Portrait - Grégory Spinnato, l'homme qui se cache derrière les décorations de Noël de Strasbourg

Depuis vingt ans, Grégory Spinnato a pignon sur rue à Strasbourg. Tous les mois de décembre. C'est lui qui décore les vitrines de l'hyper-centre, qui les habille de lumière pour voir briller les yeux des passants. Pourtant, rien de le destinait à ce métier de décorateur de Noël. Absolument rien.

Aujourd’hui c’est dimanche. Il bruine. C’est plutôt dégueulasse, ça fout le bourdon. J’ai besoin de clinquant, de kitch. A Strasbourg, à l’approche de la grand-messe de Noël, les échelles ont pris d’assaut cette semaine les vitrines pour y agrafer de la joie. Voilà ce qu’il me faut. Un magicien. Un décorateur. Un père Noël.  

 

Du bateau au traîneau

Je rejoins Grégory Spinnato dans l’hyper-centre, à deux pas de la cathédrale. La première image que j’ai de lui est un postérieur perché à 5 mètres de hauteur. Sur son échelle, Grégory côtoie des anges dorés et des branches de sapin. Drôle de contraste. 

Quand il descend enfin de son perchoir, je m’étonne. Il ne correspond pas du tout à l’image que je me faisais du grand manitou des décos de Noël. Cheveux longs, barbe sauvage. Un beatnik qui se serait planté d’année et de saison. Nous nous installons à l’intérieur. “Il faut faire vite, vous savez là, je n’ai pas le temps, c’est le pire moment”. L’entretien durera finalement plus d’une heure. Grégory a beaucoup à dire.  Avec lui, on en prend plein les yeux mais aussi plein les oreilles. 

Il faut faire vite, vous savez là, je n’ai pas le temps, c’est le pire moment.

Grégory Spinnato

Grégory Spinnato va avoir 55 ans. Lundi. “Punaise chaque année je me fais avoir, pour mon anniversaire je suis comme un couillon dehors à installer des décorations de Noel.” Grégory est pourtant né bien loin de tout cela, des guirlandes et des ours polaires en peluche. En Guinée Conakry. “J’ai toujours vécu en Afrique où mes parents étaient enseignants.” Grégory sillonnera le continent pendant plus de trente ans. Cuisinier, moniteur de plongée, pêcheur, mannequin. Tout sauf décorateur.

“Noël en Afrique franchement … Aux Maldives, on faisait venir un pauvre sapin de Singapour et moi je me déguisais en père Noël pour les touristes. C’était cheap mais bon je me suis bien rattrapé depuis.”   

Grégory éclate de rire. Il y a de quoi. Lui qui n’avait aucun diplôme, ni expérience en la matière est devenu en 20 ans le maître incontesté des décorations de noël à Strasbourg, l’homme dont les œuvres sont certainement les plus instagrammés de France et d’Afrique. ”Mouais, faut avoir du goût et l’envie de bien faire c’est tout.” Pas de chichi. Sauf pour les façades.

 

Un poisson nommé Jean-Marc 

 

Si Grégory a atterri le cul sur une échelle en Alsace, c’est qu’il a pris dans ses filets un Alsacien. Jean-Marc Keller, paysagiste, touriste aux Maldives. “ Il logeait dans l’hôtel où je faisais moniteur de plongée, on s’est rencontré comme ça.” Le courant passe, comme une guirlande lumineuse led. Ca clignote, c'est beau. C’était il y a vingt ans.  

Suite à une méningite grave et fulgurante, Grégory quitte le navire, l’Afrique et le mannequinat : “Avec la tronche que j’avais me suis dit bon laisse tomber. J’ai suivi Jean-Marc dans sa vie et dans son entreprise.” Jean-Marc passe derrière nous. Casquette vissée sur la tête, sourire aux lèvres. Il ne dit rien. C’est un timide. Un besogneux. “Bon je continue hein pendant que tu bavardes.”  

Les deux hommes commencent alors à installer des branches de sapin sur la vitrine de la pâtisserie Christian, institution des fins palais strasbourgeois. “Et puis la patronne nous a dit bon là j’en ai marre de me taper la déco de Noel tous les ans, faites-là vous. Ça a commencé comme ça. On lui a fait toute la devanture.”  

 

Des vitrines au Père Noël 

De fil en aiguilles de sapin, toute la rue s’y met. Aujourd’hui Grégory et Jean-Marc décorent une trentaine de boutiques du centre-ville. A quatre mains. Comme toujours. “C’est un travail de malade. Sur l’année. En janvier on achète les décos au Christmas World de Francfort ou au salon du jouet de Nuremberg, puis dans les showrooms en Pologne ou Hollande. On en a pour 150.000 euros de matériel dans nos entrepôts. 200 m² environ.”

Après rapide discussion avec les commerçants “on fait ce qu’on veut, ils le savent, si les clients sont trop chiants on fait pas” l’installation commence. Au pas de course. “3/4 jours par vitrine dont un avec location de nacelle”. Tout doit être prêt le jour d’ouverture du marché de Noël. La féérie n’a pas de prix. “Il faut compter de 2000 à 30.000 euros pour une façade, louée pour un mois. C’est beau et surtout ensuite ça fait le tour du monde. Des milliers de personnes les prennent en photo, ça pour une vitrine, c’est une vitrine.”  

Chaque année, les décorations changent. Grégory en fait un point d’honneur. “Quand on voit les mêmes déco chaque année sur les mêmes boutiques moi franchement ça me déprime. Nous, c’est chaque fois différent, sinon ben c’est pas marrant.” Une fois les décorations terminées, Grégory change de vie. Encore.

Il enfile son costume de père noël. Comme ça, pour le plaisir d’être là, au milieu de la foule et des lumières. Comme un poisson dans l'eau.“ J’essaie de venir tous les jours place de la cathédrale, gratuitement, bénévolement. J’ai même pas le temps de pisser tellement je suis sollicité. Je suis happé. Par les enfants, les adultes, les flics même parfois. J’adore je ne saurais pas vous expliquer.” Grégory le mannequin retrouve alors pour un temps les flashs qui ne crépitent plus que dans son imagination. Il y a une logique dans tout ça. Finalement.

 

 

 

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