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Le verger conservatoire de Froeschwiller, un jardin enchanté

La pomme "Nez de mouton", l'une des 150 variétés du verger conservatoire / © Philippe Dezempte / France Télévisions
La pomme "Nez de mouton", l'une des 150 variétés du verger conservatoire / © Philippe Dezempte / France Télévisions

Petit tour dans un lieu hors du temps, le verger conservatoire de Froeschwiller, où prospèrent 150 variétés de pommes anciennes.

Par Sabine Pfeiffer

Créé par le Parc régional des Vosges du Nord dans les années 1980, le verger conservatoire de Froeschwiller joue un rôle de conservation et de transmission du patrimoine, mais également scientifique et pédagogique. Plusieurs associations le font vivre, et incitent les particuliers à replanter ce type de pommiers chez eux.
 
Le verger conservatoire, plusieurs centaines de pommiers moyennes et hautes tiges / © Philippe Dezempte / France Télévisions
Le verger conservatoire, plusieurs centaines de pommiers moyennes et hautes tiges / © Philippe Dezempte / France Télévisions

Il s'étend tout au bout d'un petit chemin discret, à Elsasshausen, un hameau rattaché à  Froeschwiller (Bas-Rhin). Un petit coin de paradis, où mûrissent côte à côte, sur plusieurs centaines d'arbres, des fruits de toutes les couleurs entre le jaune-vert et le rouge bordeaux, ronds, allongés, tachetés, rayés, énormes ou minuscules. Leurs noms font rêver : "Winterkroneàpfel" (Couronne d'hiver) ou "Gloria mundi" (Gloire du monde, sourire : "Schoofnààs" (Nez de mouton), saliver : "Winterstrawberry" (fraise d'hiver), retomber en enfance : "Christkindler" (pomme de l'enfant Jésus), ou font remonter d'anciennes comptines : "Reinette" et "Api". 
 

Notre résultat est fabuleux.

Bernard Schaller, interassociation de Froeschwiller


Introuvables dans les supermarchés, ces 150 variétés de pommes anciennes ont toutes des qualités bien précises : hâtives ou tardives, pommes "à couteau" (c'est-à-dire à croquer telles qu'elles), "de cave" pour la conservation, pommes à jus, comme la "Maijàpfel", pommes à cuire – ah ! la "Boskoop", inégalable pour les tartes. Il y a même une variété allemande, "Minister von Hammerstein", qui ne provoque aucune allergies.

Autrefois, les Alsaciens plantaient des pommiers très divers afin de couvrir l'ensemble de leurs besoins, et disposer de fruits du mois d'août jusqu'au  printemps suivant. Pour obtenir le meilleur jus ou la meilleure compote, ils n'hésitaient pas à mélanger plusieurs variétés, telle pour l'acidité, telle autre pour le sucre, et une autre encore pour sa saveur particulière.

Mais dans les années 1970, avec l'engouement pour la "Golden", bon nombre de vieux vergers ont été arrachés pour les remplacer par la nouvelle venue. Et beaucoup de ces pommes anciennes auraient pu disparaître si le Parc régional des Vosges du Nord n'avait pas pris l'initiative de créer ce verger conservatoire. "C'était encore le moment" se souvient Bernard Schaller, responsable du verger conservatoire pour l'inter-association de Froeschwiller. "Beaucoup de nos aînés avaient encore d'anciens vergers, ou de vieux arbres dans leur jardin." De nombreux moniteurs de taille ont donc fait la tournée des villages, dans le but de récupérer des greffons de toutes ces variétés anciennes.

Les premiers arbres ont été plantés en 1983, sur ce terrain mis à disposition par la commune de Froeschwiller : des "moyennes-tiges", sur lesquels on a greffé les greffons ainsi récoltés. Trois ans plus tard, la même opération a été réalisée sur des arbres "hautes-tiges".

Du bio avant l'heure qui fait toujours ses preuves

Dès le départ, la volonté était aussi de ne pas traiter les jeunes arbres. "Ça, c'en est la preuve" sourit Charles Fresch, pomologue amateur et amoureux du verger conservatoire, en montrant une pomme à la belle peau rouge percée de deux trous de vers. "Si vous passez près d'un pommier et voyez ce genre de trous, vous pouvez être certain qu'il n'est pas traité."

Bien sûr, ce genre de fruit ne trouverait pas sa place sur l'étal d'un supermarché. Pourtant, après plus de trente années sans traitement, "le résultat est fabuleux" assure Bernard Schaller. "Dans ce verger, nous avons atteint un tel stade de production que des amateurs avertis viennent de partout pour récupérer des greffons" et que de nombreuses associations fruitières cherchent ici de quoi compléter leurs expositions automnales. En effet, des arbres "hautes-tiges" à l'état naturel portent normalement un an sur deux. Mais ici, il y a tant de variétés que même si certains arbres sont vides, les quantités produites par les autres compensent largement.
 
La Maijapfel (pomme de mai) excellente pour le jus / © Philippe Dezempte / France Télévisions
La Maijapfel (pomme de mai) excellente pour le jus / © Philippe Dezempte / France Télévisions

Plusieurs associations de bénévoles se partagent avec bonheur l'entretien et l'exploitation du site. Le particulier qui fauche l'herbe sous les arbres veille à bien laisser une certaine hauteur pour épargner les insectes. Des moniteurs de taille entretiennent les arbres. L'inter-association de Froeschwiller organise les visites ("des bus entiers viennent parfois de Belgique ou d'Allemagne" assure Bernard Schaller) et répond aux demandes des associations fruitières.

Une vocation également scientifique 

Sur chaque arbre, une petite pancarte indique le nom de la variété, et si possible, son ancienneté. Certaines replongent dans un passé lointain, comme la "pomme d'Api", déjà connue à l'époque romaine, ou la "Weinling" (Vineuse blanche d'hiver), une authentique Alsacienne, attestée depuis 1544.

Car la vocation de ce verger pas comme les autres est également scientifique. Plusieurs fois par an, des pomologues viennent y faire des recherches "généalogiques" à partir de l'ADN prélevé sur les fruits, mais aussi sur les feuilles. Ils cherchent à bien identifier chaque variété, pour éviter les doublons et retracer son parcours singulier. En effet, il était fréquent qu'une même pomme ait un nom différent d'un village à l'autre.  "Telle pomme a cinq noms, telle autre six" précise Bernard Schaller. "C'est aussi toute cette histoire de chaque pomme qui est intéressante."   
 

Je veux qu'ici, des enfants puissent courir (...) et leurs parents, rêver.

Martine Fullenwarth, responsable pédagogique


Même si ce n'est pas le premier objectif, les fruits du verger conservatoire sont également valorisés, car ici, il n'est pas question de gaspillage. Les pommes sont distribuées dans les cantines de certaines écoles, et des journées de cueillette sont organisées pour les particuliers.
 
Martine Fullenwarth et ses pommes préférées / © Philippe Dezempte / France Télévisions
Martine Fullenwarth et ses pommes préférées / © Philippe Dezempte / France Télévisions


Et Martine Fullenwarth (présidente de l'association Fruits, fleurs et nature de Woerth et environs) est, elle, responsable de la partie pédagogique. Le verger accueille aussi régulièrement des classes, de la primaire au lycée, des groupes de personnes handicapées, et également des familles. "Ce jardin est super pour les experts, pomologues, moniteurs ou fédérations de producteurs" rappelle Martine Fullenwarth. Mais moi, je veux qu'ici, des enfants puissent courir et crier, tandis que leurs parents prennent le temps de rêver, respirer et goûter." Elle y organise des ballades et des jeux de piste, à la recherche de la "pomme boudin", la "Winterbanana" (Banane d'hiver), la "Paradisapfel" (Pomme du paradis) ou l'énorme "Bismarck".

Et son plus grand bonheur est qu'à l'issue de la visite, les familles commandent l'un de ces arbres auprès de l'association, puisque leur visite leur a donné envie de replanter l'une de ces variétés anciennes dans leur propre jardin, et d'en assurer à leur tour la transmission.

Dernier petit détail : le verger conservatoire se situe en plein milieu du site de la bataille franco-prussienne de Woerth-Froeschwiller, du 6 août 1870. Un lieu de mort, redevenu lieu de vie et de partage.