"Le chauffage au bois pollue trois fois plus que le fioul", alerte un médecin strasbourgeois

Un collectif de médecins, dont le radiologue strasbourgeois Thomas Bourdrel, alerte sur les dangers pour la santé du chauffage au bois. Il a lancé une pétition et appelle l’Eurométropole de Strasbourg à un moratoire sur les centrales à biomasse.

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Il y a trois ans déjà, une cinquantaine de médecins, de professionnels de santé et d’associations alertaient via une tribune sur les dangers pour la santé du chauffage au bois (voir notre article). Forts de nouvelles études sur le sujet, ils lancent un nouveau cri d’alarme.

Ce sont notamment les conclusions de recherches menées aux Etats-Unis par l’Université de Caroline du Nord qui renforcent leurs inquiétudes. Publiées en décembre 2023 dans la revue « Renewable Energy » (en anglais, à consulter ici), elles révèlent que les centrales énergétiques fonctionnant avec de la biomasse (composée de bois, de copeaux ou de pellets) polluent presque trois fois plus que des centrales à combustion fossile (fioul, gaz) en termes de particules, de composés organiques volatils et de monoxyde de carbone. Autant de substances très néfastes pour la qualité de l’air, et donc la santé.

"Il y a un tabou majeur sur le bois en France. Il est difficile à critiquer parce qu’il a une image tellement écolo, et puis c’est vrai qu’un feu de cheminée est très agréable", concède le radiologue strasbourgeois Thomas Bourdrel, membre du collectif Strasbourg respire, est très engagé sur les questions de pollution environnementale, "mais sa combustion représente une réelle menace sanitaire".

Depuis quelques années, il voit avec scepticisme les centrales à biomasse fleurir dans l’Eurométropole de Strasbourg. Trois sont déjà en service, dans les quartiers de l'Esplanade, du Wacken et de Hautepierre. Des équipements vantés comme un "levier majeur de la transition énergétique" par le groupe Electricité de Strasbourg (ES), qui permettent de chauffer des dizaines de milliers de logements avec une "énergie renouvelable respectueuse de l’environnement", détaille le fournisseur d’énergie sur sa page de présentation. Des équipements qui, en effet, permettent de limiter les rejets de CO2, donc les gaz à effet de serre qui contribuent au réchauffement climatique.

"C’est vertueux de vouloir protéger le climat. Mais pas si cela doit se faire au détriment de la santé", commente Thomas Bourdrel qui demande un moratoire à l’Eurométropole concernant le déploiement des centrales à biomasse. Il a d’ailleurs lancé une pétition (à voir ici) sur la question.

"Un moratoire n'apporterait guère de réponse, mais nous avons totalement conscience de la nocivité du chauffage au bois, répond Marc Hoffsess, adjoint à la maire écologiste de Strasbourg en charge de la transition écologique, qui explique chercher des solutions. "L'arrêt forcé du projet de géothermie profonde à Reichstett - qui devait alimenter en chauffage 40% des habitants de l'Eurométropole en 2050 - nous force à revoir notre stratégie énergétique. Nous l'élaborons avec cette question : comment réduire la part de la biomasse dans notre mix énergétique. Elle représente 16% de la production d'énergie locale aujourd'hui, on veut la réduire à 10% en 2050. On envisage d'autres alternatives, comme la récupération de chaleur des sites industriels ou des stations d'épuration, le solaire thermique dont on pourrait se servir pour l'eau chaude sanitaire en été. La récente collecte des déchets alimentaires dans l'Eurométropole va aussi permettre de produire du biogaz, notamment pour les habitants de la deuxième couronne éloignés des réseaux de chaleur", détaille l'élu.

Chauffage résidentiel : privilégier le gaz ou les pompes à chaleur

Si le radiologue strasbourgeois s’inquiète face aux centrales à biomasse, le médecin veut aussi alerter les particuliers quant à leur choix de type de chauffage. Car à l’heure de la flambée des prix de l’énergie engendrée par le conflit en Ukraine et de la loi "Climat et Résilience" imposant la rénovation des logements trop énergivores, beaucoup cherchent des alternatives. Ils peuvent alors être séduits par les aides à l'installation.

L'Eurométropole de Strasbourg a justement mis en place un fonds de soutien air-bois, pour aider les particuliers à remplacer leur système de chauffage au bois vieillissant par un dispositif plus performant, s'appuyant pour cela sur des données de l'ADEME, l'agence de la transition écologique, qui constate qu'un poêle à bois conçu avant 2005 pollue treize fois plus qu'un appareil plus récent. "Mais même si les systèmes récents ont désormais de meilleurs filtres, on sait qu'il reste des émissions de particules. Alors depuis l'an dernier, on a élargi ce fonds d'aides pour pouvoir remplacer son chauffage au bois par un autre système comme du solaire ou une pompe à chaleur", explique Françoise Schaetzel, adjointe à la Ville de Strasbourg en charge de la qualité de l'air. 

La municipalité demande d'ailleurs à l'Etat de mettre en place un calendrier pour interdire à terme tous les chauffages au bois défaillants. "Pour l'instant, seuls les particuliers volontaires, ayant les moyens financiers, engagent ces démarches de changement de leur source d'énergie, mais ce n'est pas comme cela que l'on touchera les foyers qui en ont le plus besoin", plaide Marc Hoffsess.

En 2021, dans l'Eurométropole de Strasbourg, le bois représentait 8% de la consommation d'énergie, pour 64% des émissions de particules fines (pm 2,5).

ATMO Grand Est

Bras armé de l'Eurométropole pour accompagner les particuliers dans leurs choix énergétiques, l’Agence du climat confirme que le chauffage bois est désormais placé « sous vigilance », pour ses effets néfastes, "mais aussi parce qu’on a désormais conscience que c’est une ressource épuisable", précise son directeur Emmanuel Rivière. Dès qu'ils le peuvent, ses conseillers cherchent donc à orienter les gens vers des sources d'énergie plus renouvelable. Car les récentes données de l'agence de surveillance de la qualité de l'air, Atmo, sont sans appel : en 2021, dans l’Eurométropole, le bois représentait 8% de la consommation d’énergie dans le secteur résidentiel, mais il était responsable de 64% des émissions de particules fines (PM 2,5) qui s'infiltrent dans les voies respiratoires.

"Il ne s’agit pas de bannir le chauffage au bois partout ni totalement, nuance Thomas Bourdrel. Il est évident que dans les territoires reculés, à la campagne, en montagne, le chauffage bois restera à privilégier. Mais il est urgent de s’interroger dans les grandes villes et territoires soumis à un PPA (plan de protection de l'atmosphère). Typiquement, dans une ville comme Strasbourg, installée dans une cuvette d’où les particules ont du mal à s’échapper. On n’est pas dans la même configuration que dans une ville côtière où les concentrations de polluants dans l’air se dispersent plus vite."

Au Royaume-Uni, le chauffage au bois sous surveillance

Et de mettre en avant l’exemple britannique, où les poêles à bois sont devenus très populaires ces dernières années. Au dernier trimestre de 2022, à la faveur là-bas aussi de mesures incitatives, les ventes de ces équipements ont bondi de 67% par rapport à l’année précédente. Mais des données gouvernementales parues en février 2024 révèlent que ces modes de chauffage ont annulé en grande partie la baisse des émissions de particules générées par la circulation routière (voir ici la synthèse de l’étude, en anglais).

« C’est exactement ce que l’on craint de voir se produire chez nous si on continue à subventionner le chauffage bois, dénonce le médecin lanceur d’alerte strasbourgeois. On est en train de faire exactement la même erreur qu’avec le diesel dans les années 90. À l’époque, il avait été largement subventionné et de fait, les véhicules avec ce type de carburant se sont vendus en masse. On en connaît aujourd’hui les effets néfastes pour l’environnement et la santé. Si on continue ainsi avec le bois, sachant que les gens qui s’équipent aujourd’hui garderont au moins dix ans leur poêle ou leur cheminée, on va au-devant de la même catastrophe."

Et de rappeler que les particules dans l’atmosphère entraînent chaque année la mort prématurée de plus de 400 000 personnes en Europe.