Reims : les internes en médecine se mobilisent pour briser "l'omerta" sur leurs conditions de travail

Après le suicide de Tristan, médecin en formation à la faculté de Reims, plusieurs internes se sont réunis pour créer un groupe de réflexion afin d'alerter sur leur situation et trouver des solutions. 

Une interne en médecine, lors d'un rassemblement devant le ministère de la Santé contre le Ségur de la santé, le 9 juillet 2020.
Une interne en médecine, lors d'un rassemblement devant le ministère de la Santé contre le Ségur de la santé, le 9 juillet 2020. © IP3 PRESS/MAXPPP

C'est le quatrième suicide d'un interne depuis le début de l'année 2021 en France. Le 19 février, Tristan, étudiant à la faculté de médecine de Reims, s'est donné la mort. Une nouvelle accablante pour les internes, qui vient s'ajouter au douloureux souvenir du suicide de Florian Rodaro, un autre interne rémois, il y a presque un an. Après le choc vient la colère, puis le temps de la réflexion. Comment faire pour que ce genre de drame ne se reproduise plus ? 

Plusieurs internes en médecine à Reims ont décidé de créer un groupe de réflexion, avec l'objectif "d'alerter le grand public sur la situation actuelle des jeunes médecins en formation : harcèlement, humiliation, manque de reconnaissance", explique Apolline, référente communication du groupe. Nous avons échangé avec elle sur cette initiative. 

Comment est venue l'idée d'un groupe de réflexion ? 

Après le suicide de Tristan, les internes de la faculté de médecine de Reims se sont mobilisés. La directrice du CHU s'est dite à l'écoute, alors les plus anciens ont créé quatre groupes de réflexions avec des thèmes différents : la médiatisation du mal-être des internes, le recueil de témoignages anonymes, un système de parrainage et d'accompagnement, ainsi qu'un recensement des stages "à risque". Comme nous sommes tous internes, nous avons pu vivre les mêmes situations que les personnes qui se sont suicidées. L'idée est donc de faire un état des lieux pour pouvoir ensuite proposer des solutions et améliorer le quotidien des médecins en formation. 

Nous ne voulons pas dire que l'élément déclencheur des suicides chez les internes est le travail. Mais il peut exacerber le mal-être.

Apolline

Nous ne sommes pas là pour faire tomber des têtes, ni pour nommer tel ou tel chef de service. Nous sommes dans une démarche constructive, nous voulons que cela se passe de la manière la plus neutre possible. Nous ne sommes pas juges ou enquêteurs. 

Quel est le quotidien des internes aujourd'hui ? 

Déjà, être interne, c'est être un médecin en formation. Nous faisons les visites aux patients, nous les prenons en charge et leur prescrivons des examens, mais nous pouvons aussi opérer au bloc. Nous sommes chapeautés par des chefs seniors qui vérifient nos prescriptions, nous expliquent quoi faire selon la situation. Nous sommes toujours en formation et nous ne sommes pas payés cher pour faire un boulot monstre. 

C'est vrai que nous avons choisi notre métier, que nous savions ce dans quoi on s'engageait, que c'est dans la difficulté qu'on apprend. Mais nous apprenons notre métier dans des situations parfois "border". Nos responsables ne sont parfois pas à l'écoute. D'autres peuvent être humiliants avec nous, devant nos patients ou le reste du service. En nous dénigrant, nous qui sommes leurs futurs confrères, c'est toute leur spécialité qu'ils insultent. Alors, quand on n'a pas un entourage aidant, on peut donc rapidement se sentir seuls et mal accompagnés.

 

Cela fait longtemps que c'est comme ça. La différence, c'est que nous ne l'acceptons plus. 

Apolline

Avez-vous l'impression que les paroles se libèrent ? 

Il y a encore beaucoup d'omerta. La médecine s'est beaucoup politisée ces dernières années, il peut y avoir des jeux de pouvoir entre certains chefs de service, qui sont horribles mais qui restent en place car ils connaissent des personnes haut placées. Tout cela persiste encore et ne laisse pas la place à une vraie justice administrative au sein de l’hopital. C’est comme ça que la culture de la violence se développe.

Les victimes se taisent, car elles ont peur de ne pas voir leur stage validé, car elles vont travailler avec ces personnes pendant des années. Nous avons peur que notre carrière soit mise en danger ou que des réputations nous collent à la peau. C'est la vraie loi du silence, et c'est très grave. 

 

 

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