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Dans la Marne, le combat s’organise pour accompagner les enfants à haut potentiel

Les enfants à haut potentiel représentent 2,2% de la population scolaire en France, soit un peu moins d'un élève par classe. / © Raphaël Doumergue / France 3 Champagne-Ardenne
Les enfants à haut potentiel représentent 2,2% de la population scolaire en France, soit un peu moins d'un élève par classe. / © Raphaël Doumergue / France 3 Champagne-Ardenne

On les a longtemps appelés surdoués. Désormais, ils sont définis comme haut potentiel. Dans la Marne, les enfants précoces sont au coeur d'une prise de conscience collective.

Par Ophélie Masure

Inès a un visage d’ange, cette douceur qui n’appartient qu’aux enfants. Dans son regard pourtant, il y a quelque chose de différent, une force. Ne lui dites pas qu’elle est une petite fille ! La jeune Marnaise se sent mature, l’adulte ne l’impressionne guère.
 

Plus rapides et plus vifs

Inès a été diagnostiquée enfant à haut potentiel (EHP) dès la maternelle. Ses mots sont pesés, son langage maîtrisé. Elle comprend tout, elle comprend vite.

J’ai des facilités pour retenir. Quand je suis bien attentive, je n’ai pas besoin d’avoir relu mon cours pour le connaître.  
- Inès

Cette mémoire rapide et instinctive est l’une des principales caractéristiques des enfants à haut potentiel. Ils sont plus rapides, plus vifs que les autres. Certains savent lire dès la maternelle. Comment ont-ils appris ? Ils seraient bien incapables de vous l’expliquer. C'est tout simplement inné. 
 
© Raphaël Doumergue / France 3 Champagne-Ardenne
© Raphaël Doumergue / France 3 Champagne-Ardenne

En petite section, c’était simple pour moi. Un peu plus compliqué en moyenne section, car la prof était lente. Dans une journée, elle ne disait pas beaucoup de choses. Je m’ennuyais.
- Inès

Quand Inès fait le récit de son parcours scolaire, elle ne laisse aucune place à l’imprécision. Elle scanne sa vie. Elle n’a que 10 ans, mais vous dresse un tableau construit, précis et détaillé. Jusqu’à cette fameuse année de CE1 où les premiers doutes sont apparus : 

En CE1, la prof ne comprenait pas que j’étais différente des autres. Pour elle, être haut potentiel, c’était avoir 20 partout. La prof ne voulait pas comprendre. Quand je m’ennuyais, elle ne voulait pas me donner de devoirs en plus. Je ne voulais plus aller à l’école, j’en avais marre de m’ennuyer dans cette classe.  
- Inès

L’ennui, c’est le grand risque pour ces enfants. L’ennui inquiète les parents et perturbe l’enfant… qui parfois dérape.
 

Des enfants qui s’ennuient

Stanislas est en classe de cinquième dans un établissement de Reims. Il aime venir au collège. Il aime la "bonne ambiance". Ce qu’il déteste en revanche, c’est tourner en rond. A la question "aimes-tu l’école ?", voici ce qu’il répond :

Ça dépend. J’aime bien quand on travaille avec énergie et enthousiasme. Les cours ennuyants, ça m’endort.
- Stanislas

© Raphaël Doumergue / France 3 Champagne-Ardenne
© Raphaël Doumergue / France 3 Champagne-Ardenne
Et quand Stanislas s’endort, il fait parfois des bêtises. L’un de ses professeurs nous raconte cette fameuse fois où il quitta la classe en rampant, sortit par la porte du fond avant de revenir par la porte principale tout souriant, ravi de sa bonne blague. Pris en défaut de l’avoir laissé partir sans même s’en apercevoir, l’enseignant se fâcha très fort. Avec le recul, Stanislas admet exagérer parfois.

Je trouve qu’il faut que je canalise un peu plus mon énergie. Je parle à l’adulte comme si c’était quelqu’un de mon âge. Du coup, ça a une incidence sur mes notes et j’ai des sanctions. Mais moi, j’ai du mal à rester en place ! J’aime bien bouger et j’aime bien faire rire !
- Stanislas 

Aujourd’hui, le jeune garçon consulte une psychologue. Il travaille pour tenter de canaliser cette énergie débordante si typique de l’enfant à haut potentiel, de maîtriser ce qui passe le plus souvent pour de l'insolence. 
 

Qu’est-ce qu’un enfant à haut potentiel ?

Haut potentiel, surdoué, zèbre, philo-cognitif… Ces enfants sont affublés de tous les noms, mais qui sont-ils exactement ? Littéralement, un enfant est présenté comme haut potentiel quand il présente un quotient intellectuel supérieur à 130 points. Plusieurs tests peuvent être réalisés pour repérer ces enfants : le plus connu est le WISQ (Wechsler Intelligence Scale for Children) développé par David Wechsler. L’enfant est soumis à différents exercices intellectuels, logiques, psychomoteurs…

Aujourd’hui, la science a permis d’analyser la façon dont ils réfléchissent. On sait désormais que ces enfants utilisent des zones différentes de leur cerveau. Ils pensent en arborescence. Posez-leur une question, en un laps de temps très court ils balaieront tout ce qu’ils connaissent sur le sujet avant de donner la bonne réponse.

Pour autant, impossible d’établir un portrait-robot de ces enfants. Performants, certains sont des élèves excellents, autonomes et extravertis. Inhibés, d’autres sont en échec scolaire complet. Selon les statistiques, un enfant EHP sur trois a l’étiquette de mauvais élève. Un enfant sur deux vivra un moment de dépression plus ou moins intense durant sa scolarité.

Stéphanie Aune est psychologue pour les enfants et les adolescents à Reims. Elle répartit ces enfants en deux grands types : les profils laminaires et les profils complexes. Les premiers parviendront à se sociabiliser facilement car "ils sont puissants au niveau social comme au niveau intellectuel". Pour les autres, c’est un peu plus compliqué.

Les profils complexes peuvent se retrouver en grande difficulté, parce qu’ils ne sont pas compris dans leurs émotions ou ne comprennent pas les émotions des autres.  
- Stéphanie Aune, psychologue 

Incapables de gérer la frustration, ces enfants iront jusqu’à développer des troubles du comportement plus ou moins importants, plus ou moins graves.
 

Un moteur de Ferrari dans une carrosserie de 4L

Patrick Munier est directeur général de l'association des pupilles de l'enseignement public de la Marne. A l’institut thérapeutique, éducatif et pédagogique de Pierry (ITEP), il reçoit régulièrement ces enfants atypiques. Il se souvient du cas de Maëlle :

Elle avait appris à lire à 4 ans. La maîtresse de maternelle lui a dit qu'à l'école, on n'apprenait pas à lire avant 6 ans. Maëlle a donc refusé de lire jusqu’à ses 6 ans. Un moteur de Ferrari dans une carrosserie de 4L n’assure pas une conduite fluide et facile.
- Patrick Munier, association des pupilles de l'enseignement public 51

© Raphaël Doumergue / France 3 Champagne-Ardenne
© Raphaël Doumergue / France 3 Champagne-Ardenne
 Même histoire pour Jules. Après avoir passé une classe, il est aujourd’hui en CM2 à Epernay et attend le collège avec une grande impatience. Sa différence lui a causé quelques soucis avec ses camarades de classe.

J’avais des copains qui m’ont causé beaucoup de problèmes. Ils ne sont plus mes amis. Ils disent que je fais mon crâneur des fois parce que je parle avec des mots plus évolués. Pour moi, je parle normalement ! Pour eux, c’est comme si je faisais mon intéressant.
- Jules

On estime à environ 30% les enfants à haut potentiel qui échoueront dans leur cursus scolaire avant le baccalauréat. Que faire alors pour éviter cette souffrance ? Comment aider ces enfants obsédés par la perfection ?

Quand les autres me disent que ça n’est pas bien, que ça n’est pas parfait, j’essaye toujours de me mettre au-delà de mes capacités. C’est une de mes difficultés. J’essaie toujours d’aller au-dessus de mes forces, mais ça m’épuise.
- Inès


Un collectif dans la Marne 

Dans la Marne, une prise de conscience collective est en cours. La première vient des parents eux-mêmes. Godeleine Néouze vit à Reims : elle est mère d’enfants à haut potentiel et enseignante de français. Forte de ces deux expériences personnelles et professionnelles, elle a récemment créé une association : Happy Potentiel Reims. Il y a quelques semaines, la jeune association décide de programmer une conférence avec quelques spécialistes :

On pensait trouver une cinquantaine de personnes. 170 sont venues. Tout le monde nous remerciait d’aborder le sujet (…) Beaucoup de familles sont démunies face à leur enfant.
- Godeleine Néouze, présidente Happy potentiel Reims

L’association veut devenir un lieu d’échanges. Elle veut aussi organiser des événements pour rassembler, devenir un interlocuteur fiable pour les parents, pour les professeurs aussi. Pour mener à bien ce travail, Godeleine s’appuie sur sa propre expérience d’enseignante. Officiellement, ces jeunes précoces représentent 2,2% de la population scolaire totale, mais beaucoup d’autres n’ont jamais été détectés. Il y a en moyenne un enfant à haut potentiel par classe. Des enfants qu'il faut prendre en compte dans la gestion de groupe. 

Or en France, le haut potentiel n’est pas reconnu comme un handicap comme en Belgique ou au Canada. Il n’y a donc pas de dispositif particulier pour les enfants précoces. Pour les soutenir, les enseignants se forment « sur le tas ».

Nous sommes favorables à l’inclusion de ces enfants dans des classes normales. (…) Ils ont tellement besoin d’être entourés. Les marginaliser ne répondrait pas à leur besoin d’être reconnus. Pour autant, ils ont besoin de respiration à côté de l’école.
- Godeleine Néouze, association Happy Potentiel Reims

© Raphaël Doumergue / France 3 Champagne-Ardenne
© Raphaël Doumergue / France 3 Champagne-Ardenne

Partant de ce constat, Patrick Munier a donc imaginé un projet de SESSAD, service d’éducation spécialisée et de soins à domicile. Après avoir organisé un centre aéré lors de l’été 2018, le directeur général de l'association des pupilles de l'enseignement public de la Marne voudrait inventer un véritable service à domicile pour soulager les parents dépassés par le caractère insatiable de leur progéniture. Ce projet de SESSAD vise notamment à permettre aux enfants précoces d’apprendre à apprendre.  

La période 10-12 ans est l’une des plus compliquées. C’est là qu’il faut enclencher de nouvelles méthodes de travail.
- Patrick Munier, association des pupilles de l'enseignement public de la Marne


Apprendre à apprendre pour éviter de décrocher

A seulement 10 ans, la jeune Inès a déjà beaucoup souffert, beaucoup trop souffert pour son âge. Le regard des autres a souvent été pesant. Sa mère en témoigne.

En CM2, Inès a été harcelée. Elle qui avait toujours eu beaucoup d’amis s’est retrouvée décontenancée. Un jour, elle m’a mis un bouquin sous les yeux : Max et Lilly sont harcelés. Ce jour-là, elle a craqué. On a changé d’école.
- Séverine, mère d'Inès

Aujourd’hui, Inès a d’excellents résultats scolaires, mais cela peut-il durer ? La classe de cinquième est souvent un moment charnière. Un décrochage peut alors s’opérer. "Comment fera-t-elle quand elle devra faire une démonstration en maths ?", interroge sa mère. Elle en est consciente : un enfant à haut potentiel peut se retrouver non qualifié, sans le bac, car il aura rejeté le modèle scolaire.

Au-delà des performances et des résultats, la plus grosse difficulté est sans doute de leur apprendre à être heureux, aider ces enfants extra-lucides à porter le poids d’une maturité précoce. 
 

 

L'Académie de Reims va lancer 100 professeurs référents à la prochaine rentrée

Autre preuve d'une prise de conscience collective, le Ministère de l'Education nationale et de la Jeunesse a publié un nouveau Vademecum portant sur la scolarisation des élèves à haut potentiel. Dans la préface, le directeur général de l'enseignement scolaire y défend le principe d'une école inclusive capable "d'accueillir tous les élèves". Jean-Marc Huart y évoque des "aménagements appropriés" pour les enfants à haut potentiel. Il y est question de la pertinence du saut de classe, du rôle du médecin de l'Education nationale. Une grille d'aide au repérage est également proposée pour chaque âge et chaque moment de la scolarité. 
 
L'Académie de Reims a d'ores et déjà pris les devants : à la prochaine rentrée de septembre, une centaine de professeurs référents seront déployés dans les Ardennes, la Marne, l'Aube et la Haute-Marne. Ces professeurs seront sensibilisés aux problématiques du haut potentiel. Les autres enseignants pourront les contacter s'ils en ont besoin.

Pour autant, le Ministère de l'Education nationale ne juge pas propice de modifier la formation initiale des enseignants. 
 

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