Coronavirus : à Reims pendant le confinement, "Thérèse" la guitare de Gauthier a créé du lien sur l'esplanade Wagner

Depuis le 16 mars, chaque soir à 20h, un quartier de Reims vit au rythme de la guitare d'un habitant. Pour rendre hommage aux soignants. Le rituel est vite devenu indispensable. Le voisinage se dit transformé par cette expérience collective pendant le confinement. 

Gauthier, sur son balcon, anime l'hommage aux soignants chaque soir depuis le 16 mars Esplanade Wagner à Reims.
Gauthier, sur son balcon, anime l'hommage aux soignants chaque soir depuis le 16 mars Esplanade Wagner à Reims. © FTV
« Il a fallu une pandémie pour qu’on connaisse nos voisins ». Gauthier vient de lâcher sa guitare, qu'il surnomme Thérèse. Son enceinte reliée à un ordinateur portable est tout juste éteinte. Il est 20h30 passées ce samedi 8 mai sur l'esplanade Wagner à Reims et il fait encore jour. Après 30 minutes de chansons sur son balcon, le sexagénaire, musicien à ses heures, est en forme. Il nous répond depuis le deuxième étage. « Heureusement que ce n’était pas une pandémie de gastro, ç’aurait été chiant! ». Humour potache et bonne ambiance dans ce quartier résidentiel de Reims. Des immeubles roses tirant vers le orange, une ambiance familiale. Dans ce morceau de France résidentielle, comme souvent, jusqu’au 16 mars 2020, on se croisait, sans plus : "bonjour monsieur, bonjour madame", les prénoms n'existaient pas.

C'est Fred Tinot, son voisin du dessus qui nous a alerté par un mail à la rédaction de France 3 Champagne-Ardenne.  "Gauthier, un voisin, nous fait un petit concert privé (guitare, boîte à rythme, micro, ampli, la totale!) tous les soirs depuis le confinement à 20h après les applaudissements pour nos blouses blanches. Et franchement ça fait du bien et on l'attend avec impatience tous les jours. Il mérite vraiment qu'on parle de lui car il remercie les infirmières chaque jour et il nous fait rire ou pleurer mais c'est bon ! Merci pour lui ! Son voisin du dessus". Il a insisté, Fred. On a donc voulu voir ça de plus près. Tenter de comprendre ce qui s'est passé dans ce pâté d'immeubles en apparence lambda. Où la mixité sociale semble être bien installée. 
 
Gauthier au balcon le 8 mai à Reims

 

"La télé est en panne"

Fan du chanteur Pierre Perret, Gauthier convoque, pour nous aider à y voir plus clair dans cette nouvelle habitude pendant le confinement, une chanson  "La télé en panne". Cette télé souvent accusée de susciter l'anxiété. Une fois coupée, le sens du contact serait-il de retour ? C'est son explication. Les paroles datent de 1983. Elles restent d'actualité. Presque Orwélienne, à un an près. 

C'était un soir, Messieurs, Mesdames 
Où la télé était en panne
On allait louper à coup sûr
Les attentats, tous les coups durs
Tout ce qui dégringole à la ronde
Sur la calebasse du pauvre monde
Et tout le cortège désabusé


La télé n'est pas en panne en ce début mai 2020. Mais, ici, elle n'est plus prioritaire à 20h. Il s’est passé quelque chose sur cette Esplanade Richard Wagner pendant la crise du covid19 et ce n'est peut-être pas terminé. Pourtant, ce que propose Gauthier avec sa guitare "Thérèse", depuis le premier jour du confinement, ce sont plutôt des airs de Jean Ferrat ou de Michel Fugain. Voire Souchon ou Brassens, et même Barbara ou Bruel. Ce soir de 8 mai, la trentaine de spectateurs à tous les étages a aussi eu droit au Gitan de Daniel Guichard. Applaudissements à chaque titre. "Le 11 mai, faites attention, prévient Gauthier, c'est pas l'armistice, le virus sera toujours là, donc soyez prudents". Puis il va chercher Thérèse, la guitare. 
 
Laurence, Dominique et Véronique, aux premières loges.
Laurence, Dominique et Véronique, aux premières loges. © FTV


Tout a commencé par les applaudissements pour les soignants à 20h. On était encore en hiver le 16 mars 2020. Le covid-19 s'installait dans nos vies. "Il faisait nuit à cette heure", se souvient Jean-Louis, un habitant historique du quartier depuis 29 ans. "Gauthier je le connaissais de vue. Ce monsieur est musicien. Il a démarré avec sa guitare mi-mars et ça continue depuis presque deux mois. Ça a créé une cohésion dans le quartier. On attend tous ce moment ». Sur l'amour à la machine de Souchon, le voilà qui tape dans ses mains joyeusement, aux côtés d'Ilam, une voisine. Oubliant quelques secondes la fameuse distanciation physique ou sociale...
 

Ilam confirme que Gauthier a rassemblé. Cette soignante à la clinique de Cormontreuil (Marne), mère de famille, arrive tout juste de son service après 12 heures de travail, elle retrouve ses enfants. "Il faisait noir au début du confinement, c'est vrai. Et là l’esplanade se remplit chaque soir, les enfants sortent un peu. On voit de plus en plus de monde à son balcon. Ça fait quelque chose. Moi je suis là dans le quartier depuis 12 ans, je ne connaissais pas mes voisins. Mais depuis le 16 mars, on échange, on se sourit, se salue. Ça fait chaud au coeur, quand je rentre du travail, ça fait du bien ». Elle était la voisine de Gauthier, mais elle avoue dans un sourire gêné qu’elle ne le connaissait même pas. 

  

"Ça aide à vivre l'isolement"

Chaque balcons est désormais occupé, on tape des mains, certains sont debouts, d'autres à la fenêtre. Au-dessus de chez Gauthier, à côté, on ne manquerait pour rien au monde cette séance d’hommage aux soignants. Une foule sentimentale teintée de bonne humeur. Pile en face, au même niveau que le chanteur, Laurence et Dominique arborent un grand drapeau français et un panneau fleuri au balcon. « Tenez bon » adressé au personnel médical. Laurence nous lance avec force que le téléphone peut toujours sonner, à cette heure-ci c’est au balcon que ça se passe. Elle chante, elle applaudit. Aux première loges. Au-dessous, il y a Véronique, retraitée aussi, qui vit seule dans son appartement.

Ça fait du bien ce moment chaque jour, on se sent mieux, ça aide à vivre l’isolement forcé.
-Véronique, une habitante 


Au rez-de-chaussée de son immeuble, elle confirme qu’elle ne fréquentait pas plus que ça son voisinage. Avec son canotier sur la tête, smartphone en main, Malika, la compagne de Gauthier, filme sans bouger chaque soir son homme à la guitare. Et elle fait partager tout ça sur les réseaux sociaux. Une page Youtube et son compte Facebook.  "On approche du concert final avec nostalgie, mais la vie va reprendre c'est le principal !", poste-t-elle le 6 mai.  Les commentaires sont nombreux et tous élogieux sur la bonne humeur de Gauthier et le choix des reprises, Lavilliers, Becaud, Johnny ou Eddy Mitchell. Parmi les fans, Jack se montre envieux en commentaire. "Quel festival, vos voisins ont de la chance, moi, je n'en ai pas, de voisin, il me reste Facebook et les groupes !"
  

Sherkan, Napoléon et les "Mots bleus"

"Il y a du monde ce soir, lâche l'artiste, et il fait bon". La musique reprend de plus belle sur le balcon aménagé en micro-scène. Ce soir de 8 mai, Gauthier a fait un peu plus long que d’habitude. Encouragés par des rappels. L’ambiance est bon enfant à trois jours du déconfinement prévu le 11mai. Il fait vraiment doux sur l’esplanade Wagner. Le chanteur amateur annonce que la guitare va se faire plus discrète désormais. Mais « ne vous inquiétez pas, je serai toujours là ». C'est l'avantage d'habiter sur place...Il se fait désirer gentiment.

Au dessus de sa tête, Fred et Celia espèrent bien que ça continue. Avec leurs deux chats, Sherkan et Napoléon, devenus les mascottes de leur 20 heures à eux, ils sont au premier balcon de ce surprenant théâtre de rue improvisé. Avant chaque morceau, l'animateur musical du quartier s'adresse à ses voisins. Il commente l'actualité, salue ceux qui s'installent en bas, sur l'esplanade, attirés par la musique inattendue. "Avant, confirme Fred, on échangeait trois mots entre voisins, pas plus. On se disait, on boira l’apéro ensemble mais on ne le faisait pas le pas". Ce serait triste si l'expérience ne se transforme pas réellement. "Mais la nature humaine est ce qu’elle est… On verra", philosophe cet habitant. 


Le 23 avril, Gauthier rendait hommage au chanteur Christophe, mort le 16 avril : "Les paradis perdus". 
Gauthier chante Christophe


Tous parlent de la suite. Pour les habitants de l'esplanade Wagner de Reims, impossible de vivre comme avant, alors qu'ils ont passé et chanté ensemble ces moments d’hommages en chansons. Avec des hauts, des bas, du chaud, du froid, de la pluie, de la nuit, des rayons de soleil et les incertitudes sur l'avenir. Fred habite ici depuis 11 ans. Il reste lucide. "Cela peut être un feu de paille, mais on va prévoir de se revoir. Je pense que les gens vont être plus proches, mais combien de temps ça va durer, je ne sais pas. Des situations comme ça font que les gens se rapprochent. Le fait qu’il y ait une esplanade, ça aide aussi. Pour transformer l’essai il faudrait se revoir. Des concerts de temps en temps pourraient voir le jour avec des copains musiciens de Gauthier". 

Quand la Marne passera en vert, ils se retrouveront avec un verre, c'est promis. Pas dans dix ans. « On s’est dit qu’on allait se retrouver en bas, pour la fête des voisins, ou la fête de la musique, en fonction de la situation sanitaire ». Et plus si affinités. Transformés par une épreuve collective qu’ils auront surmontés ensemble. 
 
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