Forum européen de bioéthique - Aurélien Benoilid: "La bioéthique pousse toujours très bien sur un sol en crise"

Aurélien Benoilid est neurologue. Il est aussi président du Forum européen de bioéthique dont la 11e édition, consacrée à la pandémie, s'ouvre ce lundi 25 janvier, à Strasbourg. Homme de tête et de coeur, il sent, il sait, que de cette crise sanitaire inédite, l'homme sortira grandi. Portrait.

Aurélien Benoilid, président du forum européen de bioéthique
Aurélien Benoilid, président du forum européen de bioéthique © Vincent Muller

Aurélien Benoilid a 39 ans dans les jambes et 15 ans d'études dans les circonvolutions de sa tête. La tête c'est ce qui l'a toujours intéressé justement. Ce qu'il y a de plus intime chez l'homme. Bien plus, paradoxalement, que nos parties éponymes.

"Depuis que je suis adolescent, je suis intéressé par ce qui fait de l'homme un homme, par ce qui se joue là-haut. Et à l'époque, je pensais que tout se jouait dans le cerveau. J'ai donc choisi la neurologie. J'aurais aussi pu être psychiatre, j'ai d'ailleurs longtemps hésité." 

L'homme au centre

 

Homme de tête mais aussi de coeur, Aurélien Benoilid ne pratique pas une médecine rigide et savante. Ou si juste ce qu'il faut. Juste assez pour comprendre sans s'enfermer. Pour comprendre que cet homme qui l'intéresse tant est bien plus qu'on corps qui s'agite. Ou qu'une âme qui palpite. Il est un corps doté d'un "organe psychique". Un tout. 

 

Descartes nous a fait un mal fou

Aurélien Benoilid, neurologue

Descartes a fait de nous une mécanique savante dotée d'une âme en sus. Venue on ne sait trop d'où. Un corps qui pense. Mais QUI pense au juste ? C'est cette dichotomie illusoire et stérile qu'Aurélien Benoilid tente de (dé)gommer. En réconciliant ces deux parties qui n'en font qu'une. "Descartes nous a fait un mal fou. Moi je parle d'organe psychique, c'est le seul moyen d'accorder du crédit, médicalement parlant, à nos pensées, à nos souffrances psychiques ou psychosomatiques."

Aurélien Benoilid écrit un essai à ce sujet dont le titre est pour le moins explicite. Non ce n'est pas "que" dans votre tête. Et comme tout n'est pas que pure pensée chez lui non plus, il a surtout a crée une structure, un centre dédié à une prise en charge holistique du patient. En plus de son cabinet de neurologie. Ellipse accueille ainsi des "douloureux chroniques, tous ceux qui ne trouvent pas de remèdes par les voies plus classiques, que l'hôpital balaie d'un revers de main ou que la Sécu ne reconnaît pas."

 

L'approche organique est indispensable mais elle n'est pas toujours suffisante

Aurélien Benoilid, neurologue

Hypnose, rééducation sportive, stimulations magnétiques, psychothérapies : "Tout ce qui peut aider les patients en dehors du médicament." Une approche ouverte et coordonnée de la maladie. "Attention, je suis un vrai médecin. Je ne vais jamais au-delà de la raison, jamais dans de l'ésotérisme ou ce qu'on appelle de la médecine parallèle. Je préfère le terme de médecine complémentaire. Car l'homme n'est pas simplement un corps, un animal. L'homme est bien plus complexe. Nous, nous, devons être bien plus que des vétérinaires. L'approche organique est indispensable mais elle n'est pas toujours suffisante." 

Aurélien Benoilid a toujours été à la croisée des chemins. Entre le carcan de la science et la pensée sauvage. Là, il ne pouvait que rencontrer la bioéthique.

 

(Re)penser la pandémie

 

Qui de mieux alors qu'Aurélien Benoilid pour nous aider à tirer les leçons d'une crise sanitaire qui tue les corps et meurtrit les âmes d'un même mouvement ? Ce sera tout l'enjeu de cette 11 édition du Forum européen de bioéthique consacrée à la pandémie. Sous toutes ses coutures. 

Aurélien Benoilid a toujours fait partie de l'aventure du Forum européen de bioéthique. Onze ans que ça dure. "Pour moi, c'est essentiel. Alors que tout va très vite, de plus en plus vite, avoir une réflexion sur l'homme. Le remettre au centre de nos pratiques et ainsi donner du sens à la technologie à nos métiers. Réfléchir et donner à réfléchir."

Et cette année, plus que les autres, il y a matière à penser. La Covid19 a tout bousculé. Nos certitudes, nos prétentions, nos égos, nos vies. Une crise sanitaire, sociale et psychologique. "Et justement, la bioéthique ne pousse jamais aussi bien que sur un sol en crise." Elle est d'ailleurs née d'une crise profonde : le traumatisme des horreurs et des expérimentations perpétrées pendant la seconde guerre mondiale au nom d'une pseudo-science. En 1947, le code de Nuremberg impose en dix points les règles que doivent satisfaire les recherches sur l’être humain pour être considérées comme acceptables, en particulier la règle du consentement libre et éclairé. Début d'une réflexion elle-même mondiale.

 

Avec la crise sanitaire, nous voyons bien que la santé de l'individu ne se résume pas à la santé physique

Aurélien Benoilid, neurologue

Ici rien à voir bien sûr mais les questions soulevées par la pandémie et son "traitement" sont tout aussi importantes. "Là, aujourd'hui, nous voyons bien que la santé de l'individu ne se résume pas à la santé physique. Le confinement, l'isolement ont fait ressurgir la question de la santé psychique au premier plan."

"Au cours de cette crise, les questions induites par le virus ont été de natures diverses. Philosophiques, politiques, sociales, médicales évidemment. Comme une confrontation sèche, brutale avec la réalité." Quand le réel nous saute à la gueule, on peut enfin ouvrir les yeux.

"Nous avons pu voir par exemple la tension générationnelle qui préexistait mais dont on ne parlait jamais. Sauver les personnes âgées au détriment de la vie sociale des jeunes a exacerbé ces problématiques. Ou la pandémie d'informations et de fausses nouvelles qui ont littéralement explosé. Le contrat social entre le citoyen et le politique, entre le politique et le scientifique ... tout ça a volé en éclats." 

Les thèmes de ce 11e forum s'apparentent aux questions que nous nous posons, parfois sans même le vouloir, au quotidien. Au détour d'une phase volée à la radio, d'un chiffre épinglé sur notre journal, d'une image prisonnière de notre rétine. Faire vivre ou laisser mourir ? Peut-on faire confiance aux laboratoires pharmaceutiques ? Peut-on se passer de l'autre ? Vivre dans l'incertitude et la peur ? Et oui : Y aura-il un monde d'après ?

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Catharsis

Cette semaine d'échanges n'a pas vocation à changer le monde. Simplement à le penser. Et par certains égards à le panser. Tout monstrueux qu'il puisse être.

"Le forum européen de bioéthique n'a aucun but si ce n'est celui de faire réfléchir. Pas d'apporter des réponses mais de faire comprendre. Quand on éclaire les réflexions, on chasse un peu l'obscurantisme. Si nous arrivons à créer des interactions, à faire évoluer certaines mentalités au cours d'un débat, oui je serais content."

Tout cela nous rendra plus sages. Il le faut.

Aurélien Benoilid, neurologue

 

La maïeutique. Un accouchement dans la douleur. Comme souvent. Socrate n'aurait pas dit l'inverse. Cette crise, Aurélien Benoilid le sait, accouchera de belles choses. " Cette crise va nous obliger à nous réinventer et se réinventer ça ne fait pas de mal pour avancer, pour grandir. Toutes ces questions que nous allons aborder, la société dans son ensemble, en Europe du moins, se les pose. Apprendre à vivre avec l'incertitude, réfléchir à la place de nos aînés dans nos vies, à l'importance d'autrui ... tout cela nous rendra plus sages. Il le faut."

Cette année, la crise a également bousculé le forum. Tous les débats seront filmés, parfois en visioconférence. Podcastables aussi. "On va pouvoir toucher un plus large public du coup, ce sera très inclusif, avec des sous-titres pour diffuser un maximum." Aux grands maux, les grands moyens.

 

 

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