Coronavirus : comment les commerçants s'adaptent à la fermeture du marché de Mulhouse

"Il n'y avait personne, plus de vie, plus d'âme." Dans la halle du marché, ce mardi 24 mars vers 14h / © Christian Gerhard
"Il n'y avait personne, plus de vie, plus d'âme." Dans la halle du marché, ce mardi 24 mars vers 14h / © Christian Gerhard

Le plus grand marché du Grand Est, celui du Canal couvert de Mulhouse, a dû fermer comme les autres pour cause de coronavirus. Les commerçants cherchent des solutions pour continuer à vendre, mais tous ne sont pas égaux face à la crise.
 

Par Sabine Pfeiffer

Vieux de plus d'un siècle, le marché du Canal couvert de Mulhouse,  est donc fermé comme les autres depuis ce mardi 24 mars à 14 heures. "La dérogation n'était pas possible, vu la taille de notre commune. La ville de Mulhouse n'avait pas le choix", regrette Nathalie Motte, adjointe au maire en charge de l'attractivité commerciale.

Ce marché, qui fonctionne d'ordinaire trois jours par semaine (chaque mardi, jeudi et samedi), est le plus grand de l'Est de la France avec plus de 300 commerçants. Il en est aussi l'un des plus variés et des plus anciens : certains stands sont tenus par des commerçants de la… quatrième génération.  


300 commerçants, et autant de cas uniques


Parmi tous ces commerçants, chaque cas est pour ainsi dire unique. Certains produisent, d'autres cultivent, d'autres encore sont négociants. Ils sont disséminés sur tout le territoire, et ont des produits et des capacités d'adaptation très variés. Tous ne sont donc pas égaux face à cette crise totalement inédite. Les uns peuvent garder le contact avec les clients et écouler leurs produits aussi bien que possible. D'autres doivent se résigner à faire le dos rond, en espérant tenir jusqu'à une future réouverture.  


Marc Wurtz, négociant : "On a eu de belles réactions de la part des clients"

"Nous représentons des tailles d'entreprises, des statuts, des lieux et des formes de production très divers", explique Marc Wurtz, président de l'association des commerçants du marché, et négociant en volailles, charcuterie et crèmerie. D'ordinaire, lui-même est présent chaque jour d'ouverture du marché, qui représente son seul lieu de vente.  
 
Marc Wurtz, président de l'association des commerçants du marché du Canal couvert / © Marc Wurtz
Marc Wurtz, président de l'association des commerçants du marché du Canal couvert / © Marc Wurtz


Son principal regret : le manque d'anticipation. "Ce mardi 24 mars à 10h, on a appris qu'à 14h le marché serait fermé", raconte-t-il. Alors que chacun avait préparé, commandé ou produit sa marchandise pour la semaine. Et pour l'instant, "comme il s'agit d'une pandémie, les assurances ne prennent rien en charge."

A 10h, on a appris qu'à 14h le marché serait fermé.
- Marc Wurtz, président de l'association des commerçants du marché


En temps normal, Marc Wurtz livre aussi quelques professionnels. Mais parmi eux, une majorité de restaurateurs, dont il est évidemment aussi privé depuis deux semaines. Avec la fermeture du marché, il en est donc réduit à 10% de son activité habituelle. Pourtant, il tient à souligner "la vraie solidarité des collègues". Notamment un boucher mulhousien, qui lui a proposé d'écouler une partie de sa marchandise.


José Pflieger, producteur : "Heureusement qu'on a diversifié nos points de vente"

José Pflieger est éleveur de volaille à Spechbach-le-bas. Le marché de Mulhouse, heureusement pour lui, n'est pas le seul endroit où il peut écouler sa marchandise. Dans sa commune, avec d'autres agriculteurs, il tient un magasin de producteurs ouvert trois jours par semaine.
 
José Pflieger sur son exploitation / © José Pflieger
José Pflieger sur son exploitation / © José Pflieger

Il espère bien que certains de ses clients de Mulhouse pourront venir jusque-là. En tout cas, depuis la fermeture du marché, les commandes ont explosé. Dès ce mercredi 26 mars, "beaucoup de clients ont téléphoné pour passer commande. On a préparé la marchandise et ils sont venus la récupérer", raconte-t-il.

Il faut trouver les bons réseaux.
- José Pflieger


Il participe également à d'autres magasins de producteurs, et pense pouvoir écouler une bonne partie de sa production, car de nombreux clients continuent à demander de la viande fraîche, de proximité et de qualité. "Il faut simplement trouver les bons réseaux".  


Jean-Luc Goepfert, maraîcher : "On est dans les balbutiements"

Maraîcher à Schlierbach, Jean-Luc Goepfert réorganise complètement son travail. Sur l'exploitation, il maintient son marché à la ferme le jeudi soir et prévoit d'en ajouter un second le samedi matin. Tout en aménageant son local de stockage, afin de pouvoir servir également des clients de passage.   
Jean-Luc Goepfert dans son local de vente / © Jean-Luc Goepfert
Jean-Luc Goepfert dans son local de vente / © Jean-Luc Goepfert


Mais surtout, depuis la fermeture du marché de Mulhouse, il se lance dans la livraison. Une activité très chronophage et qui a des limites. "Je ne peux pas livrer trop loin pour 10 euros", avoue-t-il. Mais en trois jours, la mayonnaise semble déjà prendre. Les commandes par téléphone et par mail affluent, aussi de clients de Mulhouse. Jean-Luc Goepfert commence à préparer des paniers. Le tout est une question d'organisation.  

Les livraisons ne remplacent pas le marché
- Jean-Luc Goepfert


"Mais ça ne va pas remplacer le marché, où on touche une clientèle très large" regrette-t-il. Une clientèle très variée, parfois avec peu de ressources, qui s'arrêtait avec plaisir devant son stand.


Maud Marchal, grossiste : "Tout gérer sans m'effondrer"

Maud Marchal est spécialisée en épicerie bio provenant de petits producteurs grecs : olives, vin, huile, conserves, tisanes, savons, fruits secs… Elle est toujours présente dans la halle du marché du Canal couvert, qui constitue son seul lieu de vente directe.
 
Le stand d'épicerie fine bio, Le comptoir de Messénie / © Maud Marchal
Le stand d'épicerie fine bio, Le comptoir de Messénie / © Maud Marchal

Par ailleurs, Maud Marchal livre des épiceries fines et des magasins bio. Mais depuis plusieurs jours elle n'a plus de commandes de ce côté-là, car ces lieux aussi fonctionnent au ralenti. Comme beaucoup de ses collègues, elle regrette particulièrement la fermeture de la partie couverte du marché, la halle où, selon elle, "chacun appliquait les mesures de sécurité", d'autant plus qu'il n'y avait pas de caddies passant de main en main, car chaque client venait avec son propre sac ou panier.

Les commandes seront prêtes à la réouverture du marché.
- Maud Marchal


Pour les semaines à venir, Maud Marchal prévoit des moments difficiles. Elle ne peut qu'orienter ses clients habituels dans les magasins bio et épiceries fines partenaires. "La difficulté pour moi va être de gérer tout l'administratif lié aux changements de statuts/aides/soutien/congés/chômage concernant les salariés, assurer le maximum des commandes aux professionnels pour faire rentrer un peu de trésorerie", tout en s'occupant de sa petite fille. Elle acceptera aussi des commandes par internet, mais "uniquement avec l'option 'retrait au marché de Mulhouse'. Et, promis, "les commandes seront prêtes à la réouverture du marché."  
 

Christian Gerhard, négociant : "On est marqués psychologiquement, tous"

Christian Gerhard vend des épices, du thé et du café, également dans la halle. Il propose aussi un comptoir de dégustation. "Un lieu de vie, où toutes les catégories sociales se côtoient." Et il l'avoue volontiers : "On fait aussi ce métier pour ça." Il est d'ailleurs extrêmement touché des nombreuses marques de sympathie, sms, coups de téléphone, des clients qui prennent de ses nouvelles depuis trois jours.  
 
Christian Gerhard et son fils Luc / © Christian Gerhard
Christian Gerhard et son fils Luc / © Christian Gerhard

Dès la fermeture des restaurants, samedi 14 mars à minuit, il a dû stopper cette partie de son activité. Et depuis la fermeture du marché, il n'a plus de point de vente. Il a bien un site de vente en ligne, surtout pour ses clients qui ont déménagé loin de Mulhouse. Mais question chiffre d'affaires, cela reste "anecdotique". Et honorer des commandes en ligne à livrer lui-même (voir plus bas) "n'est pas rentable", reconnaît-il. 

Sans aucune rentrée financière, il pense tenir quelques semaines, en espérant que, mi-mai, le marché aura rouvert. Mais il reste philosophe : "On essaie tous de sauver notre peau, mais la première des choses, c'est rester en bonne santé."

Ça va peut-être remettre les pendules à l'heure.
- Christian Gerhard

Il est persuadé que cette crise ne laissera personne indemne, mais qu'il en sortira aussi de bonnes choses. "Psychologiquement, tout le monde aura pris un coup, mais ce sera aussi l'occasion de réajuster les choses." Il rêve d'un marché ouvert plus longtemps, ou plus de jours dans la semaine. Pour mieux valoriser ce lieu "pas seulement d'achat, mais de vie." Un lieu où l'humain, le contact direct et la confiance peuvent vraiment être au coeur du dispositif.
 

Des livraisons à domicile toujours possibles 

La page d'accueil du site du marché du Canal couvert de Mulhouse annonce aussi que "le système de livraison à domicile est suspendu." Une information à ne pas prendre totalement au pied de la lettre. En effet, le système de commandes groupées, "plébiscité par de nombreux clients" selon David Ambrosi, le manager du marché, ne fonctionne plus sous sa forme habituelle. Il était organisé par l'association des commerçants qui en assurait la livraison, ce qui n'est plus possible pour l'instant, car les commerçants n'ont plus accès au marché pour y amener ou y stocker leurs produits. 

En revanche, désormais, certains commerçants mettent leurs coordonnées personnelles sur le site, pour pouvoir continuer à proposer leurs produits aux clients, en effectuant eux-mêmes la livraison. Une quinzaine de commerçants sont déjà inscrits, et David Ambrosi s'engage à réactualiser cette liste chaque jour, et à continuer à en faire la publicité sur les réseaux sociaux.
 

Car il s'agit de bien rappeler aux clients habituels du marché que les commerçants qui, d'ordinaire, les accueillaient à leur stand sont toujours là. Et que beaucoup d'entre eux peuvent continuer à leur fournir des produits locaux et de qualité, en attendant que le marché rouvre. Ce qui sera "une priorité dès que la situation se détendra, promet Nathalie Motte. 

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