pas certain que cette course Strasbourg-Paris ait eu lieu. Hormis deux articles, je n’ai absolument rien trouvé, c’est très étrange. Cette course est complètement passée sous les radars. Peut-être est-ce dû au climat qui régnait entre la France et l’Allemagne. C’est un mystère." Rémy ne baisse pas les bras. Il aura le fin mot de l'histoire, j'en suis certaine.

Un univers misogyne

La situation géopolitique de l’Alsace ne joue pas en la faveur de notre Strasbourgeoise. Être femme, évidemment, non plus. La société patriarcale de ce début de siècle ne tolère pas les femmes au volant. L’automobile, symbole de liberté et d’émancipation, va à l’encontre des principes bien établis par les hommes : leur place est au foyer, des individus mineurs sous l’autorité de leur mari.

Prendre le volant, conduire une machine d’homme, une automobile, c’est donc sortir de sa condition, remettre en cause le système social et familial. Et d’ailleurs le mot même d’automobile a failli être masculin, l’Académie française considérant en 1900 que, puisque ce sont les hommes qui les avaient construites, ces machines ne pouvaient avoir qu’un nom viril.

En 1906 voilà le discours ambiant véhiculé sur les femmes au volant. Gaston Labadie-Lagrave. "Les imperfections naturelles des femmes les rendront toujours inaptes à conduire. Au lieu de regarder devant elle si la route est libre, elle s'égarera dans une rêverie sans fin. (...) Il est très probable que l'art de conduire une automobile ne deviendra jamais un métier de femme".

C'est ainsi que le stéréotype a fini par être proverbialisé, pour devenir le bien connu "Femmes au volant, mort au tournant". Les mêmes types de raisonnement sont d’ailleurs aujourd'hui toujours à l'œuvre dans certains pays où il est interdit aux femmes de conduire. En France, les pilotes, femmes, automobiles sont rares. Et la Formule 1, encore une chasse gardée. La route est encore longue.

Retour à nos chevaux. On ignore, là encore, comment Clémence a été considérée à l’époque. Ce qu’elle a peut-être subi, une fois les vivats de la ligne d’arrivée passés. En mars 1904, la commission de l’Automobile Club de France interdit aux femmes de participer aux courses. En Allemagne, la question ne se pose pas, il n'y en a pas.

Cette décision a-t-elle signé pour Clémence, comme pour toutes les autres rares participantes des courses françaises, les seules finalement à l’époque, la fin de sa carrière ?

Un procès pour excès de vitesse

Une certitude, une fois, au moins, Clémence a été victime de préjugés. Clouée au pilori par le tribunal des hommes pour un supposé excès de vitesse.

Son procès a été celui de la femme au volant, surtout dans les médias français qui l’ont caricaturé à outrance

Rémy Voegel, historien amateur

Le soir du 1er juillet 1906, Clémence revient en voiture de Stuttgart avec sa Panhard-Levassor. Arrivée à Kehl, elle est arrêtée pour excès de vitesse par le gendarme Krebs (figure emblématique et pas dans le bon sens de l’époque, un tatillon de la montre à gousset). Devant les magistrats badois, elle prouve, témoins à l’appui, que son allure était modérée.

Elle est acquittée sur simple police. Mais ce jugement ne fait pas l'affaire du ministère public qui en appelle au tribunal régional d'Offenburg. Un procès kafkaïen a lieu, chronométrage par la farouche montre à gousset du gendarme Krebs à l’appui. 

Le tribunal condamne finalement Clémence à verser 30 Marks, sentence réduite quelques mois plus tard à dix. L'excès de vitesse ne sera plus retenu et Clémence recevra des tombereaux de lettres de soutien. Mais le mâle a fait : stigmatiser la femme au volant.

"À cette époque, il y a eu beaucoup d’amendes mais c’est son procès à elle qui a été médiatisé. Son procès a été celui de la femme au volant, surtout dans les médias français qui l’ont caricaturé à outrance. Là, ils faisaient d’une pierre deux coups en attaquant les autorités allemandes et la femme. De façon méchante et très misogyne." 

Une réhabilitation

Celle que l'on surnommait la "Reine de l'automobile" a disparu de la circulation. Oubliée, complètement. Ne reste d'elle que quelques coupures de journaux, une villa à son nom et ... une marche. Une marche pour une chauffeuse, quelle ironie. En 1902, le compositeur Charles Lehmann, de Ribeauvillé, lui écrit, en effet, un morceau lent et pompier intitulé "La reine des automobiles".

Ce que l'on sait de la vie de Clémence après 1906 ne fait plus rêver. L'histoire devient paperasse administrative. Son mari Albert meurt jeune en 1909. Clémence a des soucis d'ordre foncier avec sa maison. Clémence essaye de vendre sa Panhard Levassor. "Elle a raccroché sûrement."

Ça se termine plutôt tristement cette histoire. Trop. Clémence mérite d’être réhabilitée

Rémy Foegel, historien amateur

Sur sa tombe dans un cimetière strasbourgeois, bien entretenue, une date. 1936. Pas d’enfants. Clémence est morte âgée, 73 ans. Qu’a-t-elle donc fait de toutes ses années ? A-t-elle jamais repris le volant ? Se souvenait-elle, au coin de son poêle, de cette époque belle, de cette course folle ? L'a-t-elle un jour racontée devant un public incrédule ? Regrettait-elle, avant de s'éteindre, d’être déjà oubliée ?

"J’ai essayé de retrouver des descendants de Clémence via la ville de Strasbourg, via les cercles généalogiques. Je n’ai rien trouvé. Ça se termine plutôt tristement cette histoire. Trop. Clémence mérite d’être réhabilitée."

Les travaux de Rémy, cet article aussi je l’espère, sont une forme d’hommage posthume à cette femme qui a ouvert la route à bien d’autres. Et qui mérite que son nom soit lu, dit, ressuscité.

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