Journée mondiale contre l'excision : à Reims, c'est leur combat depuis plus de 30 ans

Sophie Soumaré, à gauche, et Dominique Fuchet, à droite, sont à la tête du Gams depuis les années 1980 / © Florence Morel / FTV
Sophie Soumaré, à gauche, et Dominique Fuchet, à droite, sont à la tête du Gams depuis les années 1980 / © Florence Morel / FTV

Elles tiennent une permanence tous les mercredis après-midis à la maison de quartier Billard à Reims. Sophie Soumaré et Dominique Fuchet accompagnent les victimes d'excision, ablation des parties génitales féminines. Leurs buts: aider à se reconstruire et éviter que de nouveaux drames se produisent.

Par Florence Morel

L'une est sage-femme, l'autre aide-soignante. "L'une est blanche, l'autre noire", plaisante Dominique Fuchet, la sage-femme blanche. Dans une salle de la maison de quartier Billard de Croix-Rouge, sous un soleil éblouissant de juin, elle est assise auprès de Sophie Soumaré, Malienne naturalisée Française depuis quelques années déjà. Toutes deux sont à la tête du Gams Grand Est, groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles, des mariages forcés et autres pratiques traditionnelles néfastes à la santé des femmes et des enfants, comme le présente son site internet. Elles sont comme deux sœurs, se chamaillent sur des détails, se coupent, se reprennent et sourient, malgré l'atrocité de certains détails.

L'une est directrice, l'autre présidente, mais peu importe le titre, pourvu qu'elles se complètent. Si Dominique n'y va pas par quatre chemins, c'est que pour le sujet qui les occupe, mieux vaut ne pas être timide. Leur vie est rythmée par les témoignages de jeunes Guinéennes, Nigérianes venues demander de l'aide. D'autres sont Françaises d'origine malienne, sénégalaise. Souvent, ces jeunes filles n'ont pas 20 ans, ou à peine les ont-elles dépassées, qu'elles sont déjà marquées à vie. Elles ont toutes un point commun : elles sont victimes d'excision, ablation totale ou partielle des parties génitales féminines. Une pratique traditionnelle très courante dans certains pays d'Afrique subsaharienne, reconnue comme un crime en France, passible de 10 ans d'emprisonnement et de 150.000 euros d'amende. La peine s'alourdit si la victime a moins de 15 ans (la plupart des mutilations ont lieu lorsque les jeunes filles ont 14 ans) : 15 ans de réclusion criminelle.
 

Une pratique interdite, mais de plus en plus constatée dans la Marne

Depuis plus de 30 ans, Sophie Soumaré et Dominique Fuchet accueillent des jeunes mutilées; mais depuis 2012, les deux Marnaises constatent une hausse alarmante du nombre de consultations. Avec l'augmentation du nombre de migrants, le nombre de demandes d'asile croît aussi, et avec lui, le nombre de requêtes de constats d'excision. Car pour accélerer la demande d'asile, les victimes consultent des professionnelles médicales pour obtenir les fameux documents, qui permettent de prouver rapidement qu'elles sont en danger dans leur pays.

"On a beaucoup de Guinéennes, de Nigériennes", analyse Dominique. "Comme il n'y a plus de places dans les Cada (commission d'accès aux documents administratifs), Paris les envoie à Reims, Charleville, Troyes, Epernay. Au départ, je faisais les constats car personne ne s'intéressait à la problématique. Puis l'Ofpra (office français de protection des réfugiés et apatrides) a demandé à ce que ce soit beaucoup mieux encadré. Depuis 2017, c'est le service pédiatrique qui s'en occupe." En France selon le gouvernement, plus de 124.000 femmes étaient victimes de mutilation génitale en 2014 contre 60.000 dix ans plus tôt. En 2018, 7.300 mineures étaient placées sous protection de l'Ofpra, pour éviter qu'elles ne soient envoyées par leur famille dans leur pays d'origine où elles subiront ces violences. Cette même année, le Gams Grand Est répertoriait 39 excisions lors d'examen clinique.
 
Les deux femmes luttent contre l'excision et contre les mariages forcés, comme le montrent / © FM / FTV
Les deux femmes luttent contre l'excision et contre les mariages forcés, comme le montrent / © FM / FTV

L'une a été excisée, les deux ont fait de la lutte contre les mutilations génitales féminines le combat de leur vie. Dominique était sage-femme, c'est elle qui détient la science, le côté médical. "Le périnée, c'est mon truc", lance-t-elle d'un air sérieux. A 68 ans, elle est à la retraite mais ne peut pas se résoudre à laisser Sophie œuvrer seule. Elles se sont rencontrées en 1983, dix ans après que Dominique a obtenu son diplôme de sage-femme à Dijon. Huit ans après que Sophie a posé ses valises à Reims, où elle arrivait du Mali, sachant à peine lire et écrire.

Les gens pensent que c'est la France qui m'a mis dans la tête mon combat. Mais non! Je suis arrivée en 1975 et je l'avais déjà dans mes valises.
- Sophie Soumaré, directrice du Gams Grand Est.

Avant son arrivée en France, Sophie ne savait même pas que certaines femmes n'avaient jamais été excisées. Issue d'une famille noble et catholique du Mali, elle était "comme toutes les autres". "Je ne savais pas que l'excision était nocive", se souvient-elle. "Pour moi, c'est naturellement que je devais être excisée, être comme tout le monde. Sinon j'étais une 'Bilakoro', une insulte que l'on dit aux femmes non excisées. Tant que tu n'es pas excisée, tu n'es pas une femme. Tu es entre deux sexes."


"Je me suis sentie dupée"

Derrière son sourire, Sophie cache un tempérament d'acier. Dans les années 1960, la scolarisation n'est pas obligatoire pour les jeunes filles. Sophie s'en moque. Ce qu'elle veut, c'est "comprendre ce qu'il y a sous les images". Elle se rend au cours de couture mais s'arrange pour ne faire que la moitié du travail demandé. Ses rêves sont ailleurs. Elle est finalement scolarisée chez les bonnes sœurs de l'école catholique de Bandiagara, bien loin de Bamako, la capitale du pays. C'est lors d'un cours de l'école ménagère, où l'on aborde l'accouchement, l'éducation des bébés "pour que le ventre ne gonfle pas", qu'elle découvre que ce qu'elle a subi n'est pas normal. Que les mutilations qu'on lui a infligées sont l'exception plutôt que la règle aux yeux des sœurs européennes de l'école.

Deux diapositives sont projetées dans la salle de classe. Sophie n'a même pas 15 ans. Sur l'une, on voit la morphologie d'une femme non excisée. Sur l'autre, une partie des lèvres et du clitoris manquent. "Et là je me suis dit tiens, ça existe une femme non excisée? Ça m'a fait un choc. (…) Je pensais que toutes les femmes du monde étaient excisées, pour devenir femme." "Que l'on enlevait cette partie jugée comme masculine", complète Dominique, avec le souci de la précision scientifique. Et Sophie, de continuer en acquiesçant : "Je me suis sentie dupée. Je me suis demandé : mais alors, à quoi ça sert?" Ses yeux vont ailleurs. La Marnaise semble toujours incapable de répondre à cette question.

C'est là que débute sa bataille. Elle convoque les autres filles de son cours et leur fait jurer que jamais, elles n'infligeront le même sort à leurs enfants. Les autres la dévisagent. "Mais Sophie, ça, on n'en parle pas, c'est dangereux ce que tu viens de dire." Elle répond, interloquée :

Non non non, on ne va pas prendre de pancarte pour dire que l'excision c'est barbare. Mais nous, on ne le fera pas. Si nous, on n'excise pas nos filles, alors elles n'exciseront pas leurs filles et ainsi de suite.
- Sophie Soumaré, directrice du Gams Grand Est, quand elle était adolescente.

Un tandem "qui fonctionne bien"

L'une prévient, l'autre mène sur la voie de la guérison. "Toute ma vie, c'est ce qu'on m'a inculqué : que j'étais excisée et que je devrai exciser ma fille", se désole Sophie. C'est précisément ce discours que le Rémoise d'adoption pourfend. On lui dit que c'est la religion : elle répond qu'elle a lu la Bible et le Coran, que l'excision n'y est jamais mentionnée. On lui prêche la tradition : elle rétorque qu'elle ne veut plus qu'une seule petite fille n'ait à subir une telle atrocité au nom de valeurs archaïques. De son côté, Dominique ausculte les patientes, leur explique ce qu'elles ont subi. Une fois prêtes, elle les mène vers la voie de la guérison : que ce soit psychologique ou la reconstruction des parties mutilées grâce à la chirurgie.
 

"On a un duo qui fonctionne bien", analyse Virginie Guérin, déléguée départementale aux droits des femmes, qui connaît bien le duo. "On a une professionnelle sage-femme et sexologue, très bien identifiée par ses pairs, et Sophie, qui a eu un parcours en lien avec la santé et qui, par son parcours personnel, arrive à parler aux parents et aux petites filles." Virginie Guérin côtoie les deux bénévoles depuis juin 2019, date à laquelle la secrétaire d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa a lancé un "grand plan national d'action" pour lutter contre ces violences. En septembre 2019, la Marne est le premier département à mettre en œuvre ce plan d'action.

Si parfois Sophie essuie échecs et critiques, elle ne lâcherait pour rien au monde. Le jour où elle passe à la télévision, sur une chaîne concurrente, elle doit faire face aux reproches de l'entourage de son mari. "Ta femme parle de l'excision et elle a dit que ses filles ne seront pas excisées, tu te rends compte ? Tu la laisses tout faire ! C'est elle qui porte la culotte et toi, tu portes son pagne. Il a leur dit : 'Je connais ma femme, dès le départ, elle a donné ses conditions.' Ce qui choquait, c'est d'entendre parler de ça à la télé." Elle marque une pause. "J'ai eu toutes sortes de reproches. Je me suis fait une carapace depuis longtemps. On ne peut pas être aimé par tout le monde."

Son autre regret est de ne pas avoir sauvé trois jeunes filles de l'excision, dont elle connait bien le père, Malien comme elle. Sophie a tenté de le raisonner, en vain. "J'avais réussi à le convaincre que l'islam n'avait rien à voir là-dedans, mais c'est difficile de lutter contre les traditions."


Passer le relais

L'une cherche la relève, l'autre milite pour qu'aucune petite fille ne soit plus jamais mutilée. C'est le combat de Sophie et une connaissance qu'elles avaient en commun qui ont mené Dominique vers cette lutte acharnée. L'ancienne sage-femme refuse de poser seule pour la photo. "Sans Sophie, tout cela n'aurait aucun sens", dit-elle sans fausse modestie.

Mais pour que tout cela continue à en avoir, du sens, la sage-femme cherche la relève sans relâche. En juin 2019, elle constatait :

A Troyes, on a trouvé une sage-femme qui s'intéresse à l'excision. A Charleville on n'a personne. C'est embêtant parce que les femmes ne devraient pas avoir à bouger comme ça. Elles viennent de là-bas pour faire faire les certificats.
- Dominique Fuchet, présidente du Gams Grand Est.

Ce mercredi 29 janvier, elle est plus optimiste que six mois plus tôt : elle vient de recruter trois jeunes femmes à Reims. "Je leur dis de venir avec moi au Gams, sur le terrain, car c'est une chose de voir des diapositives, c'en est une autre d'être au contact des victimes", explique-t-elle. Car il reste du travail. Pas seulement parce que le nombre de victime s'accroit. Du côté des professionnels aussi, il faut continuer de former. En juin, elle donnait l'exemple d'une étudiante venue la voir quelques jours plus tôt : "Elle avait des rapports difficiles, la sage-femme qui l'a suivie ne savait pas si elle avait été excisée. Elle lui a dit qu'elle n'avait pas saigné au premier rapport et la sage-femme lui a répondu que parfois, lors de l'excision, il arrivait qu'on retire l'hymen. Mais ça n'a rien à voir. Je suis fâchée !", raconte-t-elle le ton haut. Un agacement légitime, alors que le CHU de Reims dispose d'une antenne dédiée à la question depuis plusieurs décennies et que des cours dédiés sont pratiqués à l'université rémoise.
 
Sophie Soumaré est directrice du Gams Grand Est / © FM / FTV
Sophie Soumaré est directrice du Gams Grand Est / © FM / FTV

Et l'ancienne praticienne de poursuivre : "Elle a eu une césarienne. En réalité, elle n'a que le capuchon de coupé, elle a une petite lèvre asymétrique. Elle me disait qu'à 9 ans, on l'avait tenue. Ce que j'ai remarqué au niveau de son bassin. Ce n'est pas qu'elle boîte, mais on voit qu'elle n'est pas à l'aise en marchant. Je lui ai tout expliqué de A à Z, que l'excision même n'était pas un obstacle. Mais pour elle, il y a tout un traumatisme. Elle n'arrête pas de dire à 9 ans, elle était avec les autres filles et qu'on l'a emmenée."

L'une utilise son réseau, l'autre son histoire personnelle. Si les séquelles physiques ne sont pas les plus graves que Dominique ait pu constater, les séquelles psychologiques, elles, sont indélébiles. Pour les éviter, les deux Marnaises veulent passer à la vitesse supérieure. Grâce au plan d'action marnais, elles ont récemment formé le personnel judiciaire de Châlons-en-Champagne et les infirmières scolaires des collèges du département. Dominique aimerait y intervenir directement. "C'est souvent durant les vacances d'été entre la troisième et la seconde que les jeunes filles sont renvoyées au pays et qu'elles subissent ces mutilations", détaille-t-elle. Elles interviendront prochainement auprès des lycéens de Clémenceau et Libergier à Reims avec une exposition photo. Pour qu'à l'avenir, l'histoire de Sophie ne se reproduise plus, et que Dominique n'ait plus jamais à écrire un constat d'excision.
 

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