TEMOIGNAGE - Coronavirus : “Je soigne les soignants” raconte Anthony Tschiegg, ostéopathe à Mulhouse

Anthony Tschiegg en consultation à l'hôpital Emile Muller / © Patrice Roellinger
Anthony Tschiegg en consultation à l'hôpital Emile Muller / © Patrice Roellinger

Anthony Tschiegg est ostéopathe depuis vingt ans à Mulhouse. Il a l'habitude de soulager les douleurs des sportifs de haut niveau. Depuis le covid, il soulage celles des soignants de l'hôpital Emile Muller engagés dans une course pour la vie. Il est devenu le soignant des soignants.

Par Cécile Poure

Anthony Tschiegg n'est pas ce que l'on peut appeler une "première ligne" mais il a contribué à sa manière à cette lutte effrénée contre le covid19. Il a pris sa part du fardeau. En soulageant celui des autres. Celui des soignants de l'hôpital Emile Muller à Mulhouse. Il a les épaules larges mais, parfois, il n'en a pas dormi. "Quand la mort rôde aussi fort, le patient et le soignant, et aussi le soignant du soignant, tous sont sur une même ligne." La ligne de front.

Je préfère vous prévenir tout de suite, comme moi d'ailleurs je l'ai été: Anthony Tschiegg est parfois difficile à suivre. C'est "un chamane" m'a-t-on glissé à l'oreille. Et c'est vrai qu'à l'écouter, on se laisse emporter. Où? Je ne saurais vous dire exactement. Ailleurs ça suffira. Sa voix est douce mais ses mots ardus. Il se lance dans des phrases circonvolutives qui m'enveloppent et m'embrouillent. Je l'arrête souvent pour demander des éclaircissements. Cela le déstabilise, je le sens. Il hésite. Bredouille un peu. Je le retiens sur le plancher des vaches, lui dont les pensées fusent haut. Ses nébuleuses. Bridées.
 

A l'écoute du corps

Anthony Tschiegg est ostéopathe depuis 20 ans à Mulhouse. Il est, dans son domaine, et même si cela ne lui plaira guère, une pointure. Ostéopathe des nageurs du MON (Mulhouse olympique natation) de 2000 à 2004. Et pour les moins aguerris, co-auteur du Mal de dos pour les nuls. Un métier à son image. Peu orthodoxe. A mi-chemin entre la science médicale et celle, plus molle, de l'écoute. 

"En ce qui me concerne on peut parler de vocation, oui. J'ai perdu ma mère à l'âge de 20 ans. A ce moment-là, j'ai cru comprendre le mécanisme de la douleur. Malgré la difficulté de la situation, j'ai senti qu'il sortirait quelque chose de positif de cette perte. Une résilience. J'allais aider les gens à surmonter ce genre de douleurs. A ma façon."Un voyage en Asie à l'adolescence façonnera son esprit et sa pratique. Holistique. Où corps et psyché sont intimement liés.
 

J'ai perdu ma mère à l'âge de 20 ans. A ce moment-là, j'ai cru comprendre le mécanisme de la douleur.
-Anthony Tschiegg-


"Pour moi la médecine, la kinésithérapie étaient trop classiques. Je ne rentrais pas dans ce cadre. Je recherchais une démarche plus globale où l'anatomie, la physiologie et la dissection très techniques se mêlent à une écoute du corps disons plus fluidistique." Anthony Tschiegg s'oriente alors vers l'ostéopathie. Six années d'études à Paris dans une école privée fondée par Pierre Hammond dont la "philosophie" lui ressemble. Il s'installe ensuite à Mulhouse, sa ville natale. Fils de bijoutier, il fera fructifier l'or de ses doigts.

Dans son cabinet, il pratique une ostéopathie douce "même avec les costauds". Un travail sur les viscères et les fascias, ces membranes qui enveloppent les muscles. "Le corps subit continuellement des agressions extérieures: postures, stress, chocs. Au fur et à mesure, le corps compense compense compense jusqu'à un certain seuil. Une fois ce seuil d'adaptabilité atteint, on a mal. Par exemple, un intestin grêle bloqué peut avoir des conséquences sur le bas du dos. La douleur est toujours la partie immergée de l'iceberg. Les émotions expliquent en grande partie les douleurs mécaniques."Alors Anthony Tschiegg palpe ceux qui en ont plein le dos. Détend ceux qui ont une boule dans la gorge. Soulage les verts de rage. "Je fais une partie du chemin, l'autre c'est le corps qui la fait. Quand on sort de mon cabinet, on a de grosses courbatures."
 

Une bulle hors du temps

Avec le début du confinement, Anthony ferme son cabinet "sauf grosses urgences." Très vite ce désœuvrement lui pèse. "Je me suis dit que ce n'était pas logique de ne rien faire, que je pouvais apporter ma pierre à l'édifice. L'aide à l'effort puis, dans un second temps, l'évacuation des tensions devaient pouvoir être utiles aux personnels soignants."L'ostéopathe fait jouer son réseau de connaissances pour pouvoir mettre la main à la pâte, brisée. "Le GHR était alors en train de monter une cellule de soutien, je me suis porté volontaire. Ça a été un peu long à mettre en place mais c'est normal, ce n'était pas la priorité."
 
Cellule de soutien GHR / © GHR
Cellule de soutien GHR / © GHR

L'ancienne chirurgie pédiatrique de l'hôpital Emile Muller est réaménagée grâce à des dons. C'est là, au deuxième étage, dans une ambiance zen, que désormais le personnel soignant pourra lâcher prise. Et, dans la mesure du possible, être réparé, un peu. Quatre salles de soins sont mises à sa disposition. Psychologues, relaxologues, kinés et ostéopathes, tous bénévoles, sont là pour les accueillir. Anthony Tschiegg sera de ceux-là.

"Quand je suis arrivé le premier jour, le 1er avril je crois, j'ai tout de suite pris la mesure de la chose. Tout était silencieux, vidé de vie car inaccessible au public. Pesant. "Anthony demande à voir les services de réanimation pour comprendre les maux dont il va soulager les soignants. "C'était important pour moi. C'est inimaginable ce qui se passait dans ces services, très dur. Un de mes patients m'a bien décrit la situation. Lui qui avait fait l'Irak et la Bosnie avec la Croix-Rouge, il m'a dit: là, c'est encore un degré supplémentaire. C'est l'horreur qui entre dans le quotidien, qui bouleverse tout."
Le 1er avril, Anthony ne dormira pas de la nuit.
 
 

Stigmates de guerre

L'unité de soutien accueille 150 soignants par jour. Du matin jusqu'au soir tard pour le personnel de garde. Des séances de 30 minutes. De ses mains et de sa voix douces, Anthony va prendre soin de celui ou de celle qui n'en peut plus de soigner. "Brancardiers, médecins, infirmiers, membres de la direction, ils sont tous cabossés. C'est compliqué pour tout le monde." Anthony porte un masque mais pas de gants. Pour toucher la douleur, pour la comprendre, il ne faut pas d'intermédiaire, si fin soit-il. "Beaucoup ont mal au dos, c'est mécanique, ils ont été très sollicités. Nuque, trapèzes, cervicales, dos. De ce que je vois, ils ont tenu tenu tenu avec une résistance de dingue. Tout le monde est encore debout avec des stigmates dignes d'un champ de guerre."
 
Anthony Tschiegg en consultation à l'hôpital Emile Muller / © Patrice Roellinger
Anthony Tschiegg en consultation à l'hôpital Emile Muller / © Patrice Roellinger

Des douleurs mécaniques, physiques, mais pas seulement. Car dans l'intimité de la petite pièce, hors du temps et de sa frénésie, comme n'importe quels muscles, les langues se dénouent. La parole se libère. "J'ai vu une très grande souffrance psychique. Très vite, ils se mettent à parler. Beaucoup d'entre eux pour des raisons de pudeur n'ont pas eu envie de voir un psy pourtant également présent au sein de notre cellule. Là ils se sentent en confiance. Je les touche, ça rapproche. Je les touche, je les écoute."
 

J'ai vu une très grande souffrance psychique
-Anthony Tschiegg-

"Ils me racontent ce qu'ils voient, la peur qu'ils éprouvent pour eux et pour leurs proches." Alors Anthony prend sur ses épaules toute cette souffrance. "Vous savez l'empathie ça peut être lourd. Mais quand je vois cette reconnaissance dans leurs yeux, ça contrebalance tout. Car moi aussi qui suis en contact direct, sans gants, avec ces soignants dont certains sont atteints du covid, j'ai peur. Mais mon envie de les aider était la plus forte. Je savais que j'aimais les gens et ça m'a conforté là-dedans. Au-delà du risque que je prenais tous les jours."
 

Post-traumatisme ?

Cette unité de soutien pour les professionnels a également pour but de préparer l'après. Pas le déconfinement non. Le retour à la normale. Dans les services, dans le quotidien de tous ces soignants. "Il y a de forts risques de décompensation après, c'est certain. Nous avec nos mots, nos gestes, on cherche déjà à éviter le ON/OFF. Quand tout s'arrête, qu'on a enfin le temps de penser et que tout revient d'un seul coup. Face à ce risque, certains vont continuer à vivre normalement sans chercher à remuer tout ça. Les autres vont s'effondrer. Nous ne sommes pas tous connectés de la même façon à notre système nerveux. Ça peut être violent."
 

Il y a de forts risques de décompensation après c'est certain
-Anthony Tschiegg-



Il a donc d'ores et déjà été décidé que l'unité de soutien perdurerait jusqu'à la fin de l'année. Voire au-delà. Peut-être même de façon définitive. "Moi, j'ai décidé d'y consacrer trois demi-journées par semaine jusqu'en décembre. On y fait un travail indispensable." Anthony Tschiegg, l'insaisissable, s'est fait prendre dans les mailles d'une vaste chaîne. Vitale. "J'ai ressenti ce sentiment d'appartenir à une chaîne humaine, soumise aux mêmes règles de vie ou de mort. Tout le monde peut être touché par la maladie. On est tous égaux face à la mort. Je me suis senti ramené au rang d'être humain, sur un pied d'égalité avec mes contemporains." L'ostéopathe démiurge a fait long feu. "Moi dans mon cabinet, je suis seul face à l'univers. Et d'un coup, face au covid, nous y étions tous. Ça m'a remis à ma place, sans doute, face à la vie et à la mort." Anthony Tschiegg soupire.

C'est sur cette parabole que nous nous quittons. C'est bien, elle lui ressemble. Comprenne qui voudra. Ce que je retiendrai moi, c'est que cette maladie, si soudaine, si violente, a fait entrer à l'hôpital des disciplines qui jusqu'alors n'y avaient pas droit de cité. Moins académiques certes mais non moins utiles. Ce que je retiendrai aussi, plus largement, c'est que cette maladie a fait de nous, petits individus égocentrés, desséchés par deux mois de confinement, une communauté de destins. 




 

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