Visite de Macron au Rwanda : à Reims, la Rwandaise Dafroza Gauthier "entre reconnaissance et anxiété"

Alors que le président de la République Emmanuel Macron se rend au Rwanda ce jeudi 27 mai, le couple franco-rwandais Alain et Dafroza Gauthier, cofondateurs du collectif des parties civiles pour le Rwanda, basé à Reims, attend plus qu'un "simple discours politique". 

Le couple Alain et Dafroza Gauthier, à Reims, se battent pour que les génocidaires rwandais soient jugés.
Le couple Alain et Dafroza Gauthier, à Reims, se battent pour que les génocidaires rwandais soient jugés. © Christian Lantenois, MaxPPP

Alain et Dafroza Gauthier ont voué une grande partie de leur vie au génocide du Rwanda et à ses centaines de milliers de morts, il y a 27 ans. Ce couple franco-rwandais fondateur du Collectif des parties civiles pour le Rwanda, vit aujourd'hui à Reims et tous les deux attendent avec une impatience teintée d'anxiété la visite d'Emmanuel Macron au Rwanda ce jeudi 27 mai. La dernière visite d'un président français dans ce pays remonte à 2010, avec Nicolas Sarkozy. Alain Gauthier est déjà sur place au Rwanda, tandis que son épouse est restée en France. Le déplacement présidentiel doit porter sur des thématiques "à la fois politique, mémorielle mais aussi économique et sanitaire", précisent nos confrères de Franceinfo. 

Une visite présidentielle qui résonne de manière personnelle pour Dafroza Gauthier. Sa famille a été presque entièrement tuée. Avec son mari, ils consacrent tout leur temps à retrouver les suspects et à enquêter au Rwanda à la recherche des témoins du génocide des Tutsis. Pour que la justice française puisse se saisir des dossiers de génocidaires présumés qui lui auraient échappé et qui sont installés aujourd'hui sur le territoire national. Seuls trois génocidaires ont pour l’instant été condamnés en France. Aujourd’hui, 21 plaintes du Collectif des parties civiles pour le Rwanda sont encore en cours.

Emmanuel Macron a annoncé qu'il se rendrait "au Rwanda en ayant "à cœur", avec Paul Kagame, son homologue rwandais, "d'écrire une nouvelle page de la relation" entre la France et le Rwanda. Selon le président rwandais, les deux pays ont "désormais de bonnes bases sur lesquelles créer une bonne relation", après qu'un rapport d'historiens français a affirmé que Paris avait des "responsabilités accablantes" dans le génocide des Tutsis, perpétré en 1994.
 

Un rapport qui met en cause la France

Dans un rapport remis en mars 2021 à Emmanuel Macron, quatorze historiens et historiennes mettent en cause le gouvernement de François Mitterrand dans le génocide qui a fait plus de 800.000 morts en 1994. "Cette visite est attendue, car les deux pays normalisent leurs relations. On ne va pas rester fâchés toute la vie, il ne faut pas être prisonnier du passé, mais on attend du président une empathie, envers les victimes, envers les rescapés", poursuit la franco-rwandaise. "On a beaucoup lu depuis la sortie de ce rapport Duclert", affirme Dafroza Gauthier. Elle n'en a été que partiellement satisfaite, mais selon elle, il permet de faire avancer les choses sur le plan de la reconnaissance du génocide. 

VIDEO : Le combat du couple Gauthier pour faire traduire en justice les génocidaires rwandais présumés installés en France. 

 

Emmanuel Macron doit visiter le mémorial de Kigali, puis prononcer un discours très attendu vers 11h ce jeudi 27 mai. "On espère que ce discours sera tourné vers les victimes. Qu'il aille droit au coeur. Le président français ne peut pas y aller pour ne rien dire. Si c'est pour un discours de politique, on n'a pas besoin de ça, on attend tous autre chose. Surtout un peu d'humilité face à ce qui s'est passé, et surtout une parole qui soit empathique envers les victimes. Nous l'attendons aussi avec beaucoup d'anxiété", confie Dafroza Gauthier. 
 

"On attend plus qu'un discours politique"

"Nous sommes aussi reconnaissants de ce que le président Macron a initié. Cette commission Duclert a mis sur la place publique la responsabilité accablante de la France, c'est énorme, ça fait 27 ans que nous vivions dans le déni de l'État français et ce déni, c'est un verrou qui a sauté. C'est énorme pour nous, car dès qu'on arrivait au moment des commémorations, on se demandait ce qui allait être dit, quel mot blessant allait sortir comme l'a fait Hubert Védrine à l'époque, on était anxieux. On ne pouvait pas commémorer ce drame avec sérénité. On n'était pas serein, car entouré de telles chapes de plomb face à ce négationnisme d'Etat". Ancien ministre des affaires étrangères sous François Mitterrand, Hubert Védrine a insisté sur le "contraste existant entre le monde réel et les illusions qu’on se fait sur l’influence de la France".


Dafroza Gauthier l'avoue, elle est anxieuse en attendant le discours d'Emmanuel Macron. "Quand on est victime et qu'on vit ça, c'est insoutenable, on est inaudible, on était considéré comme complotiste et anti-France. Vraiment, je suis reconnaissante face à ce rapport Duclert et je ne suis pas la seule. Même si toutes les conclusions ne sont pas satisfaisantes. Il conclut à la non-complicité, on a voulu dire que la France n'a pas planifié le génocide, mais la France a toujours été du côté des tueurs, pendant le génocide, ils ont exfiltré des tueurs, qui se retrouvent en France. Mais ça, ça sera le volet d'après".

Ce 27 mai sera donc aussi une journée d'espoir pour la franco-rwandaise et son époux. "Je ne suis pas très bien aujourd'hui", expliquait-elle la veille de la visite. "Je me dis : pourvu qu'il ne se loupe pas. Le président Macron a fait un gros boulot en amont. Beaucoup de choses ont été faites. On ira s'expliquer devant les tribunaux ensuite, là on est dans la phase mémorielle". Le procès de plusieurs personnes accusées de "complicité" de génocide, déjà reporté deux fois, se tiendra du 22 novembre au 17 décembre 2021. 

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