Témoignage. Les infirmiers libéraux vont perturber la circulation mardi dans le Bas-Rhin, "on n'en peut plus"

Publié le Écrit par Sabine Pfeiffer

Mardi 13 février, des infirmières et infirmiers libéraux du Bas-Rhin prévoient une opération escargot entre Brumath et Strasbourg (Bas-Rhin). Pour dénoncer, une fois de plus, l'absence de considération pour leur métier. Une infirmière libérale de Mittelhausbergen témoigne.

Sans les infirmières et infirmiers libéraux, pas de maintien à domicile de personnes âgées ou malades. Pas de sortie rapide de personnes hospitalisées. Pas de société inclusive. Pourtant, beaucoup de ces professionnels souffrent d'un terrible manque de considération pour leur métier. Et ont décidé de le dénoncer, une fois encore.

Cette manifestation prévue mardi 13 février dans le Bas-Rhin, comme un peu partout en France ces derniers jours, n'est pas une première. Loin de là. En décembre 2022, déjà, les infirmiers libéraux étaient en grève en Alsace, refusant durant trois jours de prendre de nouveaux patients en charge.

Et en mai 2023, ils – ou plutôt elles, car la profession est féminine à 80% - manifestaient devant la préfecture de Strasbourg. Toujours pour les mêmes raisons : exiger une hausse des tarifs de leurs actes et de leurs indemnités de déplacement, et une revalorisation de leur métier.

"Pourtant, nous répondons présent 7 jours sur 7, 365 jours par an", s'exclame Véronique Bier, infirmière libérale et représentante régionale du syndicat Convergence Infirmière, qui coorganise cette nouvelle manifestation avec le collectif des Infirmiers en colère.

Pour répondre aux questions de France 3 Alsace, la jeune femme a réussi à se rendre disponible à 20h30, après sa (très) longue journée de travail "non-stop, de 6h30 à 20h, avec juste le temps de manger un sandwich vite fait."

Aucune revalorisation des actes depuis 15 ans

La première revendication concerne le pouvoir d'achat, en baisse constante depuis une quinzaine d'années. En effet, les infirmiers libéraux sont principalement rémunérés à l'acte réalisé : piqûre, prise de sang, pansement, etc. Or, chaque acte technique correspond à une nomenclature, et à un tarif inchangé depuis… 2009.

À titre d'exemple : 4,50 euros bruts pour une injection, 6,075 euros bruts pour une prise de sang, 6,30 euros bruts pour un pansement… "On n'a pas été revalorisés sur tous ces actes, déplore Véronique Bier. On a perdu plus de 20% de pouvoir d'achat."

Son syndicat réclame au moins 6 euros pour une injection, 10 pour une prise de sang et 8 pour un pansement. "Et avec ça, il faut fournir le matériel, précise l'infirmière, amère. Nous demandons qu'au moins tous nos actes courants soient revalorisés à hauteur des pertes liées à l'inflation." 

Des déplacements effectués à perte

De même, depuis quinze ans, leurs indemnités de déplacement étaient fixées à 2,50 euros bruts par trajet, peu importe le nombre de kilomètres. "Il faut savoir qu'un médecin touche 10 euros par trajet, et les kinésithérapeutes 4 euros, pour certains actes, précise l'infirmière. Or le prix du carburant est le même pour tous."

Depuis le 28 janvier, cette indemnité est passée à 2,75 euros bruts. Une augmentation de 25 centimes, ridiculement faible pour Convergence Infirmière, qui réclame 4 euros par trajet.

Des forfaits sous-estimés

Par ailleurs, le mode de calcul pour la prise en charge très chronophage de patients "lourds", dépendants, a été revu à la baisse. Selon le syndicat, ce genre de prise en charge, évalué à 31,80 euros bruts en 2012, est redescendu à 28,70 bruts neuf ans plus tard, soit une perte de 3,10 euros par jour.

"Depuis quelques années, on est passés au forfait, explique Véronique Bier. Il existe trois forfaits : pour patient "léger", "intermédiaire" et "lourd". Et pour les patients "lourds", qui nous prennent énormément de temps, on perd de l'argent."

Après avoir soigné une personne, elle doit noter tous les actes effectués sur un portail informatisé professionnel de la caisse primaire d'assurance maladie, qui comprend 186 éléments. Puis cette intervention est transformée en forfait, déterminé par des algorithmes. Forfait dans lequel sont compris tous les actes comme la toilette ou l'aide à la marche, qui ne nécessitent pas une ordonnance spécifique.

"Si vous avez des patients de plus de 90 ans, l'algorithme vous accorde plus facilement une prise en charge lourde, précise Véronique Bier. Mais pour ceux de 85 à 90 ans, c'est moins le cas. Donc, on perd en pouvoir d'achat. Et pour ceux de 80 à 85 ans, on va encore perdre plus." En effet, bien trop souvent, cette logique informatique ne tient pas compte de la réalité humaine, vécue au quotidien.

"Si on pouvait avoir un quatrième forfait, pour les patients "très lourds", ce serait déjà bien, espère Véronique Bier. On demande ce forfait supplémentaire. Et que tout soit revu." 

Des charges qui explosent

En parallèle, les infirmières et infirmiers libéraux dénoncent aussi leurs charges, qui augmentent de façon exponentielle, et auxquelles ils ont de plus en plus de mal à faire face.

"Notre cotisation à l'Urssaf (Union de recouvrement des cotisations de Sécurité sociale et d'allocations familiales), a augmenté, celle à notre caisse de retraite, la Carpimko, a augmenté, sans parler du budget carburant ou du prix exorbitant du parking pour les collègues qui travaillent à Strasbourg", détaille Véronique Bier.

Et de poursuivre sa litanie : "Notre assurance d'arrêt de travail ne commence qu'au 90ᵉ jour, donc nous sommes obligés de cotiser à une assurance complémentaire, très chère et qui a aussi augmenté, bien sûr. Puis il y a évidemment les frais pour notre voiture, qui doit rouler par tous les temps, notre matériel informatique, indispensable pour pouvoir facturer nos actes à la Sécurité sociale, et le logiciel de facturation qui va passer de 40 à 115 euros pour moi…" 

Les indus, une épée de Damoclès

À tout cela s'ajoute la peur constante des "indus" : une inscription erronée d'un acte, ou simplement jugée comme telle par la Sécurité sociale, qui peut en demander le remboursement encore des années plus tard.

"Pour les pansements, nous avons deux sortes d'actes, explique Véronique Bier. Des simples, à la nomenclature AMI2 (ceux à 6,30 euros brut), et les lourds et complexes pour lesquels il existe 8 items. 

Parfois, vous avez un pansement simple qui peut passer en lourd, mais l'ordonnance du médecin n'est pas conforme. Vous faites le soin, qui prend du temps. Mais deux ans plus tard, la Sécu vous demande de rembourser l'acte, parce que l'ordonnance ne mentionnait pas les termes exacts. Et la Sécu peut ainsi remonter jusqu'à cinq ans en arrière. Ça vire à la chasse aux sorcières."

Dieu sait que j'aime mon métier. Mais cette épée de Damoclès, cette explosion des charges et cette paperasse, on n'en peut plus

Véronique Bier

"C'est une épée de Damoclès, qui nous empêche de travailler sereinement, alors qu'on veut juste soigner nos patients, se lamente l'infirmière. On demande que ce contrôle d'activité soit réformé, avec un droit à l'erreur."

D'autant plus qu'au jour le jour, ce dispositif lui fait aussi perdre énormément de temps. "Si les termes sur l'ordonnance ne sont pas exacts, je suis obligée de recontacter le médecin qui l'a rédigée, précise Véronique Bier. Et pour des patients qui sortent de l'hôpital, l'ordonnance n'est souvent pas conforme. Il faut donc que je revoie la situation avec le médecin traitant de la personne, pour obtenir une nouvelle ordonnance. Et parfois, le patient lui-même doit retourner chez son médecin pour cela, ce qui signifie une consultation supplémentaire et des frais inutiles pour la Sécu." 

Un profond manque de reconnaissance

Véronique Bier a le sentiment que sa profession est la plus mal aimée de tout le système de santé. "C'est nous qui allions soigner les gens pendant la période du Covid-19, rappelle-t-elle. Mais nous, on n'a eu aucune reconnaissance pour cela. Au Ségur de la santé, on n'a rien eu. Rien. Pourtant, on était les seuls à continuer à nous rendre, jour après jour, au domicile des patients. On est oubliés et pas écoutés."

Convergence Infirmière demande aussi la prise en compte de la pénibilité du métier, avec un départ en retraite possible dès 60 ans, et à taux plein dès 62 ans. Et non à 67 ans, comme aujourd'hui, alors qu'il s'agit "d'un métier physique, fatigant."

Selon une étude nationale mandatée par son syndicat l'an passé, auprès de 5 500 infirmières et infirmiers libéraux, "les facteurs de pénibilité et les sujets d'inquiétude sont nombreux" : problématiques de circulation et de stationnement, manque d’hygiène et insalubrité de certains logements, exposition à certains agents chimiques dangereux, violences verbales, physiques et même sexuelles… 

Les cessations d’activités se multiplient

Pour toutes ces raisons, bon nombre d'infirmières et infirmiers libéraux pensent à jeter l'éponge. En Alsace comme ailleurs dans l'Hexagone. "Toute cette pression, plus la perte du pouvoir d'achat, et le manque de considération, ce n'est presque plus vivable, résume Véronique Bier. Si les choses n'évoluent pas dans un sens positif, beaucoup d'infirmières vont s'arrêter."

Elle-même participera donc, bien évidemment, à l'opération escargot de ce mardi 13 février 2024, dans l'espoir de faire entendre les revendications de la profession : "la réouverture des négociations avec la CNAM (Caisse nationale d'assurance maladie), la revalorisation, le problème des indus, tout…"

Les véhicules démarreront vers 10h de l'aire de covoiturage de la zone industrielle de Brumath pour aller vers Strasbourg en passant par la Porte blanche, puis les quais. Un sit-in est prévu de 12h30 à 16h devant le bâtiment de la CPAM (Caisse primaire d'assurance maladie), rue de Lausanne. Puis le convoi retournera à Brumath, toujours au ralenti.

"Là, on alerte pour la santé de tous et pour dire qu'après les déserts médicaux, les déserts infirmiers arrivent, résume Véronique Bier. On alerte aussi pour protéger votre santé, et celle de vos aînés."

Mais si elle-même peut aller manifester, c'est parce que son associée a accepté de rester travailler ce jour-là. Car il n'est pas question de laisser les patients sans soin, même pour les besoins de la cause.

 

 

 

 

Tous les jours, recevez l’actualité de votre région par newsletter.
Tous les jours, recevez l’actualité de votre région par newsletter.
choisir une région
France Télévisions utilise votre adresse e-mail pour vous envoyer la newsletter de votre région. Vous pouvez vous désabonner à tout moment via le lien en bas de ces newsletters. Notre politique de confidentialité