Génocide rwandais contre les Tutsi : Alain et Dafroza Gauthier originaires de Reims parties civiles aux Assises de Paris

Le procès d'un complice présumé du génocide rwandais se déroule du 22 novembre au 16 décembre aux Assises de Paris. Dafroza et Alain Gauthier fondateurs du Collectif pour les Parties Civiles pour le Rwanda, basé à Reims, seront présents pendant ces quatre semaines.

Comme à chaque fois, c’est un évènement. Un évènement trop rare pour les époux Gauthier et le collectif pour les Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR). Le procès contre Claude Muhayimana, jugé pour complicité dans le génocide des Tutsi du Rwanda, reporté par deux fois pour cause de pandémie, s’ouvrira bien ce lundi 22 novembre 2021 et durera jusqu’au 16 décembre, au Palais de Justice de Paris.

Devant les jurés, un homme naturalisé français le 28 avril 2010 et employé de la ville de Rouen. Claude Muhayimana, né le 1er janvier 1961 à Rugunda, commune de Gitesi au Rwanda, a été mis en accusation le 9 novembre 2017 par les juges d’instruction du Tribunal de Grande Instance de Paris. Il est ainsi renvoyé devant la Cour d’Assises de Paris pour "s’être sur le territoire du Rwanda, à Kibuye sur le site de l’école de N’Yamishaba et sur les sites des collines de Karongi, Gitwa et Bisesero, entre le 7 avril et juillet 1994, (…) rendu complice d’atteintes volontaires à la vie et d’atteintes graves à l’intégrité physique ou psychique des personnes, en exécution d’un plan concerté tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux", en l’occurrence le génocide contre les Tutsi du Rwanda.

Selon l’ordonnance de mise en accusation, il se serait aussi rendu coupable sur les mêmes sites et aux mêmes dates de complicité "de pratiques massives et systématiques d’exécutions sommaires, de tortures ou d’actes inhumains". Claude Muhayimana est accusé d’avoir aidé et assisté "sciemment les auteurs des dits actes en assurant le transport des tueurs sur les sites des attaques ".

 

10 ans de feuilleton judiciaire

Claude Muhayimana est inquiété par la justice dès décembre 2011 où un mandat d’arrêt international est lancé contre lui. En mars 2012, il est même arrêté sur son lieu de travail et placé sous écrou extraditionnel. Il est libéré et placé sous contrôle judiciaire. Par deux fois, la justice ordonne son extradition. Par deux fois, en 2012 et en 2013, la décision sera cassée, la jurisprudence de la Cour de Cassation étant ainsi respectée.

Le 9 avril 2014, Claude Muhayimana est mis aux arrêts et en examen "des chefs de génocide et complicité, et de crime contre l’humanité et complicité". Il restera un an en préventive et sera libéré sous contrôle judiciaire. Ce n’est qu’en novembre 2017, que le rouennais d’origine rwandaise est renvoyé aux Assises pour complicité dans le génocide des Tutsi du Rwanda. L’accusé fait appel de la décision, usant ainsi de tous ses droits. Le 4 avril 2019, l’appel est rejeté annonçant ainsi les perspectives d’un procès.

 

 

La plainte du CPCR en 2013

Entre temps, le 4 juin 2013, le Collectif pour les Parties Civiles pour le Rwanda, basé à Reims, s’empare du dossier. Il dépose une plainte avec constitution de parties civiles à l’encontre de Claude Muhayimana. "Entre le moment où nous apprenons la présence d’un génocidaire présumé, et le moment où nous déposons la plainte, il faut que nous nous rendions au Rwanda pour récolter la parole des rescapés mais aussi de ceux qui ont commis des actes de génocide, explique Alain Gauthier, président du CPCR. Ce dossier n’a pas été plus compliqué que les autres, nous avons trouvé assez rapidement des gens qui voulaient bien nous parler".

 

Les tueurs, certains condamnés et ayant purgé leurs peines, et d’autres encore en prison, ont été les premiers à témoigner.

Alain Gauthier, président du Collectif pour les Parties Civiles du Rwanda

 

A plusieurs reprises, Alain et Dafroza Gauthier sont partis en terre rwandaise pour étayer ce dossier. "Si nous voulons déposer plainte et que le Parquet décide de l’ouverture d’une information judiciaire, nous devons réunir un nombre de témoignages suffisamment probants. Ce n’est pas le nombre qui est déterminant dans ce dossier, mais bien la force des témoignages qui compte".

Kibuye, Karongi, Bisesero sont les lieux où ils rencontrent le plus de personnes. Kibuye, là même où Claude Muhayimana habitait et travaillait. "Les tueurs, certains condamnés et ayant purgé leurs peines, et d’autres encore en prison, ont été les premiers à témoigner, précise encore Alain Gauthier. Les autorités locales, le maire, mais aussi le représentant de l’association Ibuka, nous ont aidés à les rencontrer". Les premiers témoins à accuser Claude Muhayimana sont donc ceux qui ont participé aux tueries, comme les miliciens, extrémistes Hutu, appelés aussi interahamwe, que l’accusé aurait convoyé dans son véhicule.

 

Vous avez des témoignages qui sont d’une force extraordinaire. Si ces paroles ne sont pas dites devant une Cour d’Assises, elles risquent d’être inutiles

Alain Gauthier, président du Collectif pour les Parties Civiles du Rwanda

 

Alain et Dafroza Gauthier décident aussi d’aller à la rencontre des Abesesero, les rescapés de la colline de Bisesero, autre lieu où Claude Muhayimana aurait agi, en transportant notamment les tueurs. "Systématiquement, nous les trouvions là, au bord de la route, en train de discuter, leur bâton en main et leur chapeau vissé sur la tête", se souvient encore Alain Gauthier. Les Abesesero sont ainsi reconnaissables. Ce sont des éleveurs habitant la colline de Bisesero. Un lieu peuplé essentiellement de Tutsi. Une région, haut lieu de la résistance contre les génocidaires Hutu. "Un seul d’entre eux sera entendu lors du procès contre Claude Muhayimana, reprend Alain Gauthier. Il fait partie des cinq témoins que nous faisons comparaitre". Son témoignage semble suffisamment fort, pour que le président de la Cour d’Assises lui demande de venir à Paris. Il n’a jamais été entendu dans ce dossier. Alain et Dafroza Gauthier ont également récolté la parole des rescapés de Kibuyé et de Karongi. Certains se sont aussi constitués parties civiles.

 

 

18 parties civiles

"Il nous faut trouver des témoignages pour nourrir la plainte que l’on dépose, commente Alain Gauthier. Nous, on allume la mèche. On donne envie au juge d’instruction d’ouvrir une information judiciaire". Il y a les témoignages qui étayent leur dossier, mais aussi les parties civiles, évidemment très importantes à leurs yeux. Ils sont là pour elles. "C’est un génocide qui a fait plus d’un million de morts. On ne peut pas imaginer que des procès se déroulent sans représentants des victimes. Face aux jurés, c’est un poids supplémentaire. Vous avez des témoignages qui sont d’une force extraordinaire. Si ces paroles ne sont pas dites devant une Cour d’Assises, elles risquent d’être inutiles".

Ces parties civiles font œuvre de justice et rien d’autre. Elles n’auront aucune compensation. "Nous sommes obligés de leur dire qu’elles ne doivent rien attendre en retour. Elles n’auront aucun dédommagement, précise encore Alain Gauthier. Dans la mesure où ces victimes n’appartiennent pas à l’Union européenne, elles n’ont droit à rien. Et ça, elles ne le comprennent pas toujours".

 

Beaucoup de témoins contestent son alibi qui le dit absent au moment des grands massacres perpétrés dans la région.

Alain Gauthier, président du Collectif pour les Parties Civiles du Rwanda

 

Non-lieu partiel

Une fois la plainte jugée recevable par la justice française, les enquêteurs de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité sont allés travailler à charge et à décharge, au Rwanda.

Sept commissions rogatoires internationales sont adressées aux autorités judiciaires rwandaises. Des pièces issues d’affaires jugées au Tribunal pénal international sont versées au dossier. 20 confrontations sont organisées par les juges d’instruction dont 18 en visio-conférence avec des témoins rwandais. Un travail organisé par la justice entre 2013 et 2016. En janvier 2017, Claude Muhayimana bénéficie d’une ordonnance de non-lieu partiel "s’agissant des faits de génocide et de crime contre l’humanité et de complicité de ces crimes" pour les attaques de l’église, du stade, de l’hôpital et de l’hôtel Home Saint-Jean, à Kibuye.

"Nous n’avons pas compris cette décision du Parquet", explique le président du CPCR. Mais l’espoir d’une requalification des accusations est dans la tête d’Alain Gauthier. "Beaucoup de témoins contestent son alibi qui le dit absent au moment des grands massacres perpétrés dans la région. Maintenant, il est jugé pour complicité de génocide. Et, l’essentiel est qu’il soit condamné". "Certains témoins entendus durant ce procès ne l’ont jamais été durant l’enquête, précise un des avocats du CPCR, Alexandre Kiabski. On pourrait s’attendre à des rebondissements".

 

Ce n’est pas le procès de la France, mais d’un homme

Bisesero, là où Claude Muhayimana aurait transporté des miliciens extrémistes Hutu sur les lieux des tueries. Bisesero, où les militaires français de l’opération Turquoise passent mais ne s’arrêtent pas, en cette fin de juin 1994. Le génocide a débuté depuis le 7 avril. Les soldats français reviendront quelques jours plus tard. Ils feront alors face aux milliers de cadavres assassinés par les miliciens extrémistes Hutu. L’accusé dit avoir travaillé pour l’armée française pendant cette période. L'un de ses généraux est d’ailleurs appelé à témoigner à la Cour d’Assises.

Le procès de Claude Muhayimana reviendra inévitablement sur cet épisode douloureux. "Nous faisons citer Patrick de Saint-Exupéry (journaliste, sur les lieux durant cette période). C’est un témoin qui remettra le procès dans le contexte de l’époque", précise Alain Gauthier. Mais attention, "ce n’est pas l’abandon des habitants de Bisesero par l’armée française qui sera jugé, mais bien un homme", poursuit-il.

 

 

Quatre semaines, "sans haine ni violence"

"La pression monte. Un procès d’Assises n’est pas un événement banal, reprend Alain Gauthier co-fondateur du Collectif pour les Parties Civiles pour le Rwanda. Nous restons dans l’inconnu. Nous ne savons pas comment vont se comporter l’accusé et les témoins. La tension est là, on essaye de la gérer".

Pendant toute la durée du procès, Alain et Dafroza Gauthier seront à Paris. Chaque jour, ils se rendront au Palais de Justice. Chaque soir en rentrant, le président du CPCR rédigera le compte-rendu de l’audience qu’il diffusera sur le blog du Collectif. Ensemble, ils prépareront méticuleusement la journée suivante en fonction du calendrier. "Ce qui va être intéressant, ce sont les témoignages des personnes que l’on connaît en espérant qu’elles ne perdent pas pied. Il peut y avoir des témoins qui craquent. J’attends aussi l’interrogatoire de l’accusé. J’espère qu’il sera mis face à ses contradictions innommables".

Depuis qu’ils ont décidé de vouer leur vie aux Parties Civiles pour le Rwanda, depuis plus de 20 ans, Alain et Dafroza Gauthier vivront là leur troisième procès en première instance, sans compter les deux procès en appel. "Les lenteurs de la justice, cela fait 25 ans qu’on les dénonce, avant même de créer le collectif. Cette lenteur est insupportable pour les victimes, dit avec force Alain Gauthier. Ce sont des crimes commis loin de la France, mais quand même… On ne cesse de demander plus de moyens, nous avons écrit au ministre de la Justice et au Président Macron. Nous n’avons eu aucune réponse. Nous continuerons, tant que nous pourrons".

 

 

Du haut de leur colline ils attendent ce procès

La vue est majestueuse en haut de ce chemin escarpé. La colline de Bisesero est un point de vue incroyable sur le lac Kivu. Ce jour-là, en octobre dernier, Narcisse, Eric, Aaron et leurs amis étaient bien là, bâtons en main et chapeau sur la tête. Ils devaient être sept parties civiles dans le procès qui jugera Claude Muhayimana. Mais d’un d’entre eux est décédé. Pour lui, pour sa famille, pour tous les leurs assassinés en 1994, ils ont soif de justice. Ils suivront de près ce qui se passera au Palais de justice de Paris, durant ces quatre semaines.

Désormais, en haut de cette colline, un mémorial. Neuf lances sont plantées à l’entrée, pour les neuf communes de l’ex-province de Kibuye. Neuf lances, accompagnées de cailloux, seules armes utilisées par les Tutsi pour résister. Ils le feront durant 100 jours. Entre mai et juin 1994, près de 60 000 Tutsi ont été tués sur leurs collines, dans cette préfecture de Kibuye où ils étaient un peu plus de 70 000 à y vivre.

Claude Muhayimana, lui, sera jugé du 22 novembre au 17 décembre par la Cour d'Assises de Paris. Quatre semaines durant lesquelles 50 témoins seront entendus.

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