De la Haute-Marne à Dupont de Ligonnès, entretien avec Pierre Boisson, un des rédacteurs de l'enquête de Society

Pierre Boisson est haut-marnais, originaire d'un village à quelques kilomètres de Joinville. Il est l'un des quatre rédacteurs à l'origine de l'enquête sur Xavier Dupont-de-Ligonnès dans le magazine Society. Retour sur son parcours et son goût pour la région.
Pierre Boisson a grandi dans un village haut-marnais proche de Joinville. Il y retourne fréquemment pour des reportages ou rendre visite à sa famille
Pierre Boisson a grandi dans un village haut-marnais proche de Joinville. Il y retourne fréquemment pour des reportages ou rendre visite à sa famille © Pierre Boisson
Une bouteille à la mer. Ou plutôt, un tweet et une heure d'entretien. Quand j'ai entendu dire que Pierre Boisson, présent sur de nombreux plateaux TV pour défendre les 77 pages d'enquête sur Xavier Dupont de Ligonnès, était originaire de Haute-Marne, j'ai sauté sur l'occasion.

Depuis cinq ans, le Haut-Marnais s'est lancé dans une enquête infinie. Après deux mois entiers d'écriture, dont quelques semaines dans son village d'origine situé à quelques kilomètres de Joinville, le quinzomadaire (il n'est publié que tous les quinze jours) a cartonné. Quelque 450.000 exemplaires ont été imprimés depuis le 23 juillet dernier. Au point que certains l'ont surnommé le best seller de l'été.

Passé par le collège de Montiers-sur-Saulx, à la frontière avec la Meuse, le lycée de Joinville et une classe préparatoire au lycée Jean-Jaurès à Reims, Pierre Boisson ne se lasse jamais d'aborder sa terre d'origine, y compris dans Society.
 

France 3 Champagne-Ardenne : Vous êtes originaire de Haute-Marne et l'un des premiers faits divers que vous avez écrit pour Society concernait votre département. Est-ce cet article qui vous a donné envie de poursuivre dans cette voie?

Pierre Boisson : Ce n'est pas ce fait divers là en particulier. Au début de Society en 2015, on a créé un cahier faits divers. L'idée n'était pas de faire du fait divers spectaculaire, ou qui est parfois vu comme un bon filon journalistique, mais de les traiter comme Libération le faisait dans sa grande époque, du fait divers de société. Que ce soit un prétexte, un éclairage, pour aller dans tous les recoins de la société. A la fois dans les classes populaires et les plus élevées.

J'ai couvert le premier fait divers en Haute-Marne parce que je l'avais découvert dans un entrefilet du Journal de la Haute-Marne. Je crois que le titre était : "Il veut voler de la viande, il brûle un Picasso." Le titre était spectaculaire, mais quand on s'intéressait un peu plus au sujet, ça devenait tout de suite beaucoup plus intéressant, parce qu'il y avait toute la dimension sociale autour de l'événement.

Cela se passait dans une villa secondaire, chez des personnes qui avaient plutôt de l'argent. Une personne qui venait des classes plus populaires regardait cette maison comme un château, et elle a décidé de s'y introduire, pour soi-disant voler de la viande. En réalité, je pense qu'elle voulait plus se payer un frisson. La personne a pris peur, car il était sous emprise de l'alcool et y a mis le feu. Cela racontait plein de choses, au-delà de l'incendie.
 
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De l’avantage de passer ses vacances à la campagne, pas de #soldout ici #society #xavierdupontdeligonnes #xddl #lecturesdevacances

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Qu'est-ce que cela racontait?

P.B :
Il y a une chose de difficile quand on fait du fait divers : il faut toquer à des portes et donc prendre son courage à deux mains.

A l'époque, je travaillais avec un collègue, Lucas Duvernet Coppola, et on avait eu l'adresse de la femme du présumé incendiaire. On a toqué à sa porte un soir, il faisait déjà nuit. Elle nous a ouvert, elle était avec ses enfants. Son mari, lui, était en prison pour plusieurs années. Elle nous a raconté toute leur vie.

C'était l'histoire d'une vie pauvre, de difficultés constantes et avec tout ce que cela impliquait. Elle nous disait qu'elle ne pouvait pas lui rendre visite en prison car elle n'avait pas de quoi mettre cinq euros d'essence pour faire le trajet... ses difficultés pour élever ses enfants seuls pendant que son mari était incarcéré. Tous ces aspects de la société, qu'on ne voit pas forcément dans les médias, et que moi-même je ne voyais pas toujours. Cela m'a permis d'être dans cette cuisine avec cette femme et qu'elle nous raconte sa vie. C'était très intéressant et crucial de parler de ces personnes-là. Sinon on ne les comprend pas.

Qu'entendez-vous par là?

P.B. :
C'est souvent un problème dans le traitement de la campagne et de la vision qui en est véhiculée, en Haute-Marne notamment. C'est souvent une vision misérabiliste et très "parisianiste" du milieu rural, en disant "ah c'est horrible, les campagnes se dépeuplent, c'est terrible". Ce n'est pas totalement le cas, il y a plein de choses positives qui s'y passent et pleins de gens sont très heureux d'y vivre.

Le deuxième défaut, c'est de véhiculer une vision un peu folklorique, dans le sens : "la France comme refuge des valeurs traditionnelles, où on mange les vrais plats français, avec des relents identitaires". C'est une vision un peu flippante (rires) et toute aussi biaisée.

Je trouve ça bien d'essayer de faire du journalisme autrement sur les milieux ruraux. C'est ce que j'essaye de faire, notamment grâce au fait divers.

Vous y retournez souvent ?

P.B. :
J'ai toujours un fort attachement au département. Mon père y habite toujours, j'y retourne très souvent. Ma mère habite dans l'Aube, juste à côté. Dans le second numéro de Society, j'ai rédigé un long article sur Bure. Non pas pour traiter du projet, mais pour comprendre comment le site d'enfouissement des déchets nucléaires avait été implanté là-bas et comment la population l'avait perçu.

Je trouvais que tous les sujets sur ce thème ne posaient jamais la question des gens qui vivent sur place. Pourtant, elle est cruciale parce que c'est exactement de cette manière que ça s'est présenté. Au début, l'idée était mettre un laboratoire avec un référendum public pour décider si oui ou non un site d'enfouissement serait construit. Finalement, le référendum s'est transformé en enquête publique, personne n'allait jamais aux réunions et il n'y a jamais eu de consultation de la population locale. Cela ne veut pas dire que la population locale aurait été contre, mais ç'aurait été bien de la consulter.

Par ailleurs, la population locale ne s'est jamais rebellée. Il n'y a jamais eu de manifestation importante contre le site comme il y a pu avoir en Bretagne, où ils ont organisé un teknival avec 200.000 personnes quand il y a eu un projet de laboratoire. En Haute-Marne, les gens n'ont rien dit. Pourquoi ? Comment ? C'est ce qui m'intéressait.

En plus, quand il y a des ZAD (zones à défendre, ndlr), des gens qui vont protester contre le site, ils sont un peu hors sol. Leur manière de militer est intéressante, je partage certains de leurs engagements et de leurs critiques. En revanche, ils n'ont jamais vraiment réussi à comprendre les habitants. Il n'y a aucun contact entre eux. 

Vous qui venez du coin et connaissez bien les habitants, comment expliquez-vous ce fossé ?

P.B. :
Il y a des militants qui arrivent dans une maison d'une part. D'autre part, ils arrivent dans des villages qui, de l'extérieur, paraissent assez fermés. Ils arrivent, prennent une maison et sont tellement différents culturellement, que les gens autour de moi les surnomment "les cheveux longs". Parce que ce sont des modèles de société et de vie en commun totalement différents, qui intriguent, qui font un peu peur aussi aux personnes qui vivent dans ces villages. Les militants qui sont arrivés n'ont pas eu de contacts avec la population. Ils n'ont pas essayé de comprendre les enjeux d'un tel projet sur le territoire.

Vous voulez dire qu'il n'y a pas eu, de la part des militants, une volonté de se tourner vers les locaux ?

P.B. : C'est ça. Il y a eu un engagement contre le site mais il n'y a pas eu la volonté de s'intégrer et de comprendre ce territoire. Les gens sont arrivés avec leur a priori culturel.

Effectivement, on dit beaucoup des Hauts-Marnais qu'ils sont, vus de l'extérieur, un peu austères au premier contact…

P.B. : Oui. Quand j'y étais avec mon collègue, il m'a dit "ah ouais, les gens sont durs" (rires). C'est vrai que les gens peuvent avoir l'air dur, mais uniquement en apparence.

J'ai également rédigé pour Society un entretien avec le sociologue Benoît Coquard. Il a beaucoup travaillé sur la Haute-Marne, il en est lui-même originaire. Je recommande ses lectures, car il m'a vraiment éclairé sur plein de sujets. Il a enquêté pendant dix ans sur les villages de ce qu'il appelle "les campagnes en déclin". Un de ses enseignements, qui est central dans son travail, c'est de dire que la centralité pour tous les Hauts-Marnais, ce n'est pas Paris. Leur centralité, c'est Saint-Dizier, Chaumont, Joinville et il y a des gens qui sont très contents d'y vivre.
 
Il s'oppose à la thèse de Christophe Guilluy de la France périphérique, qui a beaucoup influencé les milieux politiques. Résultat, on met tout ce qui n'est pas Paris dans le même sac, que ce soit les villes ou les campagnes. C'est un prisme d'analyse qui est très réduit et on se trompe forcément car on gomme tous les particularismes locaux.

Par ailleurs, on va dire que les hauts-marnais votent Front national. C'est vrai, il y a un vote FN fort. On dit que c'est parce que les gens ne se voient plus, ne se parlent plus, à cause des cafés qui ont fermé et qu'il n'y a plus d'espaces de sociabilité. Que les gens se replient sur eux-mêmes et finissent par voter Front national. C'est le raisonnement classique et limpide qu'on peut avoir.

Ce que démontre Benoît Coquard, c'est que la sociabilité n'a pas disparu. Les gens continuent à se fréquenter et au contraire, ils se fréquentent même plus qu'avant, mais différemment. Ils ne se voient plus au bar, c'est vrai, mais ils s'invitent chez les uns et chez les autres. Il a étudié des groupes d'amis qui se voient trois ou quatre fois par semaine, ce qui est énorme.

Pour la suite, est-ce qu'il y a un autre fait divers ou une grande enquête que vous auriez envie de creuser, en Haute-Marne peut-être ?

P.B. : Pour l'instant, au sein de la rédaction, nous sommes très contents du résultat. On a dû réimprimer trois fois les magazines, il y a 450.000 exemplaires qui sont en circulation et les gens se les arrachent. Ça nous touche énormément. En plus, au niveau de la presse, se dire que partout en France, des gens lisent des papiers de 77 pages, c'est ultra réconfortant. Cela veut dire qu'il y a des gens qui ont envie de lire. Je ne m'attendais pas du tout à ce qu'on se batte pour se procurer le magazine !

Ça nous donne envie de refaire des articles dans la même veine, c'est sûr. Toutes les histoires ne s'y prêtent pas. Celle de Dupont de Ligonnès est exceptionnelle, mais nous sommes en train de réfléchir à la suite. A la rentrée, nous en discuteront et nous essaieront de lancer un autre projet. Ce ne sera pas un fait divers.

En Haute-Marne, je travaille en ce moment sur les attributions de parcelles de champagne. Cela crée forcément des tensions, quand, du jour au lendemain, une parcelle qui vaut 2.000 euros passe à 400.000 ou 300.000 euros l'hectare. Si j'ai bien compris, avant la Première guerre mondiale, il y avait des vignerons partout en Haute-Marne. J'ai retrouvé des registres aux archives départementales de Chaumont dans lesquels on voit qu'il y avait du raisin partout ! C'était les mêmes coteaux que le champagne, sauf que pendant la Grande Guerre, les premiers soldats qui ont été envoyés au front étaient les vignerons hauts-marnais. Ils ont été décimés au front et au moment où l'appellation Champagne a été créée, ils n'ont pas pu déposer les statuts. Outre les enjeux économique et les tensions que cela peut créer, cela raconte aussi la manière dont les parcelles ont été attribuées.

 
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