REPORTAGE. Comment j'ai survécu à une (fausse) attaque chimique au Zénith de Strasbourg

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Écrit par Flavien Gagnepain .

Ce mardi 25 octobre 2022, un exercice de très grande ampleur est organisé au Zénith de Strasbourg. Pendant le concert d'Orelsan, deux terroristes montent sur scène et enclenchent leurs ceintures explosives qui libèrent une substance radioactive.

À 10h30, lorsque j'arrive au Zénith de Strasbourg, il fait très beau. Quand on lève la tête, un grand ciel bleu se dévoile, et il fait déjà presque chaud. Étonnant pour un 25 octobre. Au loin, une centaine de personnes arrivent de l'autre côté du parking. Ce sont mes futurs camarades de "jeu".

Ces 92 jeunes gens sont étudiants à l'Institut de formation en soins infirmiers de Haguenau (IFSI), et joueront avec moi le rôle de spectateurs venus au concert d'Orelsan : "Une manière pour eux de passer de l'autre côté de la barrière", me glisse Hervé Untereiner, l'un de leurs formateurs.

Devant le plus grand Zénith de France, Christophe Berna, veste "SAMU 67" sur le dos, nous briefe. À ses côtés, le commandant François Trost. Tout le monde a le sourire, et a presque hâte de devenir une victime de cette attaque terroriste. Nous sommes à présents des "plastrons".

On nous sépare en deux groupes : ceux qui seront contaminés par la substance radioactive, et ceux qui ne le seront pas. Pour le premier groupe, dont je fais partie, un passage sous une douche décontaminante est prévu par la suite.

On vous demande de jouer le jeu, de mettre de l'entrain !

Christophe Berna

SAMU 67

"On vous demande de jouer le jeu, de mettre de l'entrain !", nous demande Christophe Berna. Une consigne qui sera respectée par tous les étudiants et étudiantes. Mais d'abord, chacun reçoit une feuille plastifiée que nous portons autour du cou. Avec inscrits notre potentielle blessure, et notre état : Peut-on marcher ? Répondre aux questions ? Respirer normalement ?

L'équipe m'a plutôt épargné. Je n'ai qu'une déformation du poignet, que je me suis faite en fuyant. Ça aurait pu être pire... Certains ont des plaies ouvertes, et saignent énormément. Des secouristes se transforment en maquilleurs et maquilleuses, pour un résultat souvent très réaliste.

Vient ensuite l'heure de manger un bout et de passer aux toilettes. Car pendant plus de trois heures, ce ne sera plus possible, à moins de lever le poing et de crier "Stop ! Stop ! Stop!", pour signaler qu'on ne peut plus participer à l'exercice, souvent à cause du stress. Avant même de commencer, j'aperçois au loin une étudiante, la tête entre les mains. Elle semble appréhender la chose. De mon côté, j'ai également hâte, mais je ne sais pas à quoi m'attendre.

12h30, c'est l'heure de rentrer dans la fosse. Feuille plastifiée autour du cou, je découvre des corps éparpillés sur le sol. Certains sont des mannequins, d'autres des plastrons. L'un d'eux a le visage en sang. Le temps que tout le monde entre, il se passe un bon quart d'heure. Mais tout au long de l'exercice, la notion du temps va être difficile à juger. Chaque minute paraîtra une éternité.

Une vraie détonation, et c'est parti

Quand tous les plastrons sont entrés, l'exercice va pouvoir commencer. Les lumières sont éteintes, dans les conditions d'un concert : "Bouchez-vous les oreilles, ça va péter !" En effet, j'entends une grosse détonation : "PAN!". On bascule alors en une seconde dans l'entraînement. 

J'entends des cris, des spectateurs paniquent. La lumière est toujours éteinte, on ne voit pas grand-chose. Au loin un agent de sécurité parle dans son talkie-walkie : "Code rouge, code rouge ! Explosion dans la salle, code rouge !" 

À ma gauche, une étudiante hurle aux côtés d'un mannequin : "Mon mari, vite ! Il ne respire plus !" Tout le monde hésite à vraiment crier. Mais il faut que la situation soit la plus réaliste possible pour déstabiliser les secours. Christophe Berna nous fait alors quelques signes discrets, comme pour nous dire : "Allez y à fond, criez!" Je joue alors le jeu, je demande de l'aide pour mon camarade ensanglanté. Des agents de sécurité rappliquent.

On leur hurle alors dessus : "Venez vite, j'ai besoin d'aide !" L'un deux vient à ma rencontre, et je lui explique le cas de mon ami : "Restez avec lui, les secours arrivent", me répond-il.

Le Bataclan dans un coin de la tête

Depuis quelques minutes, les lumières se sont rallumées. On découvre alors l'horreur de la scène : des hurlements, des corps allongés, et beaucoup de sang. Impossible de ne pas penser au Bataclan. Même s'il s'agit d'un exercice, je suis pris dedans, et je sens une réelle tension me monter au cerveau, un réel coup de flip.

Ce sentiment se développe quand une alarme hurle dans toute la salle, avec des consignes en français, en anglais et en allemand : "Veuillez quitter la salle immédiatement", nous demande-t-on. Mais il n'y a quasiment aucun secours présent. Comment voulez-vous que je quitte les lieux, savoir ce que mon ami va devenir ? C'est impossible.

Des gendarmes entrent alors dans la fosse : "Ah oui, ça déconne pas", me dis-je intérieurement. Depuis l'explosion, il ne s'est peut-être passé que quelques minutes, à peine cinq. Pourtant, j'ai l'impression d'attendre les secours depuis une heure. Armés, ils sont à la recherche des terroristes. Ils pointent leurs armes sur les recoins de la fosse, s'échangent des informations à la radio. Un des observateurs, de la police, nous demande encore une fois d'y aller à fond.

En situation réelle, même si ces gendarmes ont pour seule mission d'éliminer les terroristes, ils sont interpellés par les victimes. Agent de sécurité, pompier, gendarme, peu importe pour moi : je vois un uniforme et rien d'autre. Je hurle sur l'un d'eux pour lui demander de venir. Il me dit alors de quitter la salle. Un ordre qu'il donne à d'autres victimes qui, comme moi, peuvent marcher.

Un moment de flou

On se regarde tous, l'air un peu hébété. "On doit vraiment sortir ?" Nous sortons quelques secondes de l'exercice. Plus tôt, les organisateurs nous ont dit de rester dans la fosse même si un agent de sécurité nous demande de partir. Mais là, c'était un gendarme, avec son arme, son casque et son gilet pare-balles. Autant dire que je ne fais pas le malin très longtemps. Avec une dizaine d'autres figurants, on quitte la fosse pour rejoindre le hall, d'où j'entends d'autres personnes crier.

Un autre organisateur, en tenue de pompier, nous demande de retourner dans la fosse. Un long flottement s'installe : "Mais on doit faire quoi ? On reste, on sort ?" Personne n'a la réponse. Une agente de sécurité nous interdit de rentrer dans la fosse : "Mais j'ai mon ami qui va mourir ! Je ne peux pas le laisser !", crie une étudiante.

En vain. Un autre agent nous crie de sortir du Zénith. Dehors, j'aperçois des véhicules de police. Je cours en direction de l'extérieur. Une gendarme nous sépare en plusieurs groupes. Les cris continuent, les figurants sont à fond. Des responsables des bars, qui participent à l'exercice, rassurent les spectateurs choqués : "Ne t'inquiète pas, les pompiers arrivent !" 

Un groupe tente de rentrer de force dans le Zénith

Je m'amuse alors à tester les gendarmes, en essayant de m'enfuir. Une militaire m'interpelle et me demande de rester dans le secteur : "On doit compter tout le monde, restez monsieur." Je n'insiste pas, on reste quand même dans un entraînement. Mais plusieurs étudiantes tenteront plusieurs fois de quitter les lieux, pour embêter les secours. Certains tenteront même de rentrer de force dans le Zénith : "Ah vous les avez bien déstabilisés, là !" sourit Christophe Berna.

Une nouvelle fois, tout semble durer très longtemps. Contrairement à une situation réelle, les camions des pompiers ne mettent pas en route leurs sirènes. Alors pour nous, personne n'arrive, et nous sommes seuls avec nous-mêmes. On ne s'imagine pas qu'un poste de secours immense est en train de s'installer derrière la salle de concert.

Avec mon groupe de personnes contaminées, on nous demande de suivre un agent de sécurité. Puis une gendarme, puis finalement l'agent de sécurité, puis un autre gendarme. La coordination entre les différents service est compliquée.

On nous indique finalement de repasser par les grilles du Zénith pour être inspectés par une équipe de secours, vêtus de combinaisons grises de la tête au pied, avec des masques à gaz. Nous sommes contaminés, ne l'oublions pas. Un symbole sur notre feuille plastifiée l'indique.

On me prend alors en charge : "Vous avez mal quelque part ?" J'avais mis mon bras gauche dans mon pull pour signifier que mon poignet était en vrac. Actors Studio. On distribue des couvertures chauffantes à celles et ceux qui en ont besoin. Je retrouve alors des agents de sécurité du Zénith et des vendeurs de boissons ou de gaufres avec moi : "On a été en contact avec votre groupe, alors on est à notre tour contaminé!"

Dehors, il commence à vraiment faire chaud, et les nerfs se tendent. S'il y a quelques dizaines de minutes, demander à ce que les pompiers viennent plus vite faisait partie du rôle, c'est maintenant une vraie demande. On nous apporte de l'eau pendant que nous patientons. Un pompier nous demande de le suivre en faisant des grands gestes sous sa combinaison. Car avec son masque, impossible de l'entendre si on n'est pas collé à lui.

Une file indienne se forme. C'est le moment de passer dans le sas de décontamination. On me donne un grand sac plastique transparent : "Vous mettez toutes vos affaires dedans, et vous le fermez bien!". J'entre dans le sas, me mets en maillot de bain, et c'est parti. Une lumière verte s'allume, et on me crie d'ouvrir la porte. J'entre dans une première douche. Pendant une minute trente, de l'eau (plutôt chaude, j'ai eu peur) mélangée à un produit désinfectant sort du pommeau.

Je pousse une deuxième porte, et prends une deuxième douche d'eau claire, faite pour me rincer. À la sortie, on me tend une serviette et un pyjama d'hôpital bleu. Je marche ensuite pieds nus jusqu'à une immense tente de secours. Heureusement qu'il ne pleuvait pas, où qu'il ne faisait pas un vrai temps d'automne.

Étape suivante, on me guide jusqu'à une petite estrade où une machine analyse mes mains, pour vérifier que je suis bien décontaminé. Je réussis heureusement le test, avant d'être emmené vers le poste de secours, pour retrouver les autres personnes blessées, en attente d'être évacuées.

C'est certainement la partie la plus impressionnante. Si le temps d'attente avant la douche nous avait un peu fait sortir de notre rôle, nous revenons très vite dans l'exercice une fois entrés dans cette immense tente orange. On me place sur un brancard posé au sol : "Non, lui c'est une UR (urgence relative, ndlr.), il va à côté !", ordonne un docteur.

Une vraie blessure parmi les fausses

Une infirmière vient à ma rencontre, me pose une attelle (ou plutôt fait mine de, on reste dans un exercice). Pendant ce temps, des personnes gravement blessées traversent la tente, allongées sur un brancard porté par des pompiers. Certains sont intubés, les images sont impressionnantes. On s'y croirait vraiment, surtout qu'une cobaye s'est réellement foulé une cheville pendant l'exercice.

Je retrouve avec Christophe Berna, qui a quitté sa casquette d'organisateur de l'exercice pour retrouver celle d'urgentiste : "Il me faut huit personnes pour aller à Hautepierre (l'hôpital le plus proche)", crie-t-il avant de me faire un sourire complice. Je suis censé passer une radio de mon poignet. Je monte alors dans un minibus, qui n'ira pas jusqu'aux urgences. Elle nous dépose devant le Zénith, là où tout a commencé.

Il est 17h. L'exercice est terminé pour moi. Mais d'autres personnes attendent toujours. Certaines ont été évacuées en ambulance. On a même vu un hélicoptère survoler le Zénith, sans pour autant héliporter des victimes. Il a été appelé pour une autre mission, une vraie cette fois-ci.

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