TEMOIGNAGE - Coronavirus : aux urgences de Colmar, "Humainement, on n’est pas prêt à recevoir une deuxième vague"

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Écrit par Claire Peyrot

Au plus fort de la crise sanitaire, 212 soignants ont œuvré aux urgences de l’hôpital de Colmar. Alors que le nombre de cas augmente en France, nous avons interrogé ces professionnels sur la situation sanitaire, le port du masque, et leur capacité à encaisser une nouvelle vague.
 

Yannick Gottwalles dirige le pôle des urgences à l’hôpital Pasteur de Colmar. Malgré une période de vacances, il n’a pas récupéré de la fatigue dans laquelle l’a laissé la crise sanitaire. Il craint l’arrivée d’une deuxième vague épidémique pour lequel il n’estime les équipes « pas encore prêtes » sur le plan humain. Ce mardi 4 août, au sortir de sa dernière garde nocturne qui aura duré 14 heures, il nous a accordé une interview. 

Comment allez-vous ?

"Tout dépend sur quel plan vous parlez. Sur le plan physique, tout le monde est épuisé parmi le personnel soignant, on n’a pas eu assez de temps de récupérer, de se reposer et recharger les batteries. Sur le plan psychique, c’est encore plus compliqué car à la fatigue s’ajoutent les conditions de travail, on doit tester tous les patients et on découvre des cas de Covid régulièrement au sein des services."

Etes-vous inquiet en plus de ça ?

"Oui, je suis inquiet pour la suite des événements car c’est un virus qui nous a habitués à être dans l’inconnu et malheureusement on le reste pour l’instant. On ne sait pas comment va évoluer la pandémie, comment sera l’ampleur de cette évolution, comment va se comporter ce virus avec la période estivale, les vacances, les gestes barrières qui sont peut-être un peu moins utilisés qu’avant, le port du masque moindre dans les zones où il fait chaud. On a des craintes fortes de ce côté-là, et d’une recrudescence pour la rentrée et peut-être même avant."

D’où vient cette crainte ? Vous voyez déjà arriver des choses ?

"Depuis la fin de la grande vague, on a toujours eu un bruit de fond de patients qui venaient, avaient des signes évocateurs, et quand on faisait un prélèvement, effectivement ils revenaient positifs. Donc ça n’a jamais totalement disparu, il y a toujours eu ce bruit de fond, il était modeste – un patient tous les deux jours, deux ou trois patients par semaine. Là, on constate que ce bruit de fond est en train d’augmenter, avec un peu plus de patients, parfois graves. On a encore eu un patient en réanimation avec une infection Covid. Cela signifie que le virus continue à se propager mais aussi à infecter les personnes et avoir des signes cliniques. Et ça c’est une inquiétude qui croit au sein des équipes parce qu’on pensait après la première vague que le bruit de fond allait cesser mais ce n’est pas le cas."


Qu’est-ce que vous ressentez quand vous voyez les gens sans masque, les regroupements sur les plages par exemple ?

"Un sentiment mitigé : une sensation de colère et une sensation d’incompréhension. Les gens n’ont pas compris ce qu’il s’est passé, la gravité de ce qu’il y a eu et pour certaines régions, ils n’ont pas compris la chance qu’ils ont eu de passer à côté. Le Grand Est a été très touché, la région parisienne a été extrêmement touchée, d’autres régions ont été préservées, tant mieux. Mais maintenant, comme on sait que le virus continue à se propager, et qu’on voit que le personnes ne tiennent plus compte du moindre geste barrière, on peut se dire que ces personnes n’ont rien compris. Le virus est toujours là, parmi nous, et les gestes barrières sont quand même l'une des meilleures mesures actuellement disponibles en l’absence de vaccin pour se prémunir de cette poursuite de pandémie."

Qu’avez-vous envie de dire à ces gens-là ?

"Regardez un peu derrière vous, ce qu’il s’est passé il y a quelques semaines, même si ce n’est pas simple du tout de devoir combattre un ennemi que l’on ne voit pas, qui va donner des signes plusieurs jours après qu’on ait été en contact avec lui, et des signes absolument polymorphes, qui peuvent aller du malaise avec une chute jusqu’à une détresse respiratoire en passant par toutes les formes cutanées, cardiaques ou respiratoires qui peuvent exister."

Ce n’est pas simple de porter un masque en permanence 

"Les soignants le portent en permanence depuis des mois, ce n’est pas simple pour eux non plus. Il y a un tas d’établissements qui n’ont pas de climatisation, qui sont chauds, mais il faut le faire, pour le bien de la population".

Si seconde vague il y a, ce que vous avez l’air de craindre fortement, vous sentez-vous prêts, collectivement ? 

"Non. On est peut-être mieux armé pour les procédures, l’organisation, le matériel (en tout cas en partie), mais on n’est pas prêt sur le plan humain de recevoir une deuxième vague de plein fouet au même titre que la première parce qu’on n’est pas prêt physiquement. Et pour ça il faut laisser un tout petit peu de temps pour que les personnes puissent récupérer, et on espère que ce ne soit pas avant septembre."

Il y a deux mois, on était des héros. Aujourd'hui, on est à nouveau agressés

Julie Nicoletti, infirmière à l'hôpital Pasteur de Colmar

Julie Nicoletti est infirmière à l’hôpital Pasteur de Colmar. Fatiguée comme ses collègues, elle n'a pas encore analysé ni digéré tous les sentiments vécus pendant la crise sanitaire. Elle en conserve des images fortes et pénible. Elle regrette de voir des personnes sans masque.

Maintenant que la première vague paraît loin, comment vous sentez-vous ?

"Physiquement on se sent un peu fatigué, je pense que la période qu’on vient de traverser n’est pas si lointaine et elle reste encore présente. Il y a encore quelques cas, plus isolés, moins qu’en mars mais on appréhende. C’est l’inquiétude par rapport à ça. On a retrouvé notre activité habituelle, et malheureusement les attitudes d’agressivité dont on a l’habitude. Elles avaient disparu pendant le Covid. On était confronté à des urgences vitales en grand nombre et le fait de retrouver des situations de violence, ça ne nous avait pas trop manqué.

On vous a applaudi pendant des semaines et maintenant que c’est un peu oublié, vous êtes agressé ?

"Oui c’est ça. Il y a deux mois, on était applaudi aux balcons, on était des héros, et maintenant, on est redevenu l’infirmière qui ne répond pas assez vite à la sonnette, c’est un peu difficile à avaler."

Pour ce virus qui n’a pas disparu, comment vous sentez les choses ?

"Pour l’instant aux urgences, c’est stable au niveau du nombre. Il y a quelques cas qui viennent, on continue à les isoler dans des boxs en attendant les résultats. Si c’est positif, selon les cas, on les renvoie à domicile ou on les hospitalise. Pour le nombre de cas, c’est incomparable avec le mois de mars pour le moment mais c’est ce qu’on redoute, un défilé d’ambulances où tout le monde est en tenue de cosmonaute de façon incessante et d’avoir un grand nombre de cas critiques, des personnes en détresse respiratoire très avancée qui nécessitait la réanimation. Pour l’instant, des cas comme ça on n’en a pas."

Vous appréhendez cette période-là ?

"Oui un peu comme mes collègues. Dans cette période de post-Covid, il y a comme un passage à vide et c’est important de poser des mots sur ce qu’on a ressenti parce que personne n’est à l’abri des dommages collatéraux. Ce sont les stress post-traumatiques. On a vu le tsunami arriver, et ça a suscité beaucoup d’émotions, des bonnes comme des mauvaises. Après coup, on repense à ce qu’on a fait, ce qu’on aurait pu faire mieux, autrement. On y repense comme des flash-backs, comme s’il y avait eu une espèce d’oubli et ça revient."

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant cette période ?

"Les personnes seules. Leur famille n’étaient pas là. On essayait d’être présent mais on pouvait avoir deux ou trois personnes en état critique à surveiller en même temps, là ça pouvait être compliqué. C’était ça qui était assez difficile."

Que vous dites-vous quand vous voyez des gens sur la plage sans masque ?

"C’est le genre de choses qui pouvaient m’énerver il y a un mois, aujourd’hui j’essaie de ne plus réagir de la même façon, de ne plus m’énerver. Aujourd’hui, personne ne peut dire « je ne savais pas que je pouvais être contaminé ». On est tous au courant aujourd’hui."