Défilé politique sur la tombe du général de Gaulle à Colombey : "On est presque dans quelque chose d'irrationnel"

Les personnalités politiques seront nombreuses à se rendre devant la tombe du général de Gaulle, à Colombey-les-Deux-Églises en Haute-Marne, pour le 51e anniversaire de sa mort, mardi 9 novembre. Nous avons interrogé le politologue rémois Olivier Dupéron sur ce rituel et ce qu'il signifie.

Mardi 9 novembre, la quiétude du village de Colombey-les-Deux-Églises, en Haute-Marne, va être troublée par un défilé de nombreuses personnalités politiques. Elles viendront se recueillir devant la tombe du général De Gaulle pour le 51e anniversaire de sa mort.

Le Premier ministre Jean Castex sera là. Les cinq candidats à la primaire du parti Les Républicains, Michel Barnier, Xavier Bertrand, Éric Ciotti, Philippe Juvin et Valérie Pécresse, feront aussi le déplacement accompagnés du président du parti Christian Jacob.

La maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo, sera présente. Elle vient chaque année en tant que représentante de Paris, ville Compagnon de la Libération, mais est aussi cette fois-ci candidate à l'élection présidentielle. 

Le porte-parole du Rassemblement national et président du groupe RN au conseil régional de Grand Est Laurent Jacobelli est également annoncé, tout comme Nicolas Dupont-Aignan ou Florian Philippot.

Le politologue rémois Olivier Dupéron, aussi professeur de droit public et directeur adjoint du Centre de recherche Droit et Territoire de l'Université de Reims Champagne-Ardenne, a bien voulu nous éclairer sur la symbolique de ce moment. 

• Le déplacement sur la tombe du général de Gaulle à Colombey le 9 novembre est traditionnel. Mais il y a toujours un certain empressement à la veille de l'élection présidentielle. Qu'est-ce que cela traduit, selon vous ?

Olivier Dupéron : Ça traduit plusieurs choses. Le général de Gaulle est devenu une sorte de totem de la vie politique française. Une référence qui devient quasi-systématique, en s'éloignant d'ailleurs de ce qui faisait le contenu même du gaullisme.

On a l'impression qu'on vient presque se ressourcer auprès d'une figure de la vie politique française, qui a pris une dimension mythologique. Ça traduit un manque aujourd'hui de personnalité vivante, qui soit charismatique, qui marque la vie politique française de son empreinte. Donc on en est à aller rechercher une sorte de légitimité, d'adoubement auprès d'une personnalité qui a disparu il y a un demi-siècle et que l'on surexploite dans tous les sens. 

On imagine qu'aujourd'hui, on ne peut pas faire carrière, on ne peut pas se présenter devant les Français, sans faire référence au gaullisme, ou pire en étant critique du gaullisme. Or il y aurait de quoi être critique de certains éléments. On est presque dans quelque chose d'irrationnel. On vient auprès du général de Gaulle chercher une inspiration ou chercher une force que l'on ne trouverait pas aujourd'hui dans la vie politique telle qu'elle se développe.

• Ils viennent donc chercher, à vous entendre, la stature d'homme d'État qu'il leur manque peut-être ?

Oui, et cela permet de rappeler qu'il n'y a pas un de Gaulle mais il y a plusieurs de Gaulle. C'est ce qui rend d'ailleurs les choses ambiguës. Selon la personnalité politique qui vient se réclamer du gaullisme, ça n'est jamais la même période, ça n'est jamais le même de Gaulle.

Est-ce que c'est celui de 1940 ? Est-ce que c'est l'esprit de la Résistance ? Est ce que c'est le fondateur de la Ve République ? Est-ce que c'est le premier président, celui qui a inventé la fonction présidentielle ? Est-ce que c'est cette image d'indépendance de la France sur la scène internationale, de défense à tout crin de la souveraineté nationale ?

En fonction de celui ou de celle qui vient se recueillir, on s'appuie sur telle ou telle partie de l'héritage gaulliste. En réalité, on n'est jamais totalement dans l'un ou dans l'autre. Finalement, le gaullisme, c'est une posture et c'est du pragmatisme. Il y a très peu de doctrine politique, donc c'est ce qui arrange d'ailleurs aujourd'hui l'ensemble des familles politiques. Chacun peut assez facilement expliquer qu'il se réclame du gaullisme. 

• Parmi les personnalités annoncées, il y a notamment Christian Jacob et l'ensemble des candidats à la primaire de la droite, le Premier ministre Jean Castex, et également Anne Hidalgo. C'est un défilé éclectique. 

C'est très éclectique. Même s'il y a des filiations peut-être plus logique que d'autres. Vous parliez des figures de la droite et des candidats à la primaire pour Les Républicains. C'est sûr qu'à l'intérieur de cette famille, qui en partie se réclame de l'héritage gaulliste, c'est peut être plus logique.

Encore que, il n'y a pas une droite française mais des droites. Toutes les droites n'ont pas été gaullistes. C'est une déformation de l'histoire de vouloir le présenter de cette façon-là. Mais effectivement, dans le gaullisme historique, notamment celui du Conseil national de la résistance, on est au-delà des partis. On est de gauche, on est de droite et il y avait effectivement des origines très diversifiées.

Ce qui permettra toujours à quelqu'un de gauche de dire qu'il a aussi une part d'héritage gaulliste, ce qui n'est pas faux. Mais il y a eu aussi François Mitterrand qui parlait du coup d'État permanent à propos des institutions de la Ve République, donc c'est plus compliqué que ça.

C'est l'image, l'incarnation, l'autorité d'un personnage que l'on met en avant aujourd'hui davantage qu'un contenu politique.

Olivier Dupéron, politologue

Pour le Premier ministre, pour le mouvement En Marche autour du président de la République, on va bien insister sur cette dimension au-delà des partis, ni de gauche ni de droite. Mais ça n'emporte pas non plus tout à fait l'adhésion sur tous les aspects de ce qui peut être accompli aujourd'hui. Je crois qu'il ne faut pas rechercher à chaque fois quel est celui qui serait le plus dans la tradition parce que, encore une fois, tout dépend de la période gaulliste que l'on prend.

Ce qui est sûr, par contre, c'est qu'il y en a qui sont clairement éloignés du gaullisme. On a une forme d'escroquerie politique aujourd'hui, quand on entend des personnalités situées à l'extrême droite se réclamer du gaullisme. Très clairement, essayer de réhabiliter le maréchal Pétain et en même temps à invoquer de Gaulle, c'est une escroquerie morale et politique. 

• Est-ce que ce déplacement parle toujours aux Français ? Ou est-il davantage artificiel ?

Je crois que les Français regardent ça avec un certain détachement, parfois de l'amusement, de l'ironie, voire de l'agacement. Je pense que ce côté un peu rituel et systématique peut aussi agacer une partie des Français. L'exercice qui se présente aux politiques est compliqué finalement. Ils savent, je pense, qu'il y a un côté artificiel et figure imposée dans ce déplacement.

Maintenant, s'ils ne venaient pas, ça serait peut-être aussi interprété. Est-ce que ça veut dire qu'on tourne le dos au gaullisme ? Est-ce que ça veut dire qu'on est en opposition ou en rupture avec cette tradition ? C'est un peu le piège. Aujourd'hui, on l'a instauré tellement comme une figure imposée justement que celle ou celui qui ne le ferait pas devrait s'en justifier. Donc ils viennent, dans un passage qui fait partie du calendrier. 

Il faut le faire, c'est comme ça. On sait bien que ça ne sera pas décisif. Mais ne pas le faire pourrait pourrait les mettre dans une situation qui les obligerait à devoir s'expliquer.

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